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Interview d'Yves Mamou

10 Avril 2014

Interview d'Yves Mamou

Yves Mamou: «Israël a compris que le Hezbollah n'était pas un mouvement terroriste comme un autre »

-Yves Mamou, vous avez été journaliste au Monde pendant plus de vingt ans, vous êtes l'auteur du livre « Hezbollah, dernier acte » aux Editions Plein jour. Comment est né le Hezbollah ?

Yves Mamou: Le Hezbollah est né en 1982, de la volonté iranienne de structurer les communautés chiites partout dans le monde pour influencer et jouer un rôle leader sur l'ensemble du monde musulman. Le mouvement se fond aujourd'hui avec la communauté chiite libanaise (40% de la population du Liban). Pour l'ayatollah Khomeiny, il s'agissait de mener le Jihad pour "la reconquête de Jérusalem". Pourquoi la Perse chiite révolutionnaire s’est-elle donné un objectif si éloigné de ses frontières géographiques? Parce que l’Ayatollah Khomeiny, véritable fondateur du Hezbollah, s’est posé d’emblée en guide spirituel de TOUS les musulmans. Mais quand on est Perse et Chiite – c'est-à-dire doublement minoritaire au sein du monde musulman – un seul levier peut soulever les Croyants, par-delà leurs particularités politiques, ethniques ou confessionnelles. Et ce levier, c’est le vocable « Palestine ». Seul, il touche tous les musulmans au cœur. On ne comprend pas la raison d'être du Hezbollah, si on n'effectue pas un détour par les passions islamiques.

- Comment le mouvement est-il structuré ?

Y.-M.: Le Hezbollah c’est d’abord un chef charismatique, puis des institutions. Une réplique du modèle iranien. Le chef n’est pas un Seigneur de la guerre qui met un territoire en coupe réglée. Il parle – beaucoup - et par son comportement, montre le chemin du Devoir. A ses côtés, des professionnels – religieux ou non mais dévoués et non corrompus – mettent en place et gèrent des services qui vont de l’armement, à l’aménagement du territoire en passant par la santé, les services sociaux, les médias, les télécoms… Le Hezbollah entretient avec la population chiite libanaise une relation de type paternaliste. Il donne beaucoup ( des soins de santé, des aides au logement, un soutien financier pour les deshérités, des équipements publics...) et en retour reçoit une loyauté sans faille. Ni Etat, ni gouvernement, le Hezbollah a les caractéristiques d'un Etat dans l'Etat. C’est un modèle, un outil de la politique par l’exemple.

- Depuis 2012, le Hezbollah s’est engagé militairement en Syrie. Quelles sont les retombées de cet engagement ?

Y.-M.: La guerre civile syrienne est au cœur d'un basculement d'image. Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, avait construit une image de chef politique et religieux tout entier dévoué à la lutte contre Israël. Depuis 2012, il combat les Frères Musulmans syriens et Al Qaeda au nom de la "libération de la Palestine". Un discours qui ne passe plus. Il est aujourd'hui l'objet d'une détestation générale dans le monde musulman sunnite. En Syrie, son image est traînée dans la boue et des affiches le représentent le front estampillé d'une étoile de David. L'homme qui, depuis trente ans, se présente comme «le cœur vibrant de la résistance arabe (contre Israël)» est vilipendé par les Sunnites comme un «ami des Juifs», un suppôt du sionisme, bref un ennemi de l'Islam aussi malfaisant que les Etats Unis ou Israël. Le prédicateur Youssuf al Qaradawi a déclaré que le Hezbollah était le parti de Satan. La guerre civile syrienne cristallise toutes les fractures du monde musulman : Sunnites contre Chiites, Perses contre Arabes, Iran contre Arabie Saoudite. A ces oppositions de base, il faut ajouter des conflits secondaires : Salafistes, Frères Musulmans, Al Qaeda et tous ses clones sont en compétition les uns contre les autres pour unifier le monde musulman, lequel n'a plus pour frontières au Moyen Orient que celles de l'ethnie et de la religion. Les Kurdes en profitent pour s'autonomiser partout où ils sont situés et les cultures minoritaires (Druzes, Chrétiens,Alaouites...) sont sur la défensive. Les vraies frontières au Moyen Orient sont celles de l'appartenance ethnique et religieuse. - Qu’est-ce qui a décidé l’Union Européenne à inscrire le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes ? Les ministres des Affaires Etrangères des vingt-huit Etats membres de l’Union européenne ont, lundi 22 juillet 2013, à Bruxelles, inscrit la branche armée du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne. Les Européens ont fondé leur décision sur les récentes attaques perpétrées par le Hezbollah sur le territoire européen, à Chypre, mais surtout en Bulgarie, en juillet 2012. Cette décision est à la fois un tournant et une hypocrisie. Un tournant, car il s'agit là d'un geste de défiance ouvert contre l'Iran et sa politique impérialiste. Une hypocrisie car la distinction entre la branche militaire et la branche politique du Hezbollah est une fiction qui n'a guère de sens. Sans sa force militaire, la puissance politique du Hezbollah s'effondre.

- Une guerre entre le Hezbollah et Israël pourrait-elle éclater?

Y.-M.: La question n'est pas de savoir si la guerre avec Israël va éclater, mais quand elle aura lieu. L'affrontement final est inéluctable. Les Israéliens ont compris que le Hezbollah n'était pas un mouvement terroriste comme un autre, une sorte d'épine dans le pied avec lequel il faut vivre. Il s'agit d'un ennemi mortel, structuré comme une armée et immensément dangereux en raison de l'énormité de son potentiel offensif : missiles, drones, mortiers capables d'infliger des pertes humaines et matérielles considérables. La nucléarisation de l'Iran rend le Hezbollah plus dangereux encore.

Yves Mamou – « Hezbollah, dernier acte » - Editions Plein Jour – 144 pages. 16 euros. Internet: www.editionspleinjour.fr

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