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Articles récents

Interview de Juliette Sibon

26 Novembre 2016

Juliette Sibon : « En France, le sort que les rois ont réservé aux juifs pose des questions spécifiques »

 

 

    - Juliette Sibon, vous êtes maître de conférences d’histoire médiévale à l’université d’Albi. Vous êtes l’auteur du livre “Chasser les juifs pour régner” (Perrin). Comment expliquer que, de Philippe Auguste (en 1182) à Louis XII (en 1501), les rois de France ont chassé puis rappelé les juifs à plusieurs reprises?

 



Juliette Sibon : C’est une spécificité du royaume de France : en 1290, le roi d’Angleterre bannit les juifs « une bonne fois pour toutes », si j’ose dire ! Trois siècles plus tard, en 1492, les Rois catholiques prennent une décision irrévocable.
Dans le royaume de France, le sort que les rois de France ont réservé aux juifs pose des questions spécifiques : des expulsions générales (1182, 1306 réitérée en 1311, 1394, 1501) justifiées par des raisons terribles - meurtres rituels, usure - et des rappels temporaires (1315 pour douze ans, 1359-60 pour dix ans), prolongés par des délais jusqu’en 1390.
Versatilité ? Remords ? Erreurs politiques de rois mal assurés ? Rien de tout cela, à mon avis. La décision d’expulsion et de rappel des juifs est peu à peu conçue comme un instrument, parmi d’autres, d’affirmation de la puissance publique à l’échelle de tout le royaume. De la fin du XIIe siècle à la fin du Moyen Âge, les Capétiens puis les Valois oeuvrent pour devenir « empereurs en leur royaume ». Ils se heurtent aux résistances de leurs puissants vassaux, les Grands qui dominent les principautés sur lesquelles le roi n’est que suzerain. En affirmant que les juifs, dispersés sur tout le territoire, sont siens - c’est Louis VIII (1223-1226) qui pour la première fois utilise la formule « Iudei nostri » - et qu’il dispose comme bon lui semble de leurs biens et de leurs personnes, il contribue à affirmer sa prépotence, c’est-à-dire la transcendance du pouvoir royal sur tous les autres pouvoirs. C’est toute la thèse du livre!



    - Peut-on employer le terme de persécutions de la part de certains rois de France à l’égard des juifs?

J.-S. : Si l’on revient à l’étymologie du terme, il signifie « poursuites injustes et violentes, pour des raisons religieuses ou ethniques ».
Que le roi de France fût violent avec les juifs, c’est indubitable : captures générales de leurs biens et expulsions en sont des démonstrations. Mais il le fût envers ses autres sujets également. La violence de l’Etat ne fait pas de quartier ! Et en affirmant que les juifs lui appartiennent, il s’en fait aussi souvent le protecteur. Si bien qu’il est inexact de considérer que le roi de France fût « injuste » envers les juifs : les juifs avaient toujours les moyens de recourir à sa justice et le roi condamnait ceux qui les molestaient et les massacraient.
Il n’y eut donc pas de politique de persécution des juifs de la part des rois de France. Il y eut des violences, justifiées par la construction d’un Etat qui tendait à devenir moderne.
Il ne s’agit pas d’absoudre les rois de France, bien sûr, mais de définir leurs actes à la faveur de la violence d’Etat, qui ne peut pas être qualifiée de « persécution » à proprement parler.

 



    - Les juifs représentaient-ils un danger pour le royaume de France?

J.-S. : Hormis la plume des théologiens chrétiens et des polémistes - mais sans unanimité toutefois, et surtout à partir des XIVe et XVe siècles - et les justifications officielles des expulsions, les juifs ne sont pas perçus comme un danger de manière univoque et linéaire. Leur présence est admise en chrétienté pour affirmer la supériorité du christianisme, d’une part, et pour essayer de les convaincre de se convertir, d’autre part.
Lorsqu’ils sont désignés comme dangereux, c’est par crainte de prosélytisme, réel ou fantasmé, et parce qu’on les accuse de tout un tas de maux et de crimes épouvantables - empoisonnement des puits, crimes rituels...

 

 

- Ce sujet a-t-il intéressé les médiévistes?
 

J.-S. : Les médiévistes sont nombreux à aborder le sujet ! Regardez la bibliographie que j’ai insérée à la fin de mon livre et vous verrez que les articles et les ouvrages spécialisés ne manquent pas !
En revanche, ce qu’il manquait jusqu’à présent, c’est une synthèse accessible envisageant d’abord la question sur la longue durée et sous l’angle de l’histoire politique du royaume de France, en essayant de saisir la spécificité de décisions prises à des époques bien différentes et dans des contextes particuliers, tout en proposant, et c’est en cela que ce livre est un essai historique, d’exhumer le dénominateur commun à toutes ces décisions, la raison profonde, le ressort qui motive le recours du roi à l’ordre d’expulsion ou de rappel des juifs de son royaume.

 

 

 

Juliette Sibon  -  « Chasser les juifs pour régner »  -  Perrin  -  2016  -  304 pages  -  21,50 euros. Site : www.editions-perrin.fr

Interview de Juliette Sibon
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Interview de Michaël de Saint-Cheron

26 Novembre 2016

                 Michaël de Saint-Cheron : Peu de gens ont vraiment compris « Le salut par les juifs »

 

    - Michaël de Saint-Cheron, vous êtes philosophe des religions et
chercheur à l’Ecole pratique des Hautes Etudes (centre HISTARA). Vous
avez introduit le livre de Léon Bloy “Le salut par les juifs” réédité
par Salvator.
Peut-on parler d’un texte philosémite?
  

Michaël de Saint-Cheron : Si j’en crois les quelques éminentes voix juives qui en ont parlé depuis Bernard Lazare, alors oui c'est un texte philosémite
mais bien sûr c'est du Bloy, donc nous sommes dans le paradoxe permanent.


    - Quels sont les arguments de Léon Bloy en faveur des juifs?

 

M.-S.-C. : C'est le premier peuple à qui Dieu a parlé et il ne prenait pas à
la légère, lui, Bloy, et l’ « élection » et le fait que Jésus, ses parents,
tous ses disciples soient Juifs.

 


    - Comment ce livre fut-il accueilli à sa sortie?

M.-S.-C. : Il me semble que peu de gens ont vraiment compris ce livre. Il a
fallu attendre que Jacques Maritain et sa femme juive russe convertie,
Raïssa, le découvrent et le rééditent à leur compte, pour qu'enfin on se mette à en parler dans les milieux chrétiens progressistes, philosémites
et aussi les milieux juifs ouverts de l'époque. Mais remarquons que le
grand Péguy a toujours ignoré Bloy alors qu'il publia son chef d'oeuvre
« Notre jeunesse » en 1910, sur l'affaire Dreyfus et Bernard Lazare.
Bloy et Péguy, ce sont deux voix diamétralement opposées par rapport à
leur vision des Juifs même s'ils professaient l'un et l'autre
une admiration pour ce peuple.

 

 

Léon Bloy  -  « Le salut par les juifs »  -  Introduction de Michaël de Saint-Chéron -  Salvator  -  2016  - 172 pages  -  18 euros  -  Site : www.editions-salvator.com

 

 

Interview de Michaël de Saint-Cheron
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Interview de Simonetta Tombaccini

10 Octobre 2016

Interview  de  Simonetta  Tombaccini

Simonetta Tombaccini : «L’apport des israélites à la société niçoise est indéniable »

Simonetta Tombaccini, vous êtes historienne, diplômée en sciences politiques à la faculté “Cesare Alfieri” de l’université de Florence (Italie) et des universités de Nancy et Nice. Votre dernier livre s’intitule “La “Nation hébraïque” de Nice - Populations, institutions, moeurs 1814-1860” (Acadèmia Nissarda). Pourquoi employez-vous le terme de “Nation hébraïque”?
J'emploie le terme de Nation hébraïque, puisque c'est la dénomination utilisée à l'époque, et pas seulement pour ceux qui composaient les communautés juives. Le sens vient de sa racine latine Natione signifiant naissance. En effet c'était bien le pays de naissance qui était pris en compte. Pour cela on parlait de nation génoise ou de nation toscane, et pour les israélites on précisait nation judéo-hollandaise, judéo-portugaise, etc.
A quand remonte la présence juive à Nice?
La présence des juifs à Nice est ancienne, elle date probablement du haut Moyen Age, mais il s'agissait sans doute de petits noyaux. Ces derniers devaient grossir après les expulsions de France au XIVe siècle (sauf dans le comtat avignonnais) et ensuite d'Espagne et du Portugal. L'abbé Gioffredo, auteur d'une Histoire des Alpes-Maritimes au XVIIe siècle, parle de leur installation après la dédition de Nice à la Savoie en 1388. Des minutes notariales attestent également de leur présence dans la région pendant ces années. Mais il semblerait que c'est seulement en 1614 que les israélites de Nice obtiennent des princes de Savoie le premier sauf-conduit les autorisant à demeurer. L'existence, au Piémont, du patronyme NIZZA, adopté par certains israélites, est une preuve supplémentaire de l'ancienneté de leur présence.
Pourquoi avoir choisi la période 1814-1860?
La période 1814-1860 est très intéressante à plusieurs titres. C'est d'abord la période de la Restauration qui vise à ressusciter l'Ancien Régime dans toutes ses formes, surtout dans le royaume de Sardaigne, tentative difficile à réaliser étant donné les changements introduits par l'expérience de la Révolution et l'évolution des mentalités. D'où un contraste assez fort, quoique larvé, entre les tenants du passé et les partisans des idées nouvelles. Un contraste particulièrement visible à l'égard de la communauté israélite, dont le gouvernement de Turin souhaite le retour à la marginalisation sociale de jadis et la relégation dans le ghetto, décision inacceptable pour des gens qui avaient connu l'émancipation. L'histoire de la Nation hébraïque de Nice pendant cette période est le témoignage de leur volonté de résistance aux visées du pouvoir. Ensuite c'est la période qui prélude à l'Annexion, autre moment crucial, au cours duquel les israélites de Nice joueront en majorité la carte de la France.
Les juifs ont-ils beaucoup apporté à la société niçoise?
Les juifs que j'ai rencontrés au cours de mon étude occupent une place non négligeable dans l'histoire niçoise. D'abord par leur dynamisme économique et leur capacité d'innovation. On les voit dans tous les secteurs de l'économie locale. Il suffit de songer au banquier Avigdor, dont les initiatives commerciales véhiculaient les produits niçois dans toute l'Europe, fournissant du travail à des centaines de Niçois. Mais il n'était pas le seul. La famille Messiah, et en particulier Aaron, l'architecte, a beaucoup contribué à la renommée de la ville. Peut-on oublier que la villa Les Cèdres à Saint-Jean-Cap-Ferrat (demeure du roi des Belges) et le palais Masséna ont été réalisés par lui? Et puis il faut nommer Benoit Benjamin Mayrargue, qui fut à l'origine de maintes initiatives visant à doter la ville de Nice de structures modernes pour en accroître le rayonnement. Il faudrait citer encore Joseph, Désiré et Amélie Pollonnais, sans oublier Julien Baquis.... Enfin leur apport est tout à fait important et indéniable.

Simonetta Tombaccini - “La “Nation hébraïque” de Nice - Populations, institutions, moeurs 1814-1860” (Acadèmia Nissarda) - Mai 2016 - 562 pages -

Site : www.academia-nissarda.org/

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Interview de Michaël de Saint-Chéron

29 Juillet 2016

Interview de Michaël de Saint-Chéron

Michaël de Saint-Chéron : «Mon livre s’intéresse aux écrivains philosémites»

- Michaël de Saint-Chéron, vous êtes écrivain, philosophe des religions et chercheur à l’unité de recherches HISTARA/EPHE (histoire de l’art, des représentations et de l’administration dans l’Europe moderne et contemporaine). Votre dernier livre s’intitule “Les écrivains français
face à l’antisémitisme” (Salvator). Votre livre s’intéresse-t-il aux écrivains philosémites?

Michaël de Saint-Chéron : Oui mon livre s'intéresse aux écrivains philosémites mais aussi aux antisémites d'une période de leur vie ou de toute leur vie. Je veux dire que j'y parle autant de Céline que de Claudel ou Bernanos qui ont eu leur période antisémite ou anti-judaïque plus ou moins longue. Claudel venait de loin et à partir de 1941 a eu un retour philosémite foudroyant dont le point axial était la constitution de l'Etat juif en 1948, étant à ses yeux comme une réponse quasi divine ou providentielle à l'Holocauste comme il disait, à la Shoah. Bernanos ne vit pas l'édification de l'Etat d'Israël, puisqu'il mourut en 1945. Mais l'Extermination fut aussi pour lui une opération de la cécité si l'on peut dire... à quel prix pour tant de millions de victimes ! Sinon je parle un peu de Voltaire et de son antijudaïsme de l'époque des Lumières puis surtout des terribles écrivains haineux depuis Maurras jusqu'à Céline, mais le fléau est sans fin.


- Outre l’incontournable Emile Zola, défenseur d’Alfred Dreyfus et auteur du célèbre “J’accuse”, quels sont les grands auteurs qui ont défendu le peuple juif?

M-S-C : Ils sont légion. Le premier à s'être élevé contre l'odieux texte de Maurras "La France juive" est Léon Bloy, dont je préface l'édition du « Salut par les Juifs » pour son centenaire, qui paraît dans un mois chez Salvator. Bien que Bloy ait toujours eu des paroles troubles contre les Juifs mais pas seulement eux. Les Chrétiens, les catholiques en prenaient autant pour leur grade dans ses oeuvres, mais il se disait l'ami indéfectible des Juifs. Je veux dire Péguy, le grand contemporain de Dreyfus, de Zola. "Notre Jeunesse", est un des purs chefs-d'œuvres du XXe siècle, totalement consacré à l'Affaire, à Bernard Lazare, à l'antisémitisme. Dans les années 1930, Malraux prit fait et cause pour les Juifs, parmi d'autres naturellement. Puis Mauriac après la guerre. C'est lui qui poussa Elie Wiesel mon maître et mon ami de trente ans, de mémoire bénie, à écrire « La Nuit ». Il préfaça le livre et trouva lui-même l'éditeur, Jérôme Lindon. Pendant la guerre Maurice Blanchot, si souvent contesté pour ses thèses de droite, intervint pour cacher Raïssa Levinas, la femme de Levinas, et leur fille Simone. Beaucoup d'autres écrivains agirent ainsi. Puis à partir des années 1950, un Maritain, un Camus, un Sartre, toujours Malraux, puis Blanchot, Jacques Ellul, le grand André Frossard, avec son livre "Le crime d'être né" et d'autres bien sûr, furent des alliés des Juifs et d'Israël en France. Je veux nommer ici le poète académicien, Pierre Emmanuel, dont nous marquons le centenaire de la naissance. Il fut le seul académicien français à démissionner de l'Académie à l'élection de Félicien Marceau. Il y a aussi Jean d'Ormesson avec son magnifique ouvrage « Le Juif errant ». Cela vaut que nous nous en souvenions...


- Sur quels éléments se fondait le comportement de ces écrivains philosémites?

M.S.C. : Je dirais qu'il y a plusieurs facteurs. Pour les écrivains chrétiens le facteur théologique était fondamental. Se rendre compte de la permanence de l'élection d'Israël, du peuple juif, était une réalité considérable. Puis il y a chez les écrivains agnostiques ou non croyants, l'élément historique, intellectuel, philosophique, qui passait parfois aussi par le coeur. Je citerai ici Jorge Semprún, parmi les grands romanciers de la seconde partie du siècle dernier, qui est mort en 2011. Ses textes sur les Juifs sont admirables comme le sont ceux de Kundera par exemple. Même Cioran, qui eut son heure antisémite, se rapprocha des juifs à l'heure de la grande tragédie. Il fut l'ami de Benjamin Fondane, assassiné à Auschwitz en 1944. Dans « Exercices d'admiration », publié dans les années 1980, il a un texte superbe sur les Juifs. Donc il y a autant de facteurs qu'il y a d'auteurs. Ce qui nous rassure.

Michaël de Saint-Chéron - « Les écrivains français face à l’antisémitisme - De Bloy à Semprùn » - Editions Salvator - 2015 - 236 pages -

Site : www.editions-salvator.com

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Interview de Catherine Collomp

20 Mai 2016

Interview de Catherine Collomp

Catherine Collomp : « Le Jewish Labor Committe existe toujours aux Etats-Unis »

- Catherine Collomp, vous êtes professeur émérite à l’université Paris Diderot, spécialiste de l’histoire de l’immigration et du mouvement ouvrier aux Etats-Unis. Votre dernier livre s’intitule “Résister au nazisme-Le Jewish Labor Committee, New-York, 1934-1935”. Comment s’est créé le “Jewish Labor Committee”?

Catherine Collomp : Le Jewish Labor Committee (JLC) a été fondé à New York en 1934 dans le milieu du "mouvement ouvrier juif "aux Etats Unis, c'est à dire parmi les travailleurs d'origine d'Europe centrale, employés principalement, dans le secteur de la confection, soit environ un demi-million de personnes dans les années 1930. Leurs dirigeants avant leur émigration avaient été des activistes Bundistes dans l'Empire russe , ou dans la Pologne de l'entre-deux guerres. Expérimentés dans la lutte contre l'antisémitisme et la répression politique, ils surent reconnaître la double menace que fit peser l'avènement du nazisme sur les Juifs et sur tout mouvement ouvrier organisé. Parmi ses dirigeants les plus en vue, il faut citer Baruch Charney Vladeck, fondateur du JLC, David Dubinsky et Sidney Hillman, présidents des deux plus grands syndicats de la confection.
- Quel était l’objectif de ce mouvement?
C.-C. : Le JLC fut fondé pour fournir soutien et secours aux victimes du nazisme, combattre l'antisémitisme et l'intolérance raciale ou religieuse, en Europe comme aux Etats-Unis. Pensant que la lutte contre le nazisme devait impliquer le mouvement ouvrier, il souhaitait créer une présence ouvrière parmi les organisations juives américaines, ainsi qu'une présence juive dans le mouvement ouvrier américain. Malgré la réglementation rigide de l'immigration aux Etats-Unis, en 1940-1941, il parvint à sauver plusieurs centaines de syndicalistes, socialistes ou intellectuels, allemands, autrichiens, polonais, italiens, russes, tchèques, qui étaient réfugiés en France, et furent pris au piège de l'occupation allemande. Le réseau que le JLC mit en place était, en partie, lié à celui de Varian Fry à Marseille. Simultanément, il organisa aussi l'évacuation de Bundistes polonais réfugiés en Lituanie passée sous occupation soviétique. En tout il s'agit de quelque 1500 personnes, juives pour la plupart, qui purent ainsi trouver refuge aux Etats-Unis.
- Comment cette organisation est-elle arrivée à soutenir des mouvements de Résistance en France et en Pologne?
C.-C. : Aux Etats-Unis la présence de ces réfugiés exfiltrés de pays occupés, mais toujours en contact avec la base de militants engagés dans l'activité clandestine, permit de faire connaître au JLC les besoins de certains réseaux de résistance en France et en Pologne notamment, mais aussi dans d'autres pays occupés par les nazis. Pour la Pologne, le JLC transmit des fonds destinés aux combattants du ghetto de Varsovie, puis aux quelques survivants. Cet argent fut transmis avec l'aide du gouvernement polonais en exil à Londres. Pour la France, le JLC établit des contacts avec le réseau socialiste clandestin dans la zone non occupée et utilisa ses liens avec le BCRA à Londres pour la France Libre.
- Le “Jewish Labor Committee” a-t-il continué à agir après la guerre?
C.-C. : Après guerre, le JLC a contribué à soutenir les réfugiés juifs dans les camps de personnes déplacées. Il a aidé à l'émigration de certains vers les Etats-Unis ou vers la Palestine. Il a soutenu la reconstruction de la vie des survivants juifs en Pologne, en fournissant des subsides pour la reprise du travail notamment et la reconstitution de bibliothèques. Aide interrompue lorsque la Pologne tomba sous le joug communiste en 1948. En France, Le JLC fonda et finança trois homes d'enfants pour l'accueil et l'éducation d'orphelins de la Shoah, français ou réfugiés. Il participa à plusieurs autres centres d'accueil tenus par l'OSE.
Le JLC existe toujours aux Etats-Unis, cette organisation, dédiée à la défense contre l'intolérance raciale et religieuse fut active dans la lutte pour les droits civiques des Noirs américains. De nos jours, elle veille à promouvoir l'entente entre le monde syndical et les organisations juives américaines.

Catherine Collomp - « Résister au nazisme Le Jewish Labor Commitee, New York, 1934-1945 » - CNRS Editions - Février 2016 - 312 pages - 25 euros -

site: www.cnrseditions.fr

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Interview de Danielle Rozenberg

9 Mai 2016

Interview  de  Danielle Rozenberg

Danielle Rozenberg : « L’enquête sur la Shoah par balles s’inscrit dans une démarche d'histoire et de mémoire »

- Danielle Rozenberg, vous êtes sociologue, chercheur honoraire au CNRS. Vous êtes l’auteur d’une “Enquête sur la Shoah par balles” (hermann) en deux volumes. Qu’appelle-t-on la Shoah par balles?
Danielle Rozenberg : L’expression « Shoah par balles » désigne les fusillades de masse de Juifs perpétrées par les unités mobiles nazies et leurs complices locaux à l’Est de l’Europe occupée entre 1941 et 1944. Retenue pour différencier ce processus génocidaire de l’anéantissement programmé dans les camps de la mort, l’expression ne nie en rien l’unicité de la Shoah. Elle s’attache à mettre en lumière les spécificités d’un volet, longtemps méconnu du grand public, de la destruction des Juifs. On estime que plus d’un million et demi de Juifs assassinés durant la Seconde guerre mondiale l’ont été en dehors des camps d’extermination, lors de fusillades de proximité.
- Quel est l’objectif de l’association “Yahad-in Unum” fondée par le Père Desbois en 2004?
D.-R. : L'association Yahad-In Unum - le terme signifie « ensemble » en hébreu et en latin, présidée par le Père Patrick Desbois, a été fondée en 2004 à l'initiative des cardinaux Jean-Marie Lustiger et Jean-Pierre Ricard d'une part et du rabbin Israël Singer du Congrès Juif Mondial d'autre part dans le cadre du dialogue judéo-chrétien. Elle résulte d’une indignation face à l’état d’abandon des fosses communes des victimes juives en Europe orientale et d’inquiétudes partagées devant la montée du négationnisme. L’enquête sur la Shoah par balles s’inscrit dans une démarche d'histoire et de mémoire. Elle vise à documenter l’entreprise génocidaire nazie à partir des récits des témoins survivants et de la collecte de preuves des crimes commis (localisation des fosses communes). Elle relève également d’un impératif moral : celui de rendre hommage aux victimes oubliées de la Shoah, mais aussi d’appeler les nouvelles générations à la vigilance. Le processus génocidaire de la Shoah par balles est devenu, avec le temps, une sorte d’archétype des violences de masse modernes (au Cambodge, au Rwanda, au Darfour, dans les Balkans et en Syrie). Au-delà d’une contribution à l’histoire du génocide des Juifs, les travaux de Yahad-In Unum se veulent un outil de réflexion permettant d’affronter les questions de l’antisémitisme et de la violence de masse aujourd’hui.
- En quoi consiste le travail du Père Desbois?
D.-R. : Depuis plus de dix ans, les équipes de chercheurs de Yahad-In Unum sillonnent de village en village les territoires de l’ex Union soviétique occupés par les forces du Reich durant la Seconde Guerre mondiale, à l’écoute des témoignages des habitants des lieux, témoins oculaires des massacres et à la recherche des fosses communes, s’attachant à documenter au plus près un crime de masse dont les nazis avaient tenté d’effacer les traces.
Confrontant l’apport des archives soviétiques (Commission extraordinaire pour “l’investigation des crimes des occupants germano-fascistes”) et allemandes (procès des criminels nazis) aux données recueillies 60-70 ans plus tard sur le terrain, l’enquête fournit de nouveaux éclairages concernant l’identité des assassins, la reconstitution du processus génocidaire à l’échelon local/ régional (cf. Le rôle des paysans réquisitionnés, acteurs malgré eux) et encore la localisation des scènes de crime. Parmi les apports les plus novateurs de l’enquête, on mentionnera une observation ciblée sur l’espace rural à proximité des sites d’exécution et la mise en évidence du caractère public de la Shoah par balles (élimination des Juifs au vu et au su des “voisins”).
Cette approche a débouché sur la constitution d’un fonds d’archives orales filmées (plus de 4600 témoignages ont été recueillis à ce jour) et l’identification de quelque 1850 sites d’extermination localisés en Biélorussie, Lituanie, Moldavie, République de Macédoine, Russie, Pologne, Roumanie et Ukraine.

Enquête sur la Shoah par balles (2 volumes) - Danielle Rozenberg - janvier 2016 - 21 euros - éditions hermann - www.editions-hermann.fr

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Interview de Claude Torracinta

22 Avril 2016

Interview de Claude Torracinta

Claude Torracinta : "Rosette a droit à réparation"

- Claude Torracinta, vous êtes journaliste. Votre nouveau livre, préfacé par Ruth Dreifuss, s’intitule:”Rosette, pour l’exemple” (Slatkine). Qui était Rosette Wolczak ?
Claude Torracinta : D’origine polonaise, née à Paris en 1928, devenue française en 1933, Rosette Wolczak quitte Paris avec ses parents fin 1941 en raison des mesures antijuives prises par les autorités françaises. Après s’être réfugiés à Lyon, puis près
de Grenoble, ses parents décident de la faire passer en Suisse. Rosette franchit la frontière dans la région genevoise le 24 septembre 1943. Ayant moins de seize ans, elle est autorisée à rester en Suisse et est internée dans un camp soumis à l’autorité militaire.

- Pourquoi cette adolescente juive, menacée d’arrestation en France et qui a franchi la frontière suisse le 24 septembre 1943, a-t-elle été refoulée le 16 octobre 1943?

C.-T. : Elle est refoulée pour raison disciplinaire et avoir « outragé les mœurs ». Les militaires lui reprochent d’avoir eu des rapports sexuels avec un réfugié et une conduite indécente avec des soldats chargés de la garde du camp lors d’une soirée organisée à l’occasion de Rosh Hashana, le Nouvel an juif. L’officier responsable parle de « provocation à la débauche » et de « délit contre les mœurs ». Décision est prise de la refouler afin, disent les officiers, de faire un exemple. A aucun moment ils ne tiennent compte de son âge, de sa solitude et des conditions de vie dans les camps.

- Arrêtée par les Allemands, Rosette a été déportée et assassinée à Auschwitz. En agissant ainsi les autorités suisses pouvaient-elles ignorer qu’elles envoyaient l’adolescente à une mort certaine?

C.-T. : En octobre 1943, les responsables militaires en poste à Genève n’ignoraient pas que les patrouilles allemandes contrôlaient la frontière et que les juifs qu’ils arrêtaient étaient déportés vers l’Est.

- Quel est l’aboutissement de l’enquête que vous avez menée en Suisse, en France et en Allemagne?

C.-T. : Les documents que j’ai retrouvés et les témoignages prouvent que Rosette a été victime d’une décision arbitraire que rien ne justifiait. Victime aussi de l’antisémitisme de certains officiers à l’égard des juifs originaires des pays de l’Est et de la rigueur avec laquelle était appliquée la politique fédérale à l’égard de ceux qui tentaient de trouver refuge en Suisse. Avec ce livre j’ai simplement voulu raconter l’histoire tragique de Rosette et assumer un devoir de mémoire car elle a droit à réparation.

Claude Torracinta - « Rosette, pour l’exemple » - éditions Slatkine - 2016 - 96 pages - www.slatkine.com

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Interview de Guillaume Payen

17 Avril 2016

Interview de Guillaume Payen

Guillaume Payen : Heidegger est convaincu que le nazisme doit faire une révolution en Allemagne

- Guillaume Payen, vous êtes docteur en Histoire (université Paris-Sorbonne), chercheur associé au centre Roland-Mousnier (CNRS/Paris-Sorbonne), chef du pôle Histoire du centre de recherche de l’Ecole des officiers de la gendarmerie nationale. Vos travaux sur l’antisémitisme ont été soutenus par une bourse postdoctorale de la Fondation pour le Mémoire de la Shoah. Votre dernier livre s’intitule “Martin Heidegger: Catholicisme, révolution, nazisme” (Perrin). Le philosophe Heidegger a-t-il adhéré au parti nazi par conviction ou par opportunisme?
Guillaume Payen : Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette adhésion vient et d'une conviction politique, et d'un opportunisme. Heidegger est convaincu que le nazisme doit faire une révolution en Allemagne, révolution négative faisant table rase de la culture moderne décadente, condition pour une deuxième révolution, philosophique celle-là, dont il serait l'inspirateur. Hostile aux partis (dont le NSDAP lui-même), il adhère tardivement à celui-ci (le 3 mai 1933, alors que les inscriptions ont été interrompues après le 1er mai) afin d'essayer de peser dans le nouveau régime.

- Le nationalisme antisémite de Heidegger peut-il s’expliquer seulement par le catholicisme intransigeant dans lequel il fut éduqué?
G.-P. : Heidegger grandit dans le Grand-duché de Bade au sein d'un catholicisme certes intransigeant, farouchement opposé au libéralisme, au socialisme, à tous les traits d'une modernité jugés incompatibles avec le catholicisme, mais où l'antisémitisme est marginal (ce qui n'était pas le cas en France ou en Autriche à la même époque). Tel qu'on peut le reconstituer, c'est avant tout la rencontre avec Elfride Petri, jeune protestante, ultranationaliste antisémite (völkisch) qui deviendra sa femme, qui l'amène à donner une place à l'hostilité aux juifs dans sa réflexion : ainsi, le 18 octobre 1916, dans le contexte de la Judenzählung (le décompte des juifs allemands soupçonnés de ne pas prendre leur part à l'effort de guerre), il écrira à son amante : « L'enjuivement [Verjudung] de notre culture et de nos universités est assurément effrayant et je pense que la race [Rasse] allemande devrait encore mettre en œuvre tant de force intérieure pour parvenir au sommet. Assurément, le capital ! »

- Les textes d’Heidegger recèlent-ils des idées antisémites et nazies?
G.-P. : Les années 1920, avec des évolutions, recèlent quelques passages explicitement ou implicitement antisémites, le plus important étant la lettre du 2 octobre 1929 à Viktor Schwoerer : « Il ne s'agit pas moins que de la méditation urgente que nous trouvons devant le choix de soit ramener à notre vie spirituelle allemande des forces et des éducateurs authentiquement enracinés, soit de l'abandonner définitivement à l'enjuivement croissant au sens large et au sens strict. Nous ne retrouverons le chemin que si nous sommes capables, sans polémique ni chicane stérile, d'aider des forces fraîches à se développer. » Heidegger regrettait alors plus la faiblesse des forces authentiquement allemandes et enracinées que l'existence d'étudiants ou de professeurs juifs ; tout autant, sinon davantage, il s'inquiétait de la diffusion d'un esprit qu'il considérait comme juif, qui corrompait la culture allemande : l'« enjuivement » « au sens large » désignait surtout les catholiques, dont il déplorait leurs « progrès » à Fribourg (Heidegger était devenu violemment anti-catholique).
Dans les années 1930, une certaine convergence d'idées de Heidegger avec le nazisme laissa la place à une influence qu'il subit de celui-ci. Il reprit des clichés comme le coup de poignard dans le dos, la crainte d'une conspiration juive mondiale (inspirée par les Protocoles des Sages de Sion, faux forgés par les services secrets tsaristes), qui apparaissent en filigrane dans son fameux cours Introduction à la métaphysique de 1935 : « Cette Europe qui, dans un incurable aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même, est prise aujourd'hui dans la grande tenaille [in der großen Zange] entre la Russie d'un côté et l'Amérique de l'autre. La Russie et l'Amérique sont toutes deux, au point de vue métaphysique, la même chose : la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l'organisation sans sol de l'homme normal [der bodenlosen Organisation des Normalmenschen]. » La métaphore du suicide de l'Europe se poignardant elle-même reprenait la légende du « coup de poignard dans le dos » porté par les « Juifs » à l'Allemagne, causant sa défaite, qui était un lieu commun du régime ; Heidegger, qui en 1934 disait vouloir gagner spirituellement la Grande Guerre, avait présent à l'esprit cette reconstruction antisémite de l'Histoire mais l'adaptait : l'Europe, déracinée, « enjuivée », était « toujours sur le point de se poignarder elle-même », expression qui désignait sous sa plume un suicide spirituel, un refus de la méditation philosophique au profit du seul calcul technique. Le danger était d'autant plus grand que l'Europe se trouvait « dans la grande tenaille » constituée d'un côté par la « Russie » et de l'autre par l'« Amérique » : Heidegger reprenait ainsi métaphysiquement le lieu commun du complot juif mondial, ce qu'a confirmé la publication récente de ses Cahiers noirs, ses journaux philosophiques récemment publiés.

- Avec le temps, Heidegger a-t-il regretté son engagement en faveur du nazisme?
G.-P. : C'est une question importante et difficile. Dès 1945, les disciples français de Heidegger l'ont entendu parler de sa "Dummheit", sa bêtise qu'il identifiait à son rectorat. Pour la plupart des interprètes, le rectorat, censé avoir duré seulement quelques mois (au lieu d'un an), était un épisode secondaire mais malheureux d'un maître ayant fait une bêtise, mais exempt par ailleurs de tout nazisme. Aujourd'hui, ce discours n'est plus tenable : même si effectivement Heidegger a été travaillé dès 1934 par l'échec de son rectorat (comme le montrent très clairement ses Cahiers noirs), sa "bêtise" était à ses yeux non pas d'avoir cru en le nazisme, mais d'avoir eu l'espoir d'une révolution à la fois spirituelle et institutionnelle qu'il aurait conduite : or, malgré le statut de Führer de l'université de Fribourg, qu'il a réussi à obtenir, il était confronté dans son université même à des oppositions diverses, les moindres ne venant pas des jeunes étudiants nazis et de la SA, rebelles à l'idée d'une soumission. En cela, Heidegger a rencontré le même problème que Hitler à un autre niveau : la Nuit des Longs couteaux, qui a décapité la SA, a servi à Hitler non seulement à donner un gage à l'armée allemande, à laquelle la SA faisait de l'ombre, mais à affermir sa propre autorité. Heidegger a démissionné avant cela.

Guillaume Payen – Martin Heidegger Catholicisme, révolution, nazisme – Perrin – janvier 2016 - 688 pages – 27 euros. Site : www.editions-perrin.fr

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Interview de Sylvain Manternach

17 Avril 2016

Interview de Sylvain Manternach

Sylvain Manternach : « Les Français juifs votent en effet fortement à droite depuis une quinzaine d’années. »

- Sylvain Manternach, vous êtes géographe-cartographe vous avez co-écrit avec Jérôme Fourquet qui dirige le département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop. “L’an prochain à Jérusalem?”, un livre préfacé par Michel Wieviorka, récemment paru chez “l’aube”. Entre 2000 et 2014 nous avons assisté à une flambée des actes antisémites en France. Est-elle essentiellement liée au conflit israélo-palestinien?
Sylvain Manternach : Oui, la montée spectaculaire des actes, et notamment des agressions, antisémites est fortement liée au conflit israélo-palestinien. En 1998 et 1999, on recensait environ 80 actes antisémites en France. En 2000, le nombre de ces actes s’établissait à 744, essentiellement regroupés sur les trois derniers mois de l’année, c’est-à-dire après le déclenchement de la seconde intifada. Les incidents autour des synagogues et écoles confessionnelles juives se sont par exemple multipliés en Île-de-France au mois d’octobre 2000 alors que la date du 28 septembre 2000 marque le début de la seconde intifada.
On note également que sur la période 2000-2015, les pics statistiques d’actes antisémites correspondent à chaque fois à un affrontement militaire, fortement médiatisé, entre israéliens et palestiniens. Ce fut le cas pendant la seconde intifada lors de l’Opération Rempart en avril-mai 2002 et au moment de l’Opération Arc-en-Ciel en mai 2004. Ce fut ensuite le cas lors des deux affrontements entre Tsahal et le Hamas à Gaza en janvier 2009 lors de l’Opération Plomb Durci et en juillet-août 2014 au moment de l’Opération Bordure Protectrice.
Par ailleurs, les années sans affrontement militaire proche-oriental ne se caractérisent pas pour autant par un retour à des chiffres équivalents à ceux des années 90, la moyenne des actes antisémites en « années calmes » se situant au-delà de 400 actes par an.
On remarque aussi des pics, moins marqués mais bien réels, de violence contre les juifs qui correspondent à des phénomènes mimétiques ou de contagion. Ce fut le cas à la suite des attentats antisémites de Toulouse en 2012 et de l’Hyper-Casher de Vincennes en janvier 2015. Alors même que la parole politique et médiatique est à la condamnation de ces actes, dans le même temps, ils inspirent et incitent certains à s’en prendre aux Français juifs, c’est un phénomène tout à fait inquiétant.
- L’antisémitisme émane-t-il seulement de la communauté musulmane ou faut-il également prendre en compte la montée de l’extrême-droite?
S.-M. : On manque cruellement d’études et de données chiffrées sur cette question, notamment parce que les auteurs d’actes antisémites sont rarement identifiés. Toutefois, la simultanéité des violences entre Israéliens et Palestiniens et de l’augmentation des actes antisémites en France laisse à penser qu’une part importante de ces actes est le fait de Français issus de l’immigration. Les rapports annuels de la CNCDH des années 2005 et 2006 répondent en partie à cette question puisque sur ces deux années consécutives, 40 puis 66 interpellations suivies de présentations à la justice pour actes antisémites ont été recensées. Or en 2005 et 2006, 21 et 32 de ces interpellations concernaient des personnes appartenant à des milieux « arabo-musulmans ». Eu égard au poids de la population arabo-musulmane en France, la sur-représentation d’auteurs dits « arabo-musulmans » est patente. Cette réalité a été abordée par de nombreux chercheurs que nous citons dans le livre (Nicolas Lebourg, Michel Wieviora ou encore Nonna Mayer).
Pour ce qui est de l’extrême droite, elle se signale plus souvent à l’occasion de dégradations contre des traces historiques de présence juive comme dans les cimetières juifs des villages alsaciens.
On note toutefois que nos concitoyens juifs placent à quasi-égalité des personnes de confession ou d’origine musulmane (34%) et des membres de l’extrême droite (31%) comme responsables des violences antisémites subies. L’antisémitisme d’extrême droite est donc encore très fortement ressenti par nos compatriotes juifs qui se montrent très largement méfiants vis-à-vis de cette dernière.
- Les juifs français votent-ils de plus en plus à droite?
S.-M. : Les Français juifs votent en effet fortement à droite depuis une quinzaine d’années. C’était le cas lors des élections présidentielles de 2002, 2007 et 2012. En 2002, lors du 1er tour de l’élection présidentielle, les candidats de la droite (Corinne Lepage, François Bayrou, Jacques Chirac, Alain Madelin, Christine Boutin et Jean Saint-Josse) recueillent 38% des suffrages de l’ensemble des Français contre 49,4% parmi les Français juifs soit un survote de 11,4 points. En 2007, au 1er tour, la droite (Frédéric Nihous, François Bayrou, Nicolas Sarkozy et Philippe de Villiers) recueille 53,1% des suffrages nationaux et 61,9% des voix des Français juifs, donc 8,8 points de plus. Enfin, en 2012, la droite (François Bayrou, Nicolas Sarkozy et Nicolas Dupont-Aignan) n’obtient que 38% des voix au 1er tour mais 50% auprès des Français juifs, soit un survote de 12 points. A chaque fois, ce survote se concentre principalement sur un candidat, Alain Madelin en 2002 (au cœur de la seconde intifada) et Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012. Ce dernier est apparu aux yeux des Français juifs comme le responsable politique qui prenait le plus au sérieux la montée de l’antisémitisme en France, aussi emporte-t-il 45,7% des suffrages des Français juifs en 2007 (contre 31,1% globalement) et 45% en 2012 (contre 27%). Ce fort tropisme à droite est plutôt synonyme de Sarkozysme en 2007 et 2012 et ne se traduit pas forcément par un vote à droite lors des élections locales. Ainsi, à Sarcelles dans les bureaux de vote de la « Petite Jérusalem », là où Nicolas Sarkozy obtenait entre 64,9% et 75,1% des suffrages au 2ème tour de l’élection présidentielle de 2012, c’est le maire PS sortant François Pupponi qui s’est très largement imposé au 2ème tour de l’élection municipale de 2014 avec des scores entre 64,2% et 75,7% selon les bureaux.
- L’antisémitisme favorise-t-il sensiblement l’Alya?
S.-M. : C’est ce que notre étude tend à montrer. D’une part, depuis les années 80, on remarque une hausse de l’Alya consécutive à des événements tragiques survenus en France contre les Français juifs (après les attentats de la rue Copernic en 1980 et de la rue des Rosiers en 1982, après l’attentat contre une école juive à Villeurbanne en 1995, à la suite du déclenchement de la seconde intifada et des répercussions violentes en France en 2000 et à la suite des attentats de Toulouse en 2012). Cette augmentation s’opère en général avec un décalage de deux ans qui correspond à une période préparatoire à cette émigration. En plus de ces pics, la moyenne des départs depuis l’année 2000 est nettement plus élevée que dans les années 80 ou 90, les agressions « du quotidien » et les drames (séquestration et assassinat d’Ilan Halimi, attentats de Toulouse et de l’Hyper-Casher) s’étant multipliés ont produit un effet cumulatif.
D’autre part, les Français de confession ou d’ascendance juive nous ayant déclarés envisager sérieusement l’Alya déclarent par ailleurs à des niveaux très élevés avoir déjà été agressés parce que juifs en France. Ce sont 70% de ceux qui pensent sérieusement à faire leur Alya qui déclarent avoir été agressés (de nombreuses fois à 49%, plusieurs fois à 11% ou une fois à 10%). A l’inverse, parmi ceux qui n’y ont jamais pensé, 78% n’ont jamais été agressés (contre 30% pour ceux envisageant sérieusement). La fréquence des violences subies est donc un facteur décisif (même si ce n’est pas le seul) dans la décision de faire son Alya.

Jérôme Fourquet, Sylvain Manternach – ‘L’an prochain à Jérusalem ? » - L’aube – Décembre 2015 – 240 pages - 20 euros - Site : www.editionsdelaube.com

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Interview de Brigitte Stora

28 Mars 2016

Interview de Brigitte Stora

Brigitte Stora : L’avenir du judaïsme européen est lié à celui de la démocratie.

- Brigitte Stora, vous êtes journaliste indépendante et chanteuse. Vous venez de publier “Que sont mes amis devenus...” (Le bord de l’eau). De quels amis parlez-vous?
Brigitte Stora : Dans mon essai, écrit à la première personne, il est beaucoup question d’amitiés, de relations humaines. Parmi mes “amis” il y a bien sûr mes anciens “camarades”, ceux avec qui j’ai milité dans ma jeunesse et qui, pour beaucoup, en abandonnant les Juifs ont aussi trahi leur idéal de fraternité. Mais il y aussi des amitiés qui ont tenu et heureusement, d’autres qui ont souffert mais ont surmonté l’épreuve. Je parle aussi des amis de mes enfants, d’une partie de cette jeunesse, perméable aux discours conspirationnistes, indulgente envers Dieudonné… Ce livre relate des évènements personnels liés au réveil de l’antisémitisme en France.
- Avez-vous le sentiment que les idéaux de votre jeunesse étaient des illusions?
B.-S. : Non, je crois que les idéaux ne sont jamais des illusions et qu’il n’y a rien de plus triste que de ne pas en avoir quand on a 20 ans ! En outre je raconte surtout ma génération, celle qui eut 20 ans en 1980. Nos révoltes alors n’étaient pas contaminées comme aujourd’hui par le ressentiment. La joie, l’audace et l’envie de justice et de démocratie dominaient. Je pense au féminisme, au soutien à Solidarnosc, à Mandela etc. …
- Qui sont “les amants du chaos”?
B.-S. : Les amants du Chaos sont ces adeptes de l’obscurantisme qui abreuvent de fiel les jeunes générations, qui trouvent des circonstances atténuantes aux Djihadistes et qui, de fait, relaient la propagande islamiste. Ils se sont récemment ligués contre un démocrate algérien Kamel Daoud ; ils font, comme Edgar Morin et Edwy Plenel, des livres et des rencontres avec Tariq Ramadan. Ils ont contribué, comme Stéphane Hessel et Alain Badiou, à faire passer le terrorisme pour de la résistance tout en relayant une parole d’hostilité envers les Juifs. Ce n’est pas nouveau dans l’Histoire : à d’autres époque ces “amants du chaos” on fermé les yeux sur le génocide cambodgien, ignoré les procès de Moscou. Ils sont du côté d’une certaine forme de lâcheté intellectuelle.
- Après le meurtre d’Ilan Halimi, la tuerie de Toulouse, l’attentat contre Charlie hebdo et contre l’Hypercacher, le massacre au Bataclan, les drames de Bruxelles... gardez-vous encore espoir en l’avenir du judaïsme européen?
B.-S. : L’avenir du judaïsme européen est lié, aujourd’hui comme hier, à celui de la démocratie. En France, la démocratie est amarrée à l’idée républicaine, à celle des droits des hommes et des femmes, à la laïcité, au respect du dialogue. Cet idéal est attaqué à la Kalashnikov par les djihadistes, il est aussi menacé par la montée des populismes d’extrême droite un peu partout en Europe. Les Juifs sont toujours les témoins et les sentinelles de la catastrophe à venir. Mais il me semble qu’il y a aujourd’hui un sursaut, une prise de conscience, un partage enfin possible. Puisse mon livre modestement y contribuer.

Brigitte Stora - « Que sont mes amis devenus… » - Le bord de l’eau - 2016 - 260 pages - 20 euros - Site : www.editionsbdl.com

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