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Interview de Simon Wuhl

21 Mars 2014

Interview de Simon Wuhl

Simon Wuhl: Je ressentais le besoin d’accéder à une culture juive reconnue

- Simon Wuhl, vous êtes sociologue, vous commencez par narrer l’histoire de votre père arrêté lors de la Rafle du Vel d’Hiv. Vous aviez alors deux ans. Quelles ont été les conséquences de ce drame sur votre vie et celles de vos proches ?

S.-W.: Nos vies, à ma mère et à moi ont été bouleversées en profondeur et en permanence. La Shoah était encore présente quotidiennement, avec pour conséquences : Une impossibilité pour ma mère à reprendre une existence normale, mettant la Shoah un peu à distance. Ma mère avait perdu tout goût à la vie jusqu’à la naissance de mes enfants dans les années 1970. Quant à moi, mon traumatisme se doublait d’un profond sentiment de décalage vis-à-vis d’une France en reconstruction qui se souciait alors fort peu de la guerre spécifique d’extermination que les nazis avaient menée contre les Juifs en tant que peuple, entreprise inouïe que l’Histoire n’avait encore jamais connue. Par ailleurs, je ressentais le besoin d’accéder à une culture juive reconnue, afin de retisser des liens avec mes racines au sein d’un univers disparu. La tendance à l’homogénéisation culturelle en France, à la marginalisation des cultures minoritaires, dressait (et dresse encore à mon avis) des obstacles face à cette aspiration légitime.

- Qui a été votre père ? Quel a été son parcours ?

S.-W.: Mon père, Isacher, était un ouvrier du bâtiment, entièrement engagé dans un combat pour l’émancipation sociale, culturelle et nationale du peuple juif, avec la conscience aiguë que cette démarche devait s’articuler avec les combats plus généraux pour l’émancipation humaine sous toutes ses formes. Son parcours, avant sa mort à Auschwitz à l’âge de 36 ans, s’articule autour de trois grandes séquences : celle sa première jeunesse engagée dans le sionisme de gauche au cœur du monde juif de langue yiddish (le Yiddishland) d’Europe orientale ; celle de son engagement actif dans les années 1930, au sein de la communauté juive (le Yishouv) de la Palestine sous mandat britannique, en faveur de la création d’un Etat sur une base socialiste, dans un kibboutz d’abord, puis comme ouvrier du bâtiment devenu militant communiste ; son choix fatal enfin, avec ma mère Rébecca rencontrée au kibboutz, de l’émigration en France - temporairement pensaient-ils - à l’automne 1936, afin d’échapper à l’emprisonnement en Palestine comme militant communiste « fauteur de troubles » recherché par la police britannique. En France, revenu dans la mouvance des sionistes de gauche, mon père s’est engagé dans les réseaux d’aide et de soutien en direction des dizaines de milliers de Juifs étrangers démunis résidant en région parisienne. Ces réseaux sont devenus des lieux de résistance civile lors de l’occupation nazie.

- Qu’entendez-vous par judaïsme culturel ?

S.-W.: On situe généralement l’apparition de la culture, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, au 18ème siècle pour le monde occidental, au moment de la fin de l’hégémonie des normes religieuses sur l’ensemble de la production intellectuelle, spirituelle et esthétique qui caractérise une collectivité humaine. Dès lors, le judaïsme va connaître plusieurs transformations importantes. Premièrement, si la religion est devenue une composante importante de la culture, elle a cessé de dominer toutes les activités de la pensée du monde juif. Deuxièmement, la référence à la Tradition et aux grands Textes du judaïsme, la Torah et le Talmud notamment, demeure fondamentale, pour resituer la culture juive moderne par rapport à la production multimillénaire de la pensée juive ; cette référence à la tradition juive est importante que ce soit dans une optique d’adhésion globale ou de critique partielle vis-à-vis de tel ou tel dogme issu des interprétations dominantes et instituées (la place des femmes dans la production spirituelle et dans les institutions juives par exemple). Troisièmement, l’analyse de ces grands textes de référence peut dès lors s’envisager soit dans une perspective religieuse, inspirée par la foi dans la transcendance divine, soit dans une perspective profane, agnostique ou athée, centrée sur la portée historique, philosophique et culturelle de toute cette pensée soumise à discussion et accumulée au cours des siècles. Quatrièmement enfin, comme dans toutes les cultures produites par les collectivités humaines, une partie toujours plus importante de la culture juive se nourrit de l’Histoire et de l’Expérience sociale des différentes composantes du peuple juif dans les différentes aires géographiques où les Juifs ont vécu et développé de très nombreuses productions culturelles – dans les domaines de la vie des idées, de la vie littéraire ou artistique et de la vie spirituelle – issues de leur histoire et de leur mode de vie. Ainsi, on peut rappeler par exemple qu’à son origine, la définition du sionisme est de nature séculière, inscrivant la référence religieuse dans le cadre du patrimoine historique et culturel du peuple juif dans son ensemble. C’est notamment la définition donnée à l’identité juive par l’un des plus grands penseurs du sionisme, Ahad Ha’am (de son vrai nom Asher Ginsberg), au début du 20ème siècle : « La nation juive a un passé dont il faut revisiter le patrimoine historique, culturel, littéraire et pas seulement religieux ; un présent, qui consiste pour un individu à se reconnaître comme Juif et comme membre d’un peuple ; et un futur, qui confère à l’individu et à la collectivité le devoir de transmettre aux générations ultérieures les valeurs cardinales du judaïsme. » C’est en fonction de cette définition du judaïsme culturel et sécularisé que j’ai organisé la troisième partie de mon livre, plus particulièrement centrée sur mon rapport à l’identité juive, avec des chapitres consacrés à L’Expérience sociale du peuple juif – L’expression littéraire et artistique, les analyses autour de la Shoah, le rôle de la référence israélienne pour les diasporas -, d’une part, et Le judaïsme de pensée, d’autre part, centré sur la production culturelle issue des grands Textes de la Tradition juive.

- Comment êtes-vous parvenu à rester fidèle au message de la Bible après Auschwitz ?

S.W.: Premièrement, dans les vingt années d’après-guerre, comme beaucoup de juifs ashkénazes de ma génération dont les familles ont été décimées lors de la Shoah, je me suis tenu un peu à l’écart du judaïsme, sans aucunement nier mon appartenance juive toutefois. En particulier, nous n’avions pas le cœur à faire la fête après la tragédie, et l’on ne célébrait pas les fêtes juives, rituel quasiment indispensable pour maintenir une véritable relation avec le judaïsme. Deuxièmement, lorsque j’ai repris plus sérieusement contact avec le judaïsme, avec la culture juive qui a nourri mon identité plus en profondeur, je l’ai fait à travers des lectures qui, entre autres, m’ont permis d’accéder à un certain nombre de textes bibliques ou associés particulièrement commentés (le sacrifice d’Abraham, l’Exode, l’Exil à Babylone ou la chute du premier et du second Temple). Troisièmement, les auteurs en prise sur les grands Textes juifs qui m’ont le plus intéressé, -Hermann Cohen (1842-1918), Emmanuel Levinas (1906-1995) ou le philosophe juif américain Michael Walzer (né en 1935) - sont ceux qui ont mis en avant l’idée selon laquelle, que l’on ait la foi ou que l’on doute, la Torah et ses interprétations sont des questions humaines avant tout, et donc, que la relation « Homme-Homme » est prioritaire, et qu’elle se substitue sur les questions d’éthique à la relation « Homme-Dieu » (Lors du Kippour, du grand Pardon, ce n’est pas à Dieu que l’on demande d’accorder son pardon, mais à celle ou celui que l’on a offensé). Quatrièmement, cela m’a permis d’aborder ceux des textes bibliques ou associés qui ont nourri ma culture et mes questionnements, comme des pensées dont la puissance d’évocation a résisté à l’épreuve du temps, car elles ont été réinterprétées par les hommes de génération en génération. Cinquièmement enfin, dans le chapitre de mon livre sur le Judaïsme de pensée, j’ai choisi des questions qui me semblent particulièrement éclairantes quant à l’apport spécifique de la pensée juive dans la pensée universelle : La question de l’Universel juif, à partir des réalités humaines concrètes, en opposition à la vision chrétienne ou celle des Lumières, qui définit un idéal abstrait, en surplomb, sans indiquer de chemin pour l’atteindre. La question de l’éthique, à partir de l’épisode du sacrifice d’Abraham notamment, qui éclaire l’idée avancée ci-dessus de la priorité des relations humaines sur la relation à Dieu, par nature indéterminée dans le judaïsme. La question de la justice sociale, centrée tout prioritairement sur la réintégration des plus pauvres et des marginaux au sein de la communauté sociale ; la réduction des inégalités matérielles étant un moyen (et non une fin ultime ), nécessaire à la pleine autonomie et la pleine responsabilité de tous les membres de cette communauté. La question de la référence politique dans l’Histoire des collectivités humaines, à partir de l’ensemble du Livre de l’Exode, à travers ses différents épisodes que sont la sortie de l’esclavage, la constitution des Hébreux en tant que peuple autonome à partir de l’Alliance et la création de la Torah (comme ensemble de doctrines, de lois et de prescriptions de référence), la tentation d’un retour à l’ancien (le Veau d’Or), et la période de maturation du projet de libération définitive vers la Terre promise (l’errance des quarante années dans le désert).

Simon Wuhl "Pour un judaïsme culturel" - Le Bord de l'Eau Editions - 340 pages - Octobre 2013. 22 euros. Internet: www.editionsbdl.com

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