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Interview de Didier Epelbaum

11 Février 2016

Interview de Didier Epelbaum

Didier Epelbaum : « Beaucoup de femmes et d’hommes ne supportent pas le spectacle de la souffrance humaine »

- Didier Epelbaum, vous êtes historien, spécialiste de la Shoah. Votre dernier livre s’intitule “Des hommes vraiment ordinaires?” (Stock). Comment les régimes qui ont commis les grands génocides (arménien, juif, cambodgien, tutsi) se sont-ils organisés pour recruter leurs bourreaux?
Didier Epelbaum : Les recruteurs cherchent d’abord des hommes. Les femmes sont très peu présentes parmi les effectifs des bourreaux génocidaires. Ceci tient essentiellement au rôle secondaire réservé à la femme dans leur organisation sociale. Ils veulent donc des hommes jeunes qui adhèrent à leur « idéologie », jeunes pour la vigueur, le goût pour les solutions radicales et rapides, l'ignorance. Pour s’assurer cette adhésion, ils se tournent vers des volontaires, des personnes qui ont adhéré d’elles-mêmes à l’une de leurs organisations. Les ottomans ont recruté trois types de bourreaux : des repris de justice volontaires, des gendarmes et des mercenaires kurdes. Ces hommes avaient tous une pratique préalable de la violence. Chez les nazis, le gros des recrutements passait par le parti, par les Jeunesses hitlériennes et la SS, ainsi que par le recrutement des auxiliaires étrangers puisés essentiellement parmi les anti-communistes des pays d'Europe de l'Est, Ukraine et Lituanie et tête. Chez les Khmers rouges, la filière des bourreaux est partie intégrante du parti communiste et de l’armée. Au Rwanda, les milices émanaient des partis politiques refusant le partage du pouvoir, encadrées par des militaires et gendarmes adhérant à l’idéologie.
- Ces bourreaux ont-ils été choisis selon une méthode précise?
D.-E. : Parmi les volontaires, les recruteurs filtrent les plus motivés, les plus durs, les plus brutaux, ceux qui sont attirés par la violence, prêts à investir leur vie pour la cause, capables d’assumer des meurtres en masse et de faire preuve d’endurance à la tâche. Les recruteurs et les chefs testent en permanence leur loyauté et leur obéissance. Les formations sont souvent courtes mais difficiles et constituent des écoles de la cruauté comme le fameux « drill », le « dressage » des SS. Une partie importante de la formation est l’initiation aux méthodes de mise à mort. La rigueur de ces "stages" permet d'éliminer, d'entrée de jeu, les éléments "faibles". Ceux qui remplissent les conditions requises ne représentent qu’une petite minorité de la population. Certaines caractéristiques des bourreaux sont particulières à certains génocides mais la valeur commune, sans laquelle il n’y a pas de génocide, est l’adhésion totale au projet politique, assortie d’une propension à la violence et à la brutalité.
- Des procédures de sélection ont-elles été nécessaires?
D.-E. : La propension au mal existe sans doute chez tous mais à des niveaux différents. La plupart d'entre nous savent la contrôler, par leur personnalité, par leur culture. Les maîtres bourreaux le savent et le souci de leurs recruteurs est de faire remonter le désir de violence à la surface. Les maîtres génocideurs agissent comme s’ils savaient que tous les hommes ne feront pas des bourreaux, ils sont extrêmement sélectifs. Ils peuvent éventuellement contraindre des hommes « ordinaires » à participer à des massacres (au Rwanda par exemple), mais ces derniers n’ont pas l’efficacité des professionnels. Des hommes « ordinaires » peuvent venir en appoint mais ils ne constitueront jamais le noyau dur sans lequel le génocide serait irréalisable. Les maîtres savent aussi qu’une partie de la population leur mettra des bâtons dans les roues. Une partie importante de la population fait preuve d'une aversion, parfois d'un rapport traumatique à la violence meurtrière, elle s’identifie à la souffrance d’autrui. Beaucoup de femmes et d’hommes ne supportent pas le spectacle de la souffrance humaine qui provoque chez eux une douleur incontrôlable. Certains parviendront à surmonter l’écœurement, d’autres, jamais. Les personnes capables de tuer des enfants "à bout touchant", de fracasser des bébés sur des murs, ne sont probablement qu'une petite minorité, certainement pas la règle. Les égorgeurs de Daech appartiennent probablement à cette catégorie des bourreaux génocidaires. Le processus de recrutement est le même : des hommes, l’adhésion idéologique à un mouvement qui revendique l’identité du bourreau dans sa propagande, le volontariat, la sélection par la violence et la cruauté, la formation aux techniques de mise à mort. Leur politique de recrutement forcé des enfants et des adolescents semble calquée sur celle des Khmers rouges. Seuls le manque de moyens et la multiplicité des ennemis qu’ils se sont donnés ne leur laissent pas la possibilité de procéder aux massacres de masse dont ils rêvent.

Didier Epelbaum - Des hommes vraiment ordinaires ? - Stock - 304 pages - Octobre 2015 - 19,50 euros -

site : www.editions-stock.fr

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