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Interview de Dov Zerah

16 Novembre 2015

Interview de Dov Zerah

Dov Zerah: “Quel destin fantastique que celui de Rabbi Méïr !”

- Dov Zerah, vous êtes conseiller maitre à la Cour des Comptes, ancien élève de l'ENA, membre de la promotion Voltaire. Votre dernier livre s'intitule “A la découverte de Rabbi Méïr Le Maitre du Miracle” (Les éditions des Rosiers). Quelle place occupe Rabbi Méïr dans la tradition juive?
Dov Zerah: Même si certains doutent de la réalité de son tombeau au sud de Tibériade, il est le seul des grands Sages de cette période critique pour le peuple juif, avec Chimon bar Yohaï, à être autant vénéré, célébré chaque année… De par ces « hilloulot », la notoriété de ces deux maîtres respectivement de la Michna et du « Zohar », la Kabbale, est plus importante que celle de Hillel l’Ancien, Chammaï, Yokhanan ben Zakkaï, ou Rabbi Akiva, ou même Rabbi Yéoudah Hanassi, le rédacteur de la Michna, le notaire qui a compilé toutes les « michnayot » dont celles de son maître Rabbi Méïr… Cela explique que lors des prières de Kippour, les fidèles prononcent plusieurs fois « Dieu de Rabbi Méïr, exauce-nous ! ». Comme pour la hiloula, il convient de noter que dans cette prière « exauce-nous… », seuls deux Sages sont distingués : Rabbi Méïr et Rabbi Chimon bar Yohaï, et aucun autre ! Cela permet de mesurer le souvenir qu’ils ont laissé et qui s’est perpétué à travers les âges. L’origine de la hilloula est exceptionnelle. En 5624 (1864), les rabbins de la ville de Tibériade essaient de copier l’événement, la hiloula qui ponctue chaque année la vénération pour Rabbi Chimon bar Yohaï à Méron. Ils décident de faire construire un bâtiment autour de la tombe pour y abriter une école talmudique, une Yéchiva. Ils lancent une souscription, et une fois le bâtiment construit se pose la question du choix du jour de l’inauguration. Ne connaissant pas la date du décès de Rabbi Méïr, ils choisissent Pessah chéni ; l’inauguration en 5627 (1867) est un tel succès que la hiloula sera renouvelée année après année pour devenir une tradition.
- Quelle a été sa contribution à la Halakha?
D.-Z.: Face au danger de la disparition totale du judaïsme, de son extinction comme les dix tribus du Nord d’Israël, les Sages vont, au risque de leur vie, accomplir un travail exceptionnel de consignation et de transmission des enseignements de Moshe Rabenou. Ce besoin de survie par le texte et la loi sinaïtique est exceptionnel. Dans ce travail commencé au moment de la destruction du deuxième temple, Rabbi Méïr a occupé un rôle central. Il est l’auteur de la Michnah, même si sa rédaction est assurée par son élève Rabbi Yéhoudah Hanassi.
- Quels miracles a-t-il accomplis?
D.-Z.: Rabbi Méïr est maître du miracle, d’un miracle. Le Talmud de Babylone, Traité Avoda Zara, dans sa page 18a rapporte une hagadah, une histoire. Brouria, sa première épouse, a accepté le décret impérial de mise à mort de son père et sa mère, mais elle refusait la situation de sa sœur, arrêtée et placée dans un lieu de prostitution. Brouria interpelle Rabbi Méïr : « j’ai de la peine et de la honte pour ma sœur qui se trouve dans un tel endroit. Je t’en conjure, fais en sorte de la sauver et de la délivrer de ce lieu de perdition ». Rabbi Méïr prit la moitié d’un Séa en pièces d’or et se dit : « si elle n’a pas commis d’avéra, de mauvaise action, le ciel fera un miracle ; en revanche, si elle a fauté, rien ne la sauvera ». Pour être certain de la conduite de sa belle-sœur, Rabbi Méïr prend un tarkab de dinars, se déguise en cavalier romain et tente de la séduire. Elle lui répond : « j’ai mes règles ». Rabbi Méïr insiste et rétorque qu’il attendra. Mais cette femme d'une grande sagesse le repousse en usant de différents arguments, et voyant sa réaction, Rabbi Méïr comprend qu’elle est restée droite et pure. Rabbi Méïr s’adresse alors au gardien de l’endroit et lui dit : «Délivre moi cette personne ». Le gardien lui répond : «Je ne peux pas, j’ai peur de mes autorités, car elles finiront par le savoir, et je serai mis à mort ». Rabbi Méïr le corrompt avec un sac de pièces d’or en lui disant : «Prends la moitié des pièces d’or pour tes besoins personnels et avec le reste tu pourras soudoyer ceux qui risquent de te dénoncer à tes supérieurs ». Le gardien lui rétorque : «Que ferai-je lorsque les pièces d’or auront été utilisées? Comment pourrai-je me faire accepter auprès de mes supérieurs ?» Rabbi Méïr lui dit alors : «Invoque le Dieu de Rabbi Méïr en disant “Dieu de Méïr, réponds-moi” et tu seras sauvé». La formule exige explication. Le Maharcha explique que Rabbi Méïr invoqué dans sa formule, ne faisait pas référence à son propre nom, car il n’est pas de tradition d’associer le nom de l’Eternel à un saint de son vivant. Il donne deux interprétations. Méïr peut être pris dans son sens littéral de lumière, ce qui donnerait « l’Eternel qui éclaire le Monde et ses habitants ». La seconde explication renvoie à l’Eternel qui nous a éclairés durant les dominations grecque et romaine. Quant au Hida, dans son commentaire Petah Enaïm sur ce passage d’Avoda Zara, il explique que cet épisode a fait de Rabbi Méïr un thaumaturge, et que son nom et cette formule sont régulièrement évoqués, en cas de besoin. Pour toute réponse, le gardien se moque de Rabbi Méïr, tout en étant suspicieux, et demande : « qui sera mon garant, pour que j’arrive à me sauver de ceux qui voudront attenter à ma vie ? ». Rabbi Méïr lui rétorque qu’il est prêt à lui faire la démonstration de la pertinence de ses propos. Rabbi Méïr et le gardien se trouvent à proximité de chiens sauvages, mangeurs d’hommes. Rabbi Méir les provoque en leur envoyant des cailloux. Les chiens en colère cherchent alors à sauter dessus pour le dévorer. Rabbi Méïr ne bouge pas, reste calme et, avec quiétude et intensité, dit : « Dieu de Méïr, réponds-moi ». Tout à coup, les chiens s’arrêtent et le laissent tranquille. Epoustouflé par ce qu’il vient de voir, le gardien accepte de remettre en liberté la belle-sœur de Rabbi Méïr. Quelques jours après la libération, les faits ont été rapportés aux autorités, et le gardien dénoncé. Condamné à mort par pendaison, le gardien murmure alors : « Dieu de Méïr, réponds-moi » lorsqu’on le place sur la potence. Brutalement, la poutre de la potence tombe et le gardien est sain et sauf. Les événements apparurent tellement extraordinaires aux yeux des Romains qu’ils interrogèrent le gardien : « Es-tu un sorcier pour que la mort n’ait pas de prise sur toi ?». Il leur raconte alors toute l’histoire. Les Romains ont aussitôt gravé le portrait de Rabbi Méïr sur toutes les portes de la ville, et quiconque reconnaissait cet homme, devait le capturer et le confier aux autorités. Avec cette histoire et avec un seul miracle, Rabbi Méïr est alors dénommé maître d’un miracle. Il y a une autre histoire rapportée dans le livre avec Yéoudah de Atanot qui pourrait s’apparenter à un miracle. En fait, Rabbi Méïr, par intelligence et obstination modifie un décret divin.
- Comment Rabbi Méïr se comportait-t-il avec les Romains?
D.-Z.: Même si Rabbi Méïr vit dans Israël sous occupation romaine, il ne combat pas l’occupant romain, à la différence d’un de ses quatre maîtres Rabbi Akiva. Rabbi Méïr va néanmoins résister à l’occupation romaine en enfreignant certaines interdictions. Rabbi Méïr considère, comme la très grande majorité des maîtres de cette période, qu’il n’est pas possible de combattre la puissance romaine. Et il va consacrer toute sa vie à l’enseignement de la Torah, et de la loi orale, former des élèves pour assurer la transmission du message sinaïtique. Rabbi Méïr va être obligé de fuir les Romains, et de quitter Erets Israël à deux reprises : la première fois après son ordination par Rabbi Yéoudah ben Bava, et la seconde fois, après la réalisation de son miracle.
- Comment sa vie s’achève-t-elle?
D.-Z.: Quel destin fantastique que celui de Rabbi Méïr ! Nous ne connaissons ni sa date de naissance (vers 110), ni le lieu de sa naissance, ni sa date de décès (vers 175). Il n’y a aucune certitude sur le lieu de son décès, probablement Assia, en Babylonie, et c’est pourtant un deux maîtres du Talmud les plus connus et vénérés. Sa fin est néanmoins tragique. Kidouchim, dans sa page 80b rapporte une terrible histoire. Une fois Brouria s’est moquée des paroles et commentaires des Sages relatifs à l’esprit léger des femmes et à la facilité avec laquelle elles peuvent être séduites. Excédé, Rabbi Méïr lui dit: «Je jure de ta vie que tu finiras par reconnaitre les paroles des Sages, car toutes leurs paroles sont vraies ». Rabbi Méïr a ordonné à un de ses élèves de courtiser et de séduire son épouse. L’élève s’exécuta, et jour après jour, l’élève fait une cour assidue à Brouria, qui finit par céder. Lorsque Brouria apprit le stratagème de son mari, elle perdit la raison et s’étrangla. Pour avoir été à l’origine de cette tragédie, Rabbi Méïr éprouva beaucoup de peine, et pour se faire pardonner, il s’exila à Babylone et se remaria avec la sœur de Rabbi Yéochoua ben Zeroz. La perspective de mourir en dehors d’Israël et de ne pas être enterré dans sa terre le conduit à ordonner à ses élèves de l'enterrer, dans un premier temps, à côté d’un fleuve ou d’un lac, puis de l'inhumer définitivement en Israël, à Tibériade. Quand arriva son heure, il fut très peiné de se trouver en dehors d’Israël. Il dit alors aux Sages qui l’entouraient : « Dites à ceux qui habitent la terre d’Israël : voici votre messie. » Son intention était qu’ils se préoccupent de leur maître mort en dehors d’Israël et qu’ils transfèrent sa dépouille en terre sainte. Malgré les précautions prises, son esprit n’était pas apaisé. Aussi chercha-t-il des astuces pour lier son décès à la terre d’Israël : dans sa grande sagesse, il ordonna à ses élèves de poser son lit au bord de la mer car la terre d’Israël est basée sur des mers et des fleuves, comme il est écrit dans le deuxième verset du Psaume 24 : « Car c’est lui qui l’a fondée sur les eaux et l’a établie sur les fleuves ». Ce verset est lu à l’office du Jour de l’an, dans la prière pour la parnassa, qui détermine le degré de subsistance matérielle pour l’année à venir. La terre est placée sur les eaux sans être engloutie, et cette configuration établit le lien entre la terre et les eaux. Aussi, chaque bord de mer a un lien avec une des mers qui bordent Israël, et mourir sur le bord d’un fleuve ou d’une mer, même en dehors d’Israël, peut être considéré comme le fait de mourir en terre d’Israël. Il est généralement considéré que le caveau du Tanna Rabbi Méïr se situe à la sortie sud de Tibériade, mais aucune preuve formelle, incontestable ne peut être produite.

Dov Zerah - “A la découverte de Rabbi Méïr Le Maitre du Miracle” - Les éditions des Rosiers - Octobre 2013 - 224 pages - 15 euros - Site: www.editionsdesrosiers.fr

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