Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Interview de Gilles Hanus

26 Février 2014

Interview de Gilles Hanus

Gilles Hanus: « Au fond, c'est le lien entre Révolution et messianisme qui mérite d'être interrogé »

- Gilles Hanus, vous êtes professeur de philosophie, votre dernier livre s'intitule Penser à deux ? Sartre et Benny Lévy face à face (L'âge d'homme, collection Libelle). Dans quelles conditions Jean-Paul Sartre et Benny Lévy se rencontrent-ils ?

Gilles Hanus : Factuellement, leur rencontre date de 1970. Elle est motivée par des raisons tactiques, si l'on peut dire : le journal de l'organisation que dirige Benny Lévy (la Gauche Prolétarienne), intitulé La Cause du peuple, voit ses dirigeants se faire emprisonner les uns après les autres. L'organisation cherche donc une riposte à ces arrestations, qui équivalent à une impossibilité de publier. L'idée naît de demander à un intellectuel de renom d'assumer la direction du journal, de sorte que le pouvoir politique ne puisse plus procéder à des arrestations jugées arbitraires. La figure de Sartre s'impose très rapidement. Une entrevue est organisée au cours de laquelle Sartre, fidèle à ses convictions, accepte de devenir directeur de « La Cause du peuple ».

Évidemment, cette rencontre renvoie à une rencontre plus ancienne : celles des textes de Sartre par le jeune Benny Lévy, alors lycéen. C'est en lisant « L'Être et le néant » que ce dernier a commencé à entrer dans la réflexion philosophique. Bien que les positions de Sartre n'aient pas nécessairement eu une importance décisive pour les maoïstes français, Benny Lévy avait conservé une certaine estime pour son « initiateur ».

Par ailleurs, la rencontre de 1970 est un point de départ. De 1972 à 1974, Sartre et Benny Lévy vont enregistrer et publier une série d'entretiens avec un troisième homme : Philippe Gavi. « On a raison de se révolter », c'est le titre de ce livre d'entretiens, a un but précis : il s'agit de financer un quotidien naissant portant le nom de « Libération ». Durant cette période, la gauche prolétarienne s'auto-dissout et Benny Lévy rencontre des difficultés administratives importantes : il est apatride et contraint de renouveler un titre de séjour provisoire tous les quinze jours. Sa situation financière n'est pas fameuse non plus. Sartre, conscient de ces difficultés, propose de l'engager comme secrétaire. Depuis son récent accident de santé, il ne voit presque plus et a besoin de quelqu'un qui puisse lui lire certains textes et/ou relire ce qu'il s'acharne à écrire lui-même dans une écriture à peine lisible. En 1973, Benny Lévy devient donc le « secrétaire » de Sartre. C'est alors que s'engage, petit à petit, un véritable dialogue entre les deux hommes qui durera jusqu'à la mort de Sartre, en 1980. Ce dialogue reste méconnu, bien qu'il tente quelque chose d'inédit et, selon moi, de tout à fait décisif dans l'espace intellectuel.

- Le judaïsme occupe-t-il une place importante dans leur dialogue ?

G.-H. : Dans la rencontre, il ne joue aucun rôle. C'est la conjoncture politique, et les préoccupations communes constatées de part et d'autre qui l'expliquent, comme je viens de le rappeler. Dans le dialogue qui s'engage à partir de 1973, il jouera un rôle grandissant et central. Il ne s'agit pas simplement du retour de B. Lévy à son judaïsme (je prends le terme au sens très large qui est celui de votre question) qui, au fond, relève de la sphère privée, mais d'un intérêt partagé pour un horizon de pensée et de vie (la pensée et la vie sont indissociables du point de vue de l'existentialisme sartrien). Théoriquement, les deux hommes ont commencé par s'interroger sur la notion de révolution, soucieux d'en comprendre le renversement qu'ils venaient d'éprouver. D'où un grand nombre de lectures sur la Révolution française d'abord, puis anglaise. Ces lectures témoignent de l'importance des hérésies religieuses dans la Révolution anglaise, de ces formes d'engagement radical. Au fond, c'est le lien entre Révolution et messianisme qui mérite d'être interrogé. Sur ce point, le judaïsme est crucial, si l'on peut dire. Car il permet de repenser à la racine la notion de messianisme avec l'objectif de la débarrasser de ses scories politiques, du point de vue encore naissant de Benny Lévy, ou de fonder, du point de vue de Sartre cette fois, une nouvelle manière de penser le politique. Ce qui est admirable, c'est que jusqu'à un certain point, les deux visées, bien que différentes, coexistent et se développent conjointement.

Sur un autre point, le judaïsme agit indirectement dans le dialogue : vers 1977-78 Benny Lévy se met à relire Lévinas qu'il redécouvre à l'occasion de ses travaux avec Sartre sur la morale et la relation à autrui. Mon livre s'efforce, entre autres choses, de reconstituer les étapes de cette action.

- Quel enrichissement peut apporter la rencontre des deux hommes sur un plan philosophique ?

G.-H. : Tout l'intérêt de ce dialogue réside dans son acharnement à penser et à mettre en œuvre une nouvelle manière de penser. C'est ce que les deux hommes appelaient une « pensée à deux », ou une « pensée du nous », autrement dit un ensemble de propositions émanant directement de la confrontation (ce que l'on appelle parfois « dialogue », d'un terme équivoque, trop souvent consensuel au mauvais sens de ce terme). En termes de contenu, ce dialogue reste profondément méconnu, et mon livre tente de remédier à cette méconnaissance. C'est cependant dans son projet que réside selon moi son apport décisif.

Disons en deux mots : la pensée ne peut plus se contenter d'être l'activité solitaire de spécialistes. Elle doit revenir à son intuition initiale : celle du dialogue que pratiquait Socrate. Cela ne signifie cependant pas une régression, mais un dépassement du solipsisme théorique. Pour être parole véritable, la pensée doit s'exposer. Le dialogue et l'enseignement sont les voies d'une telle exposition, à condition qu'on entende ces termes au sens fort, par-delà leur acception académique. Ce dont témoigne le dialogue de Sartre et de Benny Lévy, c'est que la pensée, si vraiment elle pense, est toujours susceptible de produire de la nouveauté – dans le cas de Sartre, c'est exemplaire car le philosophe qui avait déjà produit une œuvre n'a eu de cesse de reprendre ses propres thèses pour les remettre en question. La pensée ne doit pas se figer en œuvre, elle doit œuvrer, toujours à nouveau. Cet acharnement à susciter de la nouveauté n'est pas sans lien avec ce qui est en jeu dans l'étude talmudique.

Gilles Hanus: «Penser à deux? Sartre et Benny Lévy face à face » Editions L'Age d'Homme Libellé ».184 pages. Octobre 2013.

Internet: www.lagedhomme.com

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article