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Interview de Dominique Blumenstihl-Roth

25 Mars 2014

Interview de Dominique Blumenstihl-Roth

- Dominique Blumenstihl-Roth: L'œuvre de Racine est toute imprégnée des critères de l'herméneutique juive

- Dominique Blumenstihl-Roth, vous êtes auteur de séries radiophoniques pour France Culture et la Radio Nationale d’Espagne. Vous venez d’écrire «Jean Racine Kabbaliste au service du Roy Essai sur les sources hébraïques du théâtre racinien » (Editions Peleman). Qui était Jean Racine ?

Dominique Blumenstihl-Roth : Jean Racine était, en son temps, un auteur adulé par le public, aux côtés de Corneille — son concurrent — et de Molière. Tout le monde connaît ses pièces Andromaque, Phèdre, Bérénice… Mais ce que l'on sait moins, c'est qu'il était également le secrétaire personnel de Louis XIV. Racine était né en 1639, à La Ferté-Millon, qui était en ce temps-là un endroit très reculé, dans une famille de condition modeste. Ses parents sont décédés alors qu'il était très jeune et il fut pris en charge par une de ses tantes qui l'a fait intégrer l'école de Palais Royal. Cette école était très spéciale, très curieuse, car outre le latin et le grec, on y enseignait l'hébreu. C'est une chose peu connue des historiens, et peut-être même passée volontairement sous silence, en tous les cas, Sainte-Beuve en atteste dans le livre qu'il a écrit, intitulé "Mon Port-Royal" : l'hébreu, que cela plaise ou non aux tenant de la culture conventionnée, était bel et bien enseigné dans cette école. Elle avait, déjà à l'époque, une réputation sulfureuse, en ce qu'elle prônait "la doctrine de la grâce" et aussi par le rigorisme spirituel et son hostilité envers la "Compagnie de Jésus" et sa casuistique. Port Royal était aussi opposé au pouvoir du Saint-Siège. C'est de là que sort Jean Racine, qui ne fut pas seulement l'élève de cette école : il y a vécu pendant toute son enfance, il était l'enfant de Port-Royal. Il ne fait aucun doute qu'il y ait appris l'hébreu. Qui était Racine ? Un mystère… car on peut se demander comment il a pu gravir les échelons de la promotion sociale jusqu'à parvenir au sommet du pouvoir en devenant l'ami personnel et confident du souverain. Des gens influents l'ont aidés, tous issus de Port Royal, comme le Duc de Chevreuse, ou de puissants protecteurs, comme Colbert. Ou encore les femmes… comme Madame de Montespan qui était charmée par son allure, par sa voix surtout, dont on dit qu'elle était ensorcelante. Il fut aussi soutenu par Madame de Maintenon, l'épouse du roi qui lui commanda les pièces Esther et Athalie. Sa fulgurante promotion sociale n'est pas un hasard. Je crois qu'elle a été organisée par ses amis, par le groupe de Port Royal qui désirait placer l'un des siens au plus près du roi. Afin d'influencer le pouvoir par une sorte courant culturel qui parviendrait à inoculer dans le royaume un propos… initiatique. Car il est clair, en étudiant de près l'œuvre de Racine, qu'elle est toute imprégnée des critères de l'herméneutique juive. La construction d'"Iphigénie", par exemple, avec ses 10 personnages, répartis symétriquement en homme et femmes, le déploiement de l'action en style de répétition, connu dans la kabbale hébraïque sous l'expression "Davar Schanoui", l'inversion de la dramaturgie, la substitution in extremis d'un personnage par l'autre, en opposite. "Iphigénie" est une œuvre tout entière construire, édifiée, pensée avec les critères de la kabbale hébraïque. Alors qui était Racine ? À mon sens, il était un kabbaliste hors pair qui a introduit dans la culture française les critères de la tradition kabbalistique, qui les a mis en œuvre, dans le plus grand secret, sans rien dire… en attendant que quelqu'un s'en aperçoive. C'est le but de mon livre que lui rendre cette justice et de faire connaître, au Public juif, qu'il a existé au "Grand Siècle", un auteur immense qui a réussi à infiltrer subliminalement le message de la kabbale dans la culture française. Il faut aussi que la culture française, je veux dire la culture académique — puisque Racine était l'un des premiers et plus jeunes membres de l'Académie Française — accepte que le grand auteur classique ait été un hébraïsant subtil : aujourd'hui encore, cette vérité n'est que peu admise par les spécialistes de Racine, tout simplement parce que l'érudition française, extrêmement centrée sur les références helléniques, n'admet que ce qu'elle sait déjà. Pour moi, Racine est un kabbaliste hébraïsant de grande classe qui a réussi à insuffler à la culture française, par le moyen du théâtre, une forme de révélation puisqu'il met en œuvre, sur scène, les critères jusque là enseignés dans le secret de la Tradition. Avec lui, il y a "sortie", "passage à l'extérieur ; il y a acte de partage de la Connaissance avec le monde, autrement dit avec les Nations.

- Il est clair que Jean Racine était passionné par la Bible, mais qu’est-ce qui permet de penser qu’il connaissait la Kabbale ?

D.B.R : L'œuvre de Racine est traversée par les grandes thématiques kabbalistiques. Ses pièces sont charpentées sur des architectures très visibles. C'est clair dans "Iphigénie" où l'on reconnaît le modèle de la dizaine. Cette pièce est édifiée selon une modélisation séfirotique où chaque personnage occupe la position d'une Séfira. Ainsi nous avons Iphigénie qui correspond à Tipheret et son en-face Eriphile qui correspond à la Geboura. Iphigénie est appelée "fille du roi", c'est une expression typique désignant la Shékina, notamment dans le "Palmier de Déborah", de Moïse Cordovero. Racine indique des pistes. Dans sa présentation de "Britannicus", il avoue : À la vérité, j'avais travaillé sur des modèles qui m'avaient extrêmement soutenus… Quels sont ces modèles ? On ne jure, dans les classes littéraires, que par Euripide, Sophocle, Eschyle… Mais je comprends la difficulté à laquelle se heurtent les spécialistes du théâtre classique, parce que pour savoir si quelqu'un est kabbaliste, il faut vérifier s'il en connaît les critères et comment et les dévoile. Autrement dit, pour reconnaître ces critères, il faut déjà être soi-même au courant de la confidence. Ce qui m'a permis de reconnaître la dimension initiatique et kabbalistique de Racine, c'est le fait d'avoir été moi-même formé à l'enseignement d'un maître compétent, Madame Dominique Aubier, l'auteur de Don Quichotte Prophète d'Israël. Pour comprendre Jean Racine, il faut tout simplement lui faire confiance. Et j'ai fait confiance à son nom, parce que son nom est évocateur. Un kabbaliste en effet se fie au nom, en tant qu'élément porteur d'information. Le nom de Racine est à lui seul un concept kabbalistique puisque la "Racine", c'est l' En-Sof. Appelé Chorech en hébreu, dans le Séfer Ha Bahir. Notre dramaturge porte donc un "sacré" nom qui est déjà un indice puissant ! Il faut lire son œuvre pour voir clair : tout apparaît dans ses pièces. Il organise ses pièces systématiquement en niveaux d'organisations. Il y en a toujours quatre. Sa modélisation correspond au concept du PARDES. Il commence toujours par énoncer une information, puis elle se développe en acte symbolique, ensuite en allégorie déclamée, en acte matériel et enfin, s'adressant au spectateur, il lui en laisse trouver le sens. La progression dramatique est toujours construite sur ce schéma. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'elle est inspirée de la culture grecque, parce que c'est faux. Ce type de construction est calqué sur une modélisation kabbalistique. On peut s'en apercevoir également dans l'art avec lequel Racine organise l'action par des techniques archétypales bien connues de la kabbale : l'inversion entre Iphigénie et Eriphile par exemple. Ou le déroulement dramatique qui brusquement s'interrompe : la technique des arrêts, des ruptures, des nécessités de franchissement. Son théâtre est très "organique". On lui a beaucoup reproché son côté passionnel… C'était l'objet même de la dispute avec Corneille qui ne supportait pas — une dispute qui dure encore de nos jours ! Mais là aussi, j'y ai reconnu un aspect proprement kabbalistique : Racine, c'est le théâtre des passions, où les corps viennent s'aimer, où l'amour et les sentiments se disent et s'exposent ouvertement. Qu'irions-nous reprocher aux hommes d'éprouver de la passion quand on sait, depuis "le Palmier de Déborah", que "les passions sont partie intégrante de la perfection divine et elles ont, de ce fait, acquit leur noblesse dans l'homme" ?

- Etait-il familiarisé avec la Kabbale juive ou avec la version chrétienne?

D.B.R : Je crois que Jean Racine, hébraïsant formé à Port Royal, était non seulement familiarisé avec la kabbale hébraïque mais il en était un expert. Cela dit, j'ignore si Racine était Juif, mais à mon sens ce problème est secondaire puisqu'être Juif, c'est avant tout être fils d'Israël, ce qui signifie lutter pour l'Esprit. La descendance biologique n'est pas, à mon sens, suffisante : il faut que chaque génération et chaque individu valide l'attachement à Israël en tant que concept spirituel. Je crois aussi que tout lutteur pour l'esprit peut rejoindre le concept d'Israël par sa disposition intellectuelle et par ses actes. Racine a sans doute eu des maîtres, à Port Royal. Nous ne savons pas qui lui enseignait l'hébreu, bien qu'il soit absolument prouvé, par le témoignage écrit de Sainte-Beuve, que cet enseignement existait. Il a également longtemps séjourné dans la région de Carpentras et dans une lettre qu'il écrit à son ami La Fontaine, il raconte que les gens (quels gens ?) lui apportent des livres écrits en français, espagnol et d'autres langues (quelles langues ?). Y a-t-il rencontré des hébraïsants? De toutes manières, sur la vie personnelle de Racine, on ne sait que peu de choses. L'historien Raymond Picard lui a consacré une énorme étude, et dit qu'il n'y a que très peu de documents historiques dévoilant sa pensée. La véritable source disponible, c'est son œuvre. Et là, il apparaît clairement que ce n'est pas la version christianisée de la kabbale qui influence son projet. Peut-être a-t-il lu Reuchlin ou Pic de la Mirandole ? C'est possible, puisqu'il était un grand lecteur. Mais il est certain qu'il ait lu le « Pirké » de Rabbi Eliezer. Le chercheur Lucien-Gille Benguigui le confirme dans son étude mais pense qu'il l'a lu dans une traduction. Moi, je suis convaincu qu'il l'a lu directement dans le texte : pour preuve, dans Esther, Racine mentionne le rêve d'Assuérus. Ce rêve n’apparaît pas dans les versions grecques de la Bible, ni dans celle de Flavius Joseph. Ce rêve d'Assuérus n’est mentionné que dans le Midrach, c'est-à-dire une forme de commentaire de la tradition juive. Comment Racine les aurait-il reçues ? Par la traduction de Saint-Jérôme ou Origène qui, tous deux hébraïsants, ont pu intégrer à la tradition chrétienne des éléments du Midrach? Ou par une voie plus directe, c'est-à-dire par la connaissance personnelle du texte midrachique en hébreu ? Le Pirké de Rabbi Eliezer, il a bien pu le lire dans son édition hébraïque, publiée à Venise en 1544. Qui peut croire qu'en son temps les ouvrages circulaient moins bien qu'aujourd'hui ? Aussi bien a-t-il pu lire la Méguila d’Esther dans le texte ainsi que le Midrach. Sa confession est sans équivoque : j’ai suivi l’explication… dit-il — et non pas sa traduction. Et cette connaissance de l’hébreu, pourquoi ne l'aurait-il pas acquise très jeune, à Port-Royal, à l’image du personnage auquel il prête une confession dans Athalie (Acte II scène 7). Il faut écouter la voix de Racine, au travers de ses personnages : dans sa préface à Bérénice — reine de Palestine ! — il précise : Je n'écris que pour le petit nombre de gens sages auxquels on s'efforce de plaire… Qui sont les gens sages aux yeux de Racine ? Ses maîtres de kabbale hébraïque ? Ou les lecteurs des temps futurs qui parviendront à décrypter ses écritures ? Peut-être sommes-nous visés ? Dans sa préface à Esther, qui met en scène un épisode de la Méguila, il donne très ouvertement un piste : J'ai suivi l'explication de plusieurs commentateurs fort habiles… Qui sont les commentateurs habiles autour de Racine qui lui fournissent des explications sur le texte hébraïque et sur le Pirké ? Il semblerait bien que Racine réunissait autour de lui plusieurs commentateurs — expression consacrée pour désigner des talmudistes ? Enfin, après avoir répété plusieurs fois les mots dissimulé et caché (c'est le sens du nom d'Esther), Racine fait un aveu absolument flagrant dans Athalie, parlant des relations qu'entretient son personnage avec l'hébreu : On m'apprend à lire et déjà de ma main je commence à l'écrire… Parle-t-il de son propre rapport à l'hébreu ? Combien de preuves faudrait-il encore apporter pour soutenir la thèse de Jean Racine kabbaliste ? La thèse suscite un inconfort dans la culture française amidonnée à la fascination gréco-latine qui a du mal à intégré les références sémitiques dans son répertoire. Même la Comédie Française, où l'œuvre racinienne pourtant figure de tout son prestige, a du mal à considérer Bérénice comme reine de Palestine avec tout ce que cela implique. Les enseignants, dans les classes littéraires, même au plus haut niveau des grandes écoles, demeurent en retrait par rapport à tout ce qui touche à la culture hébraïque dans Racine et en minimisent la portée, allant parfois jusqu'à nier l'évidence. Comment douter plus longtemps de la puissante imprégnation hébraïque chez Racine, quand Esther s'écrie, à l'acte II, scène 8 : Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre, jusqu'à quand seras-tu caché ? Je crois que Racine justement vise à dévoiler, à dissiper cette ombre en nous faisant comprendre que le théâtre est un processus de révélation, de mise en lumière, de dévoilement.

Dominique Blumenstihl-Roth « Jean Racine, Kabbaliste au service du Roy » Essai sur les sources hébraïques du théâtre racinien – Editions Peleman – 324 pages – novembre 2013 – 47 euros.

Internet: http://dbr-radio.com/crbst_68.html

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