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Interview d'Esther Starobinski-Safran

16 Février 2014

Interview d'Esther Starobinski-Safran

Esther Starobinski-Safran: Cet ouvrage est issu de mon enseignement d'histoire de la pensée juive.

- Esther Starobinski-Safran, vous êtes professeur honoraire à l’université de Genève. Votre dernier livre s’intitule « Essais de philosophie juive » (Editions Albin Michel). Que nous propose cet ouvrage?

E.S.S. : Cet ouvrage est issu de mon enseignement d’histoire de la pensée juive à l’Université de Genève ainsi que d’interventions à des colloques et de contributions à des volumes collectifs. Il ne s’agit nullement ici d’un manuel de philosophie juive, mais de multiples éclairages sur des auteurs et des thèmes reliés à cette philosophie, saisis à travers le prisme de ma sensibilité. Ils permettent d’entrevoir à la fois la richesse et la diversité de cette philosophie (d’aucuns diraient: de ces philosophies) et la cohérence qu’il sied d’observer.

- Une approche de la Torah et de la foi par la philosophie est donc possible ?

E.S.S. : Les philosophes juifs auxquels je me réfère peuvent être distingués en tant que “figures centrales” et “ figures marginales”. Par exemple, Juda Halévi, Maïmonide chez les médiévaux, Hermann Cohen, Rosenzweig, Buber chez les modernes peuvent être perçus comme “figures centrales” et Hannah Arendt comme “figure marginale” en regard de la philosophie juive. A partir des “figures centrales”, des approches de la foi et de la Tora sont possibles, éclairantes même, tout comme les interprétations bibliques. Mais il vaut la peine d’être à l’écoute des “figures marginales”, pour réfléchir par exemple au phénomène récurrent de l’antisémitisme.

- Il est intéressant de constater que, 900 ans après sa mort, la philosophie de Maïmonide est toujours d’actualité. Comment expliquer qu’elle a survécu de façon aussi spectaculaire ?

E.S.S. : Cela tient à la diversité et à l’ampleur des domaines où il s’est imposé (quoiqu’il ait aussi été controversé): comme autorité rabbinique, codificateur religieux, philosophe, médecin, astronome et j’en passe... Son charisme, la limpidité de son style n’exclut pas le caractère complexe et énigmatique de sa pensée: celle-ci agit comme un aimant, représente un perpétuel défi pour ses interprètes. Observons enfin sa position au carrefour des trois religions du Livre, avec les philosophies qui en dérivent. Il occupe une place majeure dans leur enchaînement.

- Existe-t-il une rupture entre les philosophes juifs contemporains et leurs prédécesseurs ?

E.S.S. : Dans mon livre, j’ai tenté de mettre en évidence la continuité. Mais il y a aussi ruptures de continuité. Entre Anciens et Modernes d’une part, mais aussi entre philosophes juifs contemporains et leurs prédécesseurs, de l’autre. Entre Anciens et Modernes suite à la révolution “copernicienne” opérée par Spinoza dans le domaine capital de l’exégèse biblique, résultant de sa trajectoire personnelle et de sa situation conflictuelle, dans le sillage des persécutions infligées aux Juifs de la péninsule ibérique. Mais la rupture entre les philosophes juifs contemporains et leurs prédécesseurs, plus douloureuse encore dans les mirages de l’Emancipation, est marquée par le terrible traumatisme de la Shoah. Ce qui amène Gérard Bensussan a conclure son livre « Qu’est-ce que la philosophie juive? » ( Desclée de Brouwer, 2003) en ces termes: ” les grandes pensées et philosophies juives du siècle écoulé ne pouvaient guère s’articuler et s’expliciter hors de la prémonition de la catastrophe ou sans la regarder en face”.

Esther Starobinski-Safran « Essai de philosophie juive » - Albin-Michel. 256 pages. 20 euros.

Internet: www.albin-michel.fr

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