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Interview d'Elisabeth Weissman

4 Février 2016

Interview d'Elisabeth Weissman

Elisabeth Weissman: « Le rôle de Lucie Dreyfus dans l'Affaire fut vital »

- Elisabeth Weissman, vous êtes l’auteure de “Lucie Dreyfus la femme du capitaine” (textuel). Le but de votre livre est de faire sortir de l’ombre l’épouse du capitaine Dreyfus. Quel rôle a-t-elle joué dans “l’Affaire”?
Elisabeth Weissman: Le rôle de Lucie Dreyfus dans l'Affaire fut vital mais il est pourtant relativement méconnu. Or il est évident que si Lucie Dreyfus n'avait pas soutenu son mari comme elle l'a fait dès son arrestation puis durant ses quatre années de déportation, en le perfusant par voie épistolaire de sa confiance, de son amour et de son courage, Dreyfus n'aurait pas survécu aux souffrances morales et physiques inouies qu'il a subies. Il se serait suicidé ou serait mort d'épuisement, de maladie ou de folie. L'affaire n'aurait pas eu le temps de devenir ce scandale d'Etat qu'elle a été été et la justice serait morte avec lui, avant que Zola ne lance son "J'accuse" et que les intellectuels, dans la foulée, n' organisent sa défense. Lucie, elle-même soutenue par son beau-frère Mathieu et sa famille, a donc créé les conditions de possibilité de la marche vers la vérité.
- Comment expliquer que si peu d’historiens se soient intéressés à ce personnage incontournable?
E.-W.: Le fait est qu'aucun travail sur Lucie Dreyfus n'avait été jusque là entrepris. Elle eut droit à quelques articles, mais jamais de livre. C'est à la fois un réflexe très andro-centré que de laisser les femmes dans la marge mais c'est aussi le reflet d'une époque très marquée par l'assignation des rôles, où les femmes étaient exclues de la sphère politique. Il faut bien comprendre que l’affaire Dreyfus fut d’abord une affaire d’hommes et que, d'une certaine manière, elle le demeure. Tout en restant dans le contexte politique de l'époque, j'ai donc voulu revisiter l'affaire de l'intérieur, à travers et par Lucie. Dans toute sa dimension humaine, donner de la chair à l'affaire.
- D’autres femmes ont-elles joué un rôle important dans cette affaire d’hommes?
E.-W.: Oui, il y eut les journalistes femmes du quotidien féministe "La Fronde" qui publia des pétitions pour soutenir la demande de Lucie d'aller rejoindre son époux sur son lieu de déportation. Parmi elles, Marguerite Durand, sa fondatrice, et la célèbre Séverine qui couvrira le second procès de Rennes. Il y eut aussi les salonnières qui se partageaient entre Dreyfusardes comme la baronne Arconati-Visconti, Madame Strauss ou encore Flore Singer et les antidreyfusardes comme Madame de Loynes et qui ne manquaient pas d'agir sur leurs réseaux pour influencer la vie politique. Mais c'était une manière de faire de la politique en contrebande.
- Que nous apprennent les documents inédits qui figurent dans ce livre?
E.-W.: Ils nous apprennent d'abord qu'il y a avait encore de quoi lire et écrire sur l'Affaire malgré l'impressionnante historiographie que celle-ci a produite. Des lettres à exploiter, que j'ai trouvées à Genève et à Jérusalem, des témoignages à recueillir, auprès de la famille. Ces documents offrent un nouvel éclairage, nous permettent de revisiter l'Affaire par le prisme de Lucie, de montrer les interactions qui se jouent inévitablement entre l'intime et le politique. Ils nous permettent enfin de suivre le couple jusqu'à la mort d'Alfred en 1935 et celle de Lucie en 1945, deux ans après la déportation de sa petite fille Madeleine à Auschwitz.

Elisabeth Weissman - « Lucie Dreyfus la femme du capitaine » - textuel – 2015 - 336 pages - 23 euros. Site: www.editionstextuel.com

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