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Interview de Marc Halévy

26 Mai 2014

Interview de Marc Halévy

Marc Halévy: Le mot "Kabbale" renvoie à la lecture mystique et ésotérique des textes sacrés de la tradition juive.

- Marc Halévy, vous êtes physicien, philosophe et écrivain. Votre dernier livre s'intitule "Kabbale cosmologique" (Edition Dangles). Qu'entendez vous par ce terme « Kabbale cosmologique »?

Marc Halévy: Le thème central du livre est de scruter, avec les yeux de la méthode kabbaliste (car la Kabbale est une méthode de méditation et non une doctrine religieuse ou métaphysique), ce que nous disent les premiers chapitres du premier livre de la Torat-Moshéh que le judaïsme appelle le B'rèshit et que les autres appellent la Genèse. Le mot "Kabbale" renvoie bien sûr à la lecture mystique et ésotérique des textes sacrés de la tradition juive. Il s'agit d'y interroger sans fin les textes au-delà de leur lettre et aux travers de leurs lettres. La démarche est clairement initiatique. Toute la tradition kabbalistique sépharade s'est développée, depuis ses premiers balbutiements dans la communauté d'Alexandrie au temps de Philon (Yédidia ha-Cohen de son vrai nom hébreu, né en -25 et mort en 40), jusqu'à nos jours, en lisant les textes toraïques (B'rèshit) ou bibliques (Merkabah, Shir ha-shirim, …), assaisonnés de philosophie et d'ésotérisme grecs. Ainsi, le premier livre connu de la Kabbale, le Séphèr Yètzirah qui date du 4ème siècle de l'ère vulgaire et qui inaugure l'étude des Séphirot et de leur Arbre de Vie, est-il au croisement fécond du lévitisme et du pythagorisme. Cela explique sans doute pourquoi, le kabbalisme, en marge et, parfois, en opposition du pharisaïsme talmudiste, est tout imprégné d'un panenthéisme immanentiste et émanationniste bien plus proche des textes bibliques anciens (polythéistes et monolâtres) et de l'orthodoxie lévitique et sadducéenne, que ne l'est le monothéisme rabbinique. Le mot "cosmologie" pointe vers l'étude du cosmos c'est-à-dire, selon le sens grec de ce mot, vers l'étude du principe d'ordre, de cohérence et d'harmonie, caché mais omniprésent, qui "porte" notre univers, notre Réel, notre Tout-Un. Le premier livre de la Torat-Moshéh, B'rèshit, est une cosmogonie c'est-à-dire qu'il narre, sur le mode mythique et ésotérique, les linéaments de l'émanation progressive (en six jours) de l'univers matériel au départ du Divin, de l'Esprit, de l'Intention, du Désir, bref du Divin, du Logos. Je le répète, il s'agit d'émanation et non de création. La Torah et la Kabbale ne sont pas créationnistes. D'ailleurs le premier verset, traduit littéralement comme il le faut, ne dit pas : "Au commencement, Dieu créa le Ciel et la Terre", mais bien : "Dans un commencement, Il ensemença des dieux avec le Ciel et avec la Terre". Tout l'ouvrage dont nous parlons, est une herméneutique serrée du texte littéral, nu et cru, des premiers chapitres de la Genèse, loin des traductions traîtresses et entendues dont le seul but est de tordre un texte panenthéiste original pour le faire entrer dans le moule étriqué d'un monothéisme tardif. Le titre de mon travail, Kabbale cosmologique, renvoie ainsi à une lecture du mythe de la Genèse, au plus près du texte vrai, et en regard de ce que le physicien que je suis, sait des cosmologies scientifiques d'aujourd'hui. Il ne s'agit évidemment pas de faire du récit symbolique de la Genèse ni un traité de cosmologie, ni une historiographie précise du big-bang et de ses suites. Ce récit n'est rien de tout cela ; il ne prétend jamais faire preuve ni de science, ni d'histoire. Il prétend faire œuvre d'exposition et d'édification spirituelles. Il s'agit bien plutôt de constater combien les intuitions mystiques des rédacteurs du B'rèshit étaient profondes, pertinentes, inspirées, géniales. D'y découvrir un évolutionnisme en six périodes successives bien avant les théories de Lamarck et de ses suiveurs. Herschel disaient de la tradition juive qu'elle est celle des "bâtisseurs du temps" ; la lecture du B'rèshit le confirme éminemment puisqu'elle fonde la "flèche du temps" comme dirait mon maître Ilya Prigogine. Mais surtout, il s'agit d'une grande méditation sur la place de l'homme dans l'univers et, au travers de l'univers, sur le chemin spirituel à gravir pour rejoindre l'essence profonde du Divin. Car, si l'œuvre de la Genèse "descend" du Divin vers l'humain, il semble clair que le chemin de l'humain vers le Divin consiste à "remonter" les étapes de cette œuvre comme un long voyage initiatique.

Apportez-vous un nouvel éclairage par rapport au 1er livre de la Bible, la Genèse?

M.-H.: Le Qohélèt vous répondrait : "Rien de neuf sous le soleil". Il serait bien présomptueux de le contredire. Je pense que mon travail a ceci d'original qu'il vise la confrontation entre les intuitions spirituelles d'un texte ancien et les connaissances scientifiques d'aujourd'hui. Non pour y trouver, de force, des concordances afin de confirmer ceci ou cela, mais simplement pour nourrir une méditation extraordinairement féconde sur notre lien, sur notre reliance au Réel. "Que puis-je savoir ?", interrogeait Immanuel Kant. "Comment sait-on ?", rétorque l'épistémologie. La science est une voie de connaissance qui passe par des territoires conceptuels et des chemins empiriques, appuyée sur le bâton du langage mathématique. La mystique est une autre voie de connaissance ; elle s'appuie sur un langage poétique et exerce ses capacités d'intuition, de reliance, de résonance avec le Réel. Ces deux voies convergent. Non pas en une seule théorie unifiée, mais, bien plus profondément, sur une claire conscience de la place et de la mission de l'homme au sein du grand Tout qui réalise et qu'anime le Logos, l'Esprit divin, le Noûs d'Anaxagore. J'ai voulu faire œuvre systématique, verset par verset, mot par mot, parfois lettre par lettre. J'ai voulu surtout que ce texte ancien puisse être perçu comme une merveille, comme un miracle, comme un réservoir infini de sens et d'enseignement. Cela fait plus de trente années que j'étudie les quelques dizaines de versets de ce texte et il continue de m'éblouir, de m'épater, de me nourrir avec une générosité et une prodigalité incroyables. Dans le premier chapitre, celui de la Genèse cosmique proprement dite, le Divin ne s'exprime que par ce pluriel mystérieux qu'est Elohim que l'on peut traduire par "les dieux" ou "les déités". Un Divin pluriel, donc, dont chaque hypostase est dédiée à une manifestation divine au sein du Réel. Le troisième verset, par exemple, est souvent inacceptablement traduit par : "Et Dieu dit : "que la lumière soit" et la lumière fut". C'est insupportable ! Effleurons le sujet : le verbe "être" n'existe pas un hébreu donc le verbe utilisé dans ce verset, HYH, ne signifie pas "être", mais bien "devenir, advenir", et il est conjugué deux fois sur le mode inaccompli qu'il faut rendre par un futur. De plus, le verbe "dire" est conjugué à la troisième personne du singulier sur le mode inaccompli, encore. Enfin, Elohim est un pluriel qui ne peut pas être le sujet d'un verbe conjugué au singulier. La traduction correcte du verset devient, alors : "Et Il dira : "dieux, une lumière adviendra" et une lumière adviendra". Et tout à l'avenant. Les dix paroles du B'rèshit ne sont aucunement des "créations" réalisées, mais des prédictions à réaliser. Ce n'est pas Dieu qui "crée" la lumière ; c'est la Parole qui prédit qu'une lumière adviendra. Est-elle seulement déjà advenue réellement ? Ne sommes-nous toujours pas dans un monde de ténèbres ? -

- Qu'est-ce qu'il vous parait essentiel de dire au sujet de votre livre?

M.-H.: Qu'en nos temps de débats aussi stériles qu'infantiles entre le créationnisme des intégristes et le big-bang des matérialistes, il est temps de revenir aux textes et de les méditer comme il faut. La Bible n'a ni la vocation, ni l'ambition de faire œuvre de cosmologie scientifique. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Le livre de la Genèse veut, dans un langage atemporel, poser la question du temps, de la réalité du Réel et de la relation (reliance) de l'homme avec ce qui le dépasse infiniment. Après que l'humain (Adam) eût mangé du fruit que l'on dit interdit, il vit qu'il était nu, il se cacha et YHWH-Elohim le chercha en posant la question : "Où es-tu ?". Voilà la bonne question : Homme, où es-tu ? Où est ta juste place ? Où te places-tu autour de ce qui te constitue, mais qui n'est pas toi, et au sein de ce qui te nourrit, et qui n'est pas toi non plus ? Mon livre est un essai de décryptage métaphysique, au sens d'Aristote, de la place de l'homme dans le Réel au travers de l'inépuisable livre de la Genèse. Je pense que c'est ce qui en constitue l'actualité, en nos temps de désarroi profond et ravageur, où nos contemporains ne savent plus ni où ils sont, ni où ils en sont. Pourquoi le Réel a-t-il émané du Divin ? Est-ce sans raison ? Rien n'aurait alors de sens et les philosophies de l'absurde et du suicide seraient triomphantes. Mais est-il bien raisonnable de dire que toute cette gigantesque et puissante émanation puisse surgir sans raison ? Tout ce qui existe, n'a-t-il pas une raison d'advenir et de devenir ? Le hasard n'explique rien et le hasardisme est une impasse tant philosophique que scientifique. Le hasard est incapable d'engendrer la complexité du Réel, on le sait parfaitement, aujourd'hui, mathématiquement et physiquement ; le matérialisme scientiste et positiviste est mort et bien mort. Mais le Dieu créateur, Dieu personnel extérieur au Réel, est mort tout autant, non seulement aux yeux de Nietzsche et des nietzschéens comme moi, mais aux yeux, aussi, de nombre de théologiens de haut vol. Ni hasard impersonnel, ni Dieu personnel, donc. Cela, la Kabbale le sait depuis des siècles. Alors ? A quoi l'homme peut-il se raccrocher pour donner sens et valeur à sa vie ? Certains ont cru que l'homme pouvait être "la mesure de toute chose" ; l'homme ne fut que la mesure de sa propre démesure. L'humanisme aussi est une impasse. Lorsque l'on se place au centre, il n'y a plus de direction puisque toutes, sur 360 degrés, sont équivalentes et équiprobables. Il faut, pour avoir une direction et prendre signification que le centre soit ailleurs et qu'il faille marcher vers lui pour l'atteindre. Alors, et alors seulement, la vie et le cheminement de vie peuvent prendre sens et valeur. Le théisme, l'humanisme et le hasardisme, ces trois doctrines qui ont porté l'histoire des hommes depuis deux mille ans, sont devenues des impasses qu'il faut vouloir et oser dépasser. Il faut retrouver ou redéfinir la juste place spirituelle de l'homme dans le cosmos. C'est tout l'objet de mon livre "Kabbale cosmologique".

Marc Halévy - « Kabbale cosmologique - Six jours pour un monde » - 352 pages - 24 euros. Editions Dangles. www.piktos.fr

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