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Interview du Dr. Régis-Nissim Sachs

12 Octobre 2014

Interview du Dr. Régis-Nissim Sachs

Dr. Régis-Nissim Sachs: “Aucun texte, dans la tradition judaïque n’interdit aux Juifs de soigner les malades”

- Dr. Régis-Nessim Sachs, vous êtes né en Egypte. Après des études médicales à Paris, vous avez pratiqué la médecine en Israël pendant quatre ans. Diplômé de l’EPHE, vous poursuivez vos recherches. Vous êtes l’auteur du livre “Médecins juifs du Xe au XVIIe siècle” (Editions l’Harmattan). Les médecins juifs entre le Xe et le XIIe siècle ont-ils beaucoup apporté à l’histoire de la médecine?

Régis-Nessim Sachs: La médecine médiévale tant en Orient qu’en Occident repose essentiellement sur le savoir gréco-romain. Il faut citer au moins, parmi leurs médecins, les noms d’Hippocrate et de Galien. Les savants médecins et philosophes arabes, dont Al Razi, Al Magusi et Avicenne, ont enrichi cette médecine de leurs apports personnels, et transmis à l’occident leur culture médicale. Cela dit, il faut certainement rajouter les médecins juifs, qui ont transmis le savoir médical d’une part à leurs coreligionnaires et d’autre part à l’occident, savoir enrichi de leurs propres observations. Il faut toutefois considérer que pendant cette période la médecine n’avait pas franchement progressé par rapport à l’époque antique, à l’exception sans doute des progrès instrumentaux qu’Albucassis, médecin arabe né à Cordoue (Xe siècle), introduit en chirurgie. Il faut noter que l’histoire de la médecine fait partie de l’histoire des cultures ; mais chaque culture possède son propre développement. Cependant chaque peuple a au cours de l’histoire été en contact avec d’autres civilisations avec un échange culturel conséquent. Aucun scientifique n’est jamais seul responsable de ce dont il est crédité ; personne ne pense ni n’agit seul. C’est une caractéristique constante de la médecine, qui admet certaines spécificités temporelles, religieuses, autorisant de lui adjoindre des adjectifs tels que médecine égyptienne ou pharaonique, grecque, juive etc…

- Pouvez-vous nous citer quelques noms de médecins juifs célèbres?

R.-N.-S.: Au Moyen Âge on retrouve des médecins juifs tels : Shabbetaï Donnolo, (9e siècle) qui jusqu’à une période récente était considéré comme le premier à avoir écrit un texte médical en hébreu, destiné à ses coreligionnaires. En réalité grâce aux historiens israéliens contemporains on a pu identifier un texte médical riche écrit en hébreu, par Asaph ha Iéhoudi, vers le VI-VII siècle. Ce texte qui s’appuie sur la médecine gréco-romaine se distingue par une approche clinique développée, un concept de maladies lié aux spermes et aux conditions de la cohabitation (copulation). On dirait aujourd’hui maladies congénitales et héréditaires. Hasdaï Ibn Shaprut, (10e siècle) grâce à sa médecine reconnue et appréciée entre au service d’Abdel Rahmane III. Devient un ministre très apprécié et consacre son énergie à promouvoir la culture et la science juives. Mais surtout Isaac Israéli (10e siècle) et Maïmonide (12e siècle). Ils ont été tous les deux reconnus pour leur grande culture scientifique, au point d’être inclus dans les programmes de l’enseignement médical universitaire en Occident, du XIIIe au XVe siècle. La médecine qui figurait chez eux aux côtés de leurs contributions théologiques et philosophiques, reposait non seulement sur l’enseignement gréco-romain, mais aussi sur leurs propres observations. Ainsi on attribue à Isaac Israéli trois œuvres médicales, écrites en arabe et traduites ultérieurement en latin, le traité des fièvres, le traité de diététique et le traité des urines qui ont fait sa réputation, et qui intéressent encore de nos jours les historiens de la médecine. Maïmonide quant à lui il est l’auteur de dix livres, écrits en arabe, dont le livre sur l’asthme, sur les poisons et leurs antidotes, sur le maintien de la forme etc… Il y a mis la même attention et la même concision méthodologique qu’il a consacrées à sa Michné Torah et à son Guide des Egarés. Je ne vais pas oublier la dynastie de médecins des 12 e-14 e siècles, les Tibbonides qui ont effectué un travail de traduction remarquable, de l’arabe vers l’hébreu, des œuvres médicales de Maïmonide, et même des œuvres des auteurs perses et musulmans. Ces traductions ont été ultérieurement éditées en latin.

- Les médecins juifs ont-ils davantage humanisé la médecine grâce à la Tora ?

R.-N.- S.: Je n’aurai sans doute pas formalisé cette question importante de la même façon. Depuis le travail pionnier de Julius Preuss en 1911 sur la Médecine Biblique et Talmudique, les chercheurs se sont attelés à l’étude des textes pour identifier ce qui dans le legs talmudique revient aux Hébreux et ce qui appartient aux emprunts contemporains de la période talmudique (2e-6e siècles), voire aux époques antérieures au Talmud, notamment babyloniens, perses et peut-être indiens. Ce qui est particulièrement notable et qui rend la médecine juive plus saillante parmi d’autres peuples de l’Antiquité, c’est qu’elle se distingue par l’absorption de traditions et conceptions perçues à travers les filtres, moral et religieux du judaïsme. Le principe central selon lequel la vie est la valeur suprême et donc sa préservation est un commandement divin dans le judaïsme. « J’en atteste sur vous, en ce jour le ciel et la terre : J’ai placé devant toi, la vie et la mort, le bonheur et la calamité ; choisis la vie et tu vivras alors, toi et ta postérité (Deut. XXX, 19) ». Dans la pensée judaïque, le conflit opposant le pouvoir divin de guérir au devoir humain de soigner les malades a été débattu du temps de la Bible, de la Michna et du Talmud. Les plus nombreux cherchaient à démontrer que Dieu avait doté l’homme de la capacité de guérir les maladies. Le devoir de soigner l’emporte même sur la sacralité du Shabbat. Aucun texte, dans la tradition judaïque n’interdit aux Juifs de soigner les malades. Cette conception la différencie des autres peuples dans l’Antiquité. Dans cette acception on peut donc dire « humaniser la médecine ». De fait les médecins juifs considérèrent, depuis les temps bibliques, leur vocation comme dotée spirituellement et non simplement comme une profession ordinaire. Aux 10e-12e siècles cela s’est traduit chez Isaac Israéli par un legs testamentaire où transpirent les valeurs éthiques absorbées à partir du Talmud, mais non seulement puisqu’on y reconnaît les valeurs morales d’Hippocrate et de Galien. La prière de Maïmonide, bien que sa paternité soit discutée, est généralement admise comme émanant de l’esprit de Maïmonide et correspondant à celui des médecins juifs du Moyen Âge. Ainsi, la médecine est universelle. Mais la médecine juive exprime une spécificité et une sensibilité enregistrées depuis les périodes biblique et talmudique. Elles sont basées sur le commandement divin central du choix de la vie, autour duquel s’articulent les données éthiques qui évoluent de plain-pied avec les progrès de la médecine.

Régis-Nessim Sachs “Médecins juifs du Xe au XVIIe siècle” L'Harmattan. 286 pages. 29 euros. Site internet: www.harmattan.fr

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