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Interview de Claude Berger

15 Janvier 2015

Interview de Claude Berger

Claude Berger : Ce livre a pour objet la mise à jour de l’aspect viscéral de l’antisémitisme

-Claude Berger, Vous êtes l’auteur du livre « Itinéraire d’un Juif du siècle » (éditions de Paris-Max Chaleil). S’agit-il d’une autobiographie ou d’un témoignage ?

Claude Berger : Il s’agit à la fois d’une autobiographie et d’un témoignage : autobiographie, je conte ce parcours quelque peu unique d’un enfant orphelin de mère et délaissé par le père qui l’abandonne à ses parents dès sa naissance, un vieux couple juif d’Europe centrale pauvre et observant. La grand-mère de l’enfant que je suis est peu maternelle et m’incite à regarder de front les situations dramatiques de l’époque : le port de l’étoile jaune, l’enfermement dans une maison vétuste de banlieue aux volets clos et l’angoisse deux années durant d’un couloir de la mort permanent rythmé par une interrogation : tiens ils ne sont pas venus nous arrêter ce matin, peut-être ce soir ? Cet enfermement est ponctué de quelques sorties aux issues à la fois dramatiques et miraculeuses : effacer les étoiles de David tracées sur la cachette, accompagner la grand-mère dans ses visites au père emprisonné pour violence et recel sans avoir été fiché comme Juif, tenter une remise à l’école et y être chassé comme Juif sous la menace d’une arrestation, se hasarder à visiter Paris et devoir franchir au retour un barrage de SS . A la Libération, je serai ainsi porté à déchiffrer le pourquoi de l’antisémitisme qui avait voulu ma mort et ne pas me contenter de l’évocation du comment ? Je serai aussi porté à comprendre la marche du monde et des sociétés, bref chercher une humanité où me poser et ressentir bien vite qu’elle était à refaire et agir dans ce sens. Je m’affronterai ainsi à trois problèmes : outre le décryptage du fantasme final de l’extermination des Juifs, celui des bouleversements de la décolonisation tant en Afrique du Nord qu’en Afrique noire avec la découverte, déjà, de la violence islamiste et de celle de l’animisme masquées un temps par les violences coloniales et enfin, troisième problème celui de l’immense faillite du capitalisme d’Etat totalitaire baptisé « communisme ». Témoignage, car au cours de cette quête je serai témoin de faits ignorés ou refoulés, l’évocation du rejet des torturants devenus fous de culpabilité durant la guerre d’Algérie au cours d’un séjour en hôpital psychiatrique militaire, la guerre faite aux résistants par les troupes de Boumediene et Ben Bella et dans le même temps aux harkis et aux pieds noirs, guerre qui suivait les violences commises par les mêmes maquisards déguisés en soldats français contre ceux qu’il jugeaient modérés ou traitres. Témoignage sur les pratiques du bolchévisme à la française dans les banlieues ouvrières où je pratiquais une médecine sociale: je lui opposerai un article qui fit scandale « Georges Marchais et la question juive » dans un grand quotidien. Témoignage également sur la persistance d’un courant pétainiste, je lui réserverai l’interruption d’une messe à Pétain par un jeté bruyant de tracts, témoignage sur la chape luthérienne qui s’exerçait tant en Allemagne de l’après-guerre que dans les pays nordiques. Témoignage sur l’âpreté les débats qui agitaient les gauches extrêmes hantées après le mouvement de 1968 par une mythologie progressiste à tendance totalitaire, une mythologie qui sécularisait la matrice culturelle chrétienne de l’inquisition. Témoignage sur la Révolution des œillets dont l’initiateur, Otelo de Carvalho, saluera mon ouvrage de démystification du léninisme et de la social-démocratie « Marx, l’association, l’anti-Lénine, vers l’abolition du salariat » paru en 1974.

- Quels sont les principaux thèmes du livre ?

C.-B. : J’ai emprunté le mot « Itinéraire » à Chateaubriand dans son « Itinéraire de Paris à Jérusalem ». Il y décrit des vieux Juifs et il dit d’eux que ce sont les véritables « maîtres de la Judée réduits à l’état d’esclavage ». Il dit aussi que si le mot miracle a un sens, il faut le chercher dans la pérennité du peuple juif et de sa foi. Ce livre est précisément le récit d’une marche qui, de la brisure de l’identité par l’enfermement et la condamnation à mort, mène aux retrouvailles avec la pensée de Jérusalem, chemin philosophique qui avait été entrepris ai XIXe siècle par un auteur trop peu connu qui s’était affronté à Marx pour affirmer cette pensée contre celle de Rome. Il s’agit de Moses Hess, salué par Herzl comme le plus grand penseur juif après Spinoza. Au cours de ce trajet, outre la démystification du marxisme léninisme, je mettrai à jour les diverses omerta que celui-ci exerce sur l’œuvre de Marx, notamment sur sa critique du salariat et son projet de substitution par une société fondée sur l’association, sur la vanité de la revendication « conservatrice du salaire » mais également sur l’antisémitisme de Marx comme de tous les fondateurs de la pensée de gauche, antisémitisme qui sécularise la matrice culturelle d’origine chrétienne et qui sévit encore aujourd’hui dans l’inconscient culturel d’une gauche qui préfère soutenir un Hamas islamiste et fustiger Israël. Il oscille entre la diabolisation du « pays de trop » et celle du »peuple de trop ». Cette même matrice engendre une pulsion de mort à l’égard du Juif du fait d’une projection au ciel d’une figure incestueuse de la Vierge et du Fils qui rendra l’acte de chair tabou au même titre que le père matériel incarné par le Juif. Cette matrice et cette pulsion seront identiques dans le schéma parental de l’Islam. Dans le judaïsme et notamment dans le Zohar, la sexualité et le modèle parental reposent sur l’équité et l’acte de chair y est considéré comme un moment de communion avec l’Eternel à la condition que l’homme ne refoule pas sa part de féminité, émanation du côté féminin de Dieu. Ce livre a donc aussi pour objet la mise à jour de l’aspect viscéral de l’antisémitisme. Le judaïsme qui implique quatre niveaux de lecture ne projette pas de modèle familial au ciel. Ayant, en fin de parcours, recréé un restaurant culturel juif ashkénaze « afin de ne pas mourir deux fois et de faire vivre la culture qu’on avait voulu tuer », je suggère que notre pensée de Jérusalem soit suivie d’effets. Elle implique une relation à l’universel et un projet de société solidaire. Je note que tout comme le salariat et le marché du travail ont été inventés en Europe au XIVe siècle, des essais de sociétés associatives et non salariales ont été inventés en Israël comme le prouve aujourd’hui encore l’invention des kibboutz urbains. Enfin le texte articule poésies et récits d’alpinisme qui répondent aux vœux premiers émis dans l’enfermement d’enfance, fuir, survivre, surmonter les obstacles et ouvrir nos valises culturelles à la face du monde afin de le refaire.

- Pourquoi cet intérêt pour la psychanalyse et en particulier, pour Gérard Mendel, inventeur de la socio-psychanalyse ?

C.-B. : Freud n’a pas éludé la question sociale ni le lien entre la scène parentale et l’encadrement de la sexualité avec les structures sociales et notamment avec le Pouvoir et l’Etat. Simplement, dans « Malaise dans la Civilisation », il espère que d’autres que lui défricheront ce terrain et révèleront les liens. En 1971, je publiai un article sur la critique de l’Etat chez Marx contre l’obscurantisme de Lénine, à partir de l’analyse critique du salariat, une critique inaugurée par les physiocrates et notamment par Turgot. Le salariat n’est pas seulement un mode de rémunération, c’est la transformation du travail en marchandise concurrentielle. Les travailleurs sont adeptes forcés de l’individualisme du chacun pour soi. Parallèlement l’Etat outre qu’il sécularise la forme monarchique précédente, pérennise cette concurrence des travailleurs entre eux par une citoyenneté désolidarisée. C’est désormais lui qui incarne fictivement l’hégémonie sociale. L’extorsion de plus-value monétaire sur le travail se double alors d’une extorsion de pouvoir social entre les mains des politiciens : tout le contraire d’une association entre des producteurs, d’une association existentielle, politique et d’un pouvoir communaliste et fédéré. Le Pouvoir d’Etat lié à la société de salariat est alors une machine d’oppression sous son aspect de régulation des affaires civiles. Gérard Mendel salua cet article et m’invita à publier dans sa collection car cet article confortait sa propre théorie d’extorsion de pouvoir social dans les institutions, extorsion qui redoublait les aliénations parentales fondées sur l’autorité et la soumission. Sa socio-psychanalyse se voulait une méthode de récupération du pouvoir extorqué dans les institutions et une psychanalyse des effets des parentalités fondées sur l’autorité et le refoulement (d’où ses ouvrages : « La révolte contre le père » et « Pour une autre société » (Payot)). Il ne manquait jamais de citer mon livre sur Marx qu’il avait édité. De mon côté, je faisais paraître un article sur son travail et sa méthode, article intitulé « Frustrés de tous les pouvoirs, unissez-vous » (Dans Libération). Gérard Mendel est un auteur majeur pour comprendre l’articulation entre le psychisme de l’individu et le sociétal, domaine grandement délaissé dans cette période de marchandisation de toutes les activités humaines, une marchandisation qui s’effectue au détriment des valeurs culturelles et morales. La psychanalyse ainsi articulée avec la critique sociétale ouvre alors la voie à la pensée de Jérusalem et à la spiritualité humaniste qu’elle offre au monde. Mon livre veut inciter le lecteur à poursuivre cette quête et ce chemin de vie qui mêlent les récits du vécu, l’interprétation, et la quête du divin dans le quotidien. L’amour du divin dans l’existence n’ a- t-il pas à voir avec le divin de l’amour ?

Claude Berger « Itinéraire d’un juif du siècle » - Les éditions de Paris Max Chaleil – Octobre 2014 – 240 pages – 20 euros

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