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Interview d'Alain de Mijolla

25 Mars 2014

Interview d'Alain de Mijolla

Alain de Mijolla: Sigmund Freud est et reste toute sa vie attaché à son identité juive

- Dr. Alain de Mijolla, vous êtes psychiatre, psychanalyste, vous avez créé et présidé l’Association internationale de la psychanalyse (AIHP). Vous êtes l’auteur de « 100 questions sur la psychanalyse » (Editions La Boétie). Le judaïsme occupait-il une place importante dans la vie de Freud ?

Alain de Mijolla : L’« identité juive » plus que le « judaïsme » au sens où cela le définit comme éloigné de toutes les pratiques de la religion, a tenu toute sa vie une place importante dans la définition qu’il (Freud) donne de lui-même. En 1925, il écrit : « Ce n’est peut-être pas par un simple hasard que le promoteur de la psychanalyse se soit trouvé être juif. Pour prôner la psychanalyse, il fallait être amplement préparé à accepter l’isolement auquel condamne l’opposition, destinée qui, plus qu’à tout autre, est familière au juif ». Car il est et reste toute sa vie attaché à son identité juive à laquelle il se réfère sans cesse, comme il le déclarera vers la fin de sa vie à ses frères de la communauté Bnai B’rith en 1926 : « Le fait que vous soyez juifs ne pouvait que me plaire car j'étais moi-même juif, et le nier m'a toujours semblé être non seulement indigne, mais encore franchement insensé. Ce qui me rattachait au judaïsme n'était pas la foi - je dois l'avouer - ni même l'orgueil national car j'ai toujours été incroyant, j'ai été élevé sans religion, mais non sans le respect de ce que l'on appelle les exigences "éthiques" de la civilisation humaine ».

- Le père de la psychanalyse était athée. Dans quelle mesure la lecture de la Bible pouvait-elle l’intéresser ?

A.-M. : Certes il s’est décrit lui-même comme un « Juif athée » mais il a toujours respecté sa religion. On trouve peu d’allusions à la Bible dans ses écrits, même si certains y ont lu de nombreux points communs. On sait le sort qu’il a réservé à Moïse… Toutefois il faut rappeler que le 6 mai 1891 pour son 35e anniversaire, son père lui donna le livre dont les illustrations avaient tant enchanté son enfance, la Bible bilingue illustrée par Philipson. Il y ajouta une longue dédicace dans laquelle il écrivit : « Dans la septième année de ta vie, l’esprit du Seigneur s’empara de toi (Juges 13,25) et Il s’adressa à toi : Va, lis Mon livre. Je l’ai écrit et les sources de l’intelligence, du savoir et de la compréhension s’ouvriront en toi. Vois ici, le Livre des livres, c’est en lui que les sages ont puisé, que les législateurs ont appris le statut et le droit (Nombres 21,18) ». En 1927 il déclarera cependant : « Je peux dire que je suis aussi éloigné de la religion juive que de toutes les autres, c'est-à-dire qu'elles sont pour moi hautement significatives en tant qu'objets d'intérêt scientifique. Sur le plan affectif je ne m'investis pas en elles. D'un autre côté, j'ai toujours éprouvé un fort sentiment de solidarité avec mon peuple, et l'ai également entretenu chez mes enfants. Nous sommes tous restés au sein de la confession juive ».

- Les nazis ont chassé Freud de Vienne parce qu’il était juif. Sa découverte était-elle subversive au regard du régime hitlérien?

A.-M.: Elle l’était au regard de tous les totalitarismes et le nazisme, comme le marxisme, n’échappe pas à cette appréciation. A Smiley Blanton, un analysé qui lui demande si Hitler avait une aversion personnelle envers lui « en raison de vos idées et de l'existence même de la psychanalyse” - “Je l'ignore, mais je l'espère bien, répond Freud. » En Mai 1933, le bûcher auquel de jeunes allemands condamnent ses livres lui fait dire : « Quels progrès nous faisons. Au Moyen Age ils m'auraient brûlé ; à présent ils se contentent de brûler mes livres.» Le 20 février 1934 il écrit à son fils, Ernst : « L'avenir est incertain, ou un fascisme autrichien ou la croix gammée. Dans le second cas, il nous faudra partir. » En 1935, à Arnold Zweig : « L'analyse ne peut pas mieux prospérer sous le fascisme que sous le bolchevisme et le national-socialisme. Dieu a là beaucoup de choses à améliorer ». A un reporter américain il commente : « Ils m'ont dit que la psychanalyse était opposée à leur Weltanschauung (conception du monde), et je suppose qu'elle l'est». Les citations abondent qui qualifient le nazisme de « barbarie presque préhistorique », jusqu’à la perquisition de son appartement, l’interrogatoire de sa fille Anna par la Gestapo, le 22 mars, et son départ en exil le 4 juin 1938. Cette année est aussi celle où la psychanalyse est bannie officiellement du domaine public sous le régime nazi.

Dr. Alain de Mijolla - “100 questions sur Freud” - Editions La Boétie - 256 pages - janvier 2014 - 12,50 euros.

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