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Interview de Francis Weill

4 Février 2016

Interview de Francis Weill

Pr. Francis Weill : « Rien ne peut plus être pareil après la Shoah »

- Pr Francis Weill, vous êtes l’auteur de “Judaïsme, christianisme, islam: lire la Bible après la Shoah” (L’Harmattan). La Shoah nous oblige-t-elle à aborder le texte biblique sous un autre angle?
Francis Weill: Oui, la shoah est à la fois l'expression d'une continuité dans l'histoire (l'antisémitisme) et aussi celle d'une rupture, à la fois par l'ampleur et les méthodes d'assassinat collectif. Fouché a inauguré, par les canonnades révolutionnaires de Lyon (et Charrier à Nantes, par ses noyades collectives), l'industrialisation de la mort de l'Autre. Sans doute était-il incapable d'imaginer avoir des élèves aussi doués que les nazis. Rien ne peut plus être pareil après la Shoah, ni les modalités de la foi, ni la signification de nos versets. Le rabbinat l'a réalisé mais a été incapable d'affronter cette rupture, et a souvent balayé les difficultés sous le tapis de la halakha, comme la ménagère balaie la poussière sous le tapis.
- Vous consacrez un chapitre au livre de Job. Quel rapprochement entre ce texte biblique et la Shoah?
F.-W. : Ce livre extraordinaire nous montre une victime de ce qui parait être l'injustice de D.ieu. Les victimes de la Shoah sont des millions de Job. J'ai représenté Job, dans mon livre, assis dans la boue devant une baraque d'Auschwitz: la paraphrase est naturelle. Les amis de Job essayent, en plus de trente chapitres de persuader Job, et de nous persuader, nous lecteurs croyants, que cette injustice est impossible, et que Job est nécessairement coupable. C'est un problème de fond: si D. est injuste, pouvons-nous encore, après la mort de plus d'un million d'enfants assassinés, qui en aucun cas ne pouvaient être coupables, réciter légitimement le Kaddich? La fin du livre rejoint les enseignements du Talmud: D. pardonne à Job, qui, comme homme, ne peut intrinsèquement comprendre le dessein de D. (Isaïe. 55:8: Mes pensées ne sont pas vos pensées, et Mes voies ne sont pas vos voies). Malgré ses doutes affichés, Job, celui qui ne peut comprendre, est pardonné. mais non ses amis: en affirmant que tous les actes de D. sont liés par ce que l'homme estime être la justice, ils ont blasphémé. Dans Bérakhot les Sages nous disent de ne pas trop bénir D. car ce serait masquer son pouvoir d'instaurer le mal. Oui, nous dit D., J'ai le pouvoir de me libérer de la justice humaine. Mais Je suis là: Nous pouvons, nous fidèles, croire et honorer un D. apparemment injuste, simplement par qu'Il existe, et qu'il est le Créateur tout-puissant; et donc réciter le Kaddich. Dans les Pirké Avot (Maximes des Pères) Antigonos de Sokho nous dit de servir notre Maître non comme un serviteur sert un maître dans l'attente d'un salaire, mais comme un serviteur n'attendant rien. Job nous permet de nous réinstaller dans la foi, après la Shoah.
- Qu’entendez-vous par “un condensé de pensée juive”, sous-titre de votre livre?
F.-W. : Pratiquement tous les paradigmes essentiels du judaïsme y sont abordés: la foi, la justice, l'observance, la connaissance , la science et tant d'autres.
- Pensez-vous que ce livre facilitera les échanges entre les trois religions monothéistes?
F.-W. : Grâce à de grands prédécesseurs comme Jules Isaac, nous n'avons plus guère de problème de relations avec le christianisme, à qui nous pouvons rappeler ses déviances passées en abordant les problèmes du présent. Les temps ont changé, et des relations fraternelles ont pu s'ouvrir, même si quelques écueils subsistent. mais nous avançons ensemble. Oui, je pense que ce livre, comme d'autres que j'ai publiés auparavant, pourra conduire à un approfondissement de nos échanges. Le problème est tout différent avec l'islam qui vit une crise suraiguë de théologie de la substitution; dans le Coran il est dit: la religion de D. est l'islam. Ce verset élimine tout échange sérieux en l'état. Et ce texte sacré pour l'islam est violemment antisémite. Nous sommes des « singes et des porcs », ou encore des « singes abjects ». Les relations ne pourront s'améliorer avec l'islam qu'autour d'une table, avec le Coran devant nous. Cela pourrait -être demain, si... je crains que les deux lettres de cette proposition ne véhiculent, en vérité des siècles!

Francis Weill « Judaïsme, christianisme, islam: lire la Bible après la Shoah » - Octobre 2015 – 294 pages – 30 euros – Site: www.librairieharmattan.com

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