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Interview de Nathalie Georges-Lambrichs

29 Mai 2014

Interview de Nathalie Georges-Lambrichs

Nathalie Georges-Lambrichs: Imre Kertész est un homme qui parle sans illusion

- Nathalie Georges-Lambrichs vous êtes psychanalyste co-auteur avec Daniela Fernandez du livre collectif « L’homme Kertész – Variations psychanalytiques sur le passage d’un siècle à l’autre ». Qui était Imre Kertész ?

Nathalie Georges-Lambrichs: Le prix Nobel en 2002 a choisi de distinguer Imre Kertész pour son oeuvre de fiction publiée en langue hongroise derrière le rideau de fer, puis de mieux en mieux connue après 1989. Je précise que cette oeuvre ne cesse d’augmenter, que Kertész a donné de nombreuses conférences publiées en français chez Actes-Sud sous le titre «L’Holocauste comme culture» et aussi des entretiens, dont celui qu’il nous a donné pour La Cause freudienne à Berlin (2010) et qui est repris avec quelques variantes à la fin de notre livre.

- En tant qu’analyste comment avez-vous abordé l’œuvre d’Imre Kertész ?

N. G.-L.: Freud, puis Lacan ont donné chacun la mesure de ce que peut et doit être un psychanalyste : quelqu’un qui s’intéresse à tout ce que son époque compte d’avancées scientifiques, intellectuelles et artistiques. On ne saurait imiter l’un ou l’autre, qui ont orienté le mouvement psychanalytique et montré par leur enseignement oral et leurs écrits à quel prix le mouvement psychanalytique reste vivant dans notre civilisation marquée par le Malaise et maintenant les crises. C’est pourquoi Lacan a fondé une école de psychanalyse, lieu paradoxal où les enseignants sont les enseignés, et les enseignés appelés à devenir enseignants de leur expérience propre ! Cette école est ouverte sur la cité, elle lutte contre la ségrégation, à l’instar de la pratique psychanalytique qui s’adresse à tout un chacun – il y a même des lieux de consultation et de traitement gratuits pour celles et ceux qui désirent rencontrer un psychanalyste. Pour ma part, c’est le lien, frontière ou littoral entre la psychanalyse et la littérature qui m’intéresse, et ce petit ouvrage collectif, incomplet bien sûr, c’est-à-dire ouvert à l’approfondissement, en témoigne. Kertész parle aux psychanalystes. Il leur rappelle ce que Lacan a pu faire entendre autrement que lui, à savoir que l’impossible à dire a changé après Auschwitz, car cet impossible, il ne saurait être question de l’oublier. Il s’agit de trouver les manières de le faire entendre. Kertész a développé des fictions là où, pour lui, le témoignage était impossible. La fiction capture le lecteur et le fixe à ce point d’indicible. Prenez « Le chercheur de traces » – un exemple parmi cent: cette performance inouïe fait résonner, dans une langue travaillée au scalpel, ce que serait l’effacement du nom même d’Auschwitz. Elle produit chez le lecteur un malaise, l’oblige à prendre ses responsabilités, en quelque sorte. Il n’y a plus de place aujourd’hui pour la littérature de distraction ou de divertissement. Quand Kertész semble faire diversion, c’est une manoeuvre calculée pour mieux vous saisir dans les filets de son exigence éthique. Mon désir est qu’Imre Kertész, à qui j’ai envoyé notre livre aussitôt que paru aux Éditions Michèle, puisse le lire, mais pour cela, il faudrait qu’il soit traduit en allemand ! J’espère trouver un éditeur courageux qui relancera l’aventure en Allemagne ou en Autriche.

- Quels souvenirs gardez-vous de votre rencontre avec Imre Kertész ?

N. G.-L.: Daniela Fernandez et moi évoquons souvent, par mail depuis qu’elle est repartie travailler comme analyste à Buenos Aires (Argentine) ces heures de conversation chaleureuse où Imre Kertész parla avec nous si simplement que la présence de l’interprète ne fut jamais un obstacle. C’est un homme qui parle sans illusion, je dirais même sans espoir de se faire entendre. S’il connaît des moments de désespoir, il les traverse avec un courage hors du commun. Son bonheur est sensible, perceptible quand on parle avec lui : il est le bonheur de trouver la formule qui n’existe pas encore, de tout remettre en chantier pour bâtir une phrase qui fasse saillir un angle de vue caché, une manière de voir qui avait échappé à son attention afin que ces mots-là, dans l’agencement qu’il vient de trouver, sonnent, pour quelque temps, de manière nouvelle, et donnent du grain à moudre au lecteur. Le miracle pour moi est que la langue hongroise que ni Daniela ni moi (malgré mon ascendance maternelle juive hongroise) ne connaissons, nous ait permis ces bonheurs, ces rires, cette joie profonde de nous trouver avec un être qui s’intéresse au bien comme exception plutôt qu’au mal si ordinaire. Magda, sa femme, désire apprendre le français nous a-t-elle dit quand elle a évoqué le souvenir de la représentation, à Toulouse, de « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas ». Savez-vous que Jean-Quentin Châtelain le reprend en ce moment au théâtre de l’Oeuvre, dans la même mise en scène (de Joël Jouanneau) ? Ne le manquez pas ! Que vous dire d’autre, sinon que j’espère pouvoir lui rendre visite à nouveau prochainement.

Nathalie Georges-Lambrichs & Daniela Fernandez - « L'homme Kertész - Variations psychanalytiques d'un siècle à un autre » - Editions Michèle. 160 pages. 19 euros. www.editionsmichele.com

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