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Interview de Nathan Weinstock

28 Mars 2016

Interview de Nathan Weinstock

Nathan Weinstock : « Le Purimshpil est une farce carnavalesque jouée à l'occasion de Pourim »

- Nathan Weinstock, vous êtes membre du Conseil Scientifique de l’Institut d’études juives auprès de l’Université Libre de Bruxelles, lauréat du prix de Yiddish Max Cukierman. Vous avez traduit, présenté et annoté le livre: “Se rire du destin - Farce pour Pourim” (avant-propos). Que découvre-t-on dans ce texte datant de 1697, inspiré du rouleau d’Esther?
Nathan Weinstock : Cette pièce comique très crue reprend le récit biblique mais sous une forme parodique. Le personnage d'Esther reste à l'abri des saillies ironiques et des charges comiques. Mais le roi Akhashverosh y fait figure d'individu minable, Haman y apparaît comme une canaille et, en fait, tout tourne autour du personnage de Mordekhay, représenté comme une espèce de bouffon. La comédie exprime le soulagement des Juifs d'avoir pu échapper - cette fois-ci - au massacre et s'achève sur une supplication adressée au public d'offrir aux comédiens de quoi boire afin qu'ils puissent ... rejoindre la Terre Promise, rappel de l'espoir messianique.
- Qui est l’auteur de ce texte?
N.-W. : En fait, nous ignorons qui est l'auteur de ce premier Purimshpil dont le texte nous soit parvenu: le manuscrit de la pièce ne comporte en effet pas de nom d'auteur. Elle nous a été conservée grâce à un pasteur protestant du XVIIIe siècle, Johann Christian Wagenseil, qui était un grand hébraïsant passionné par le judéo-allemand. Heureusement d'ailleurs car la version de la comédie imprimée à Francfort en 1708 fut censurée par les responsables de la communauté juive qui étaient embarrassés par ses nombreux passages obscènes. Mais la tradition du Purimshpil est beaucoup plus ancienne: elle est mentionnée dès 1555. Du reste, à la lecture de la farce on s'aperçoit que l'auteur maîtrise parfaitement la technique théâtrale, comme le démontrent aussi les nombreuses didascalies (indications scéniques) rédigées en hébreu.
- Qu’est-ce qu’un Purimshpil?
N.-W. : Le Purimshpil est une farce carnavalesque jouée à l'occasion de Pourim. L'origine de ces réjouissances festives est très lointaine. On peut se demander si elles ne dérivent pas des processions et mascarades assyriennes qui avaient été adoptées ultérieurement en Perse. Ce qui est certain, c'est que des défilés ludiques de ce style à l'occasion de Pourim se déroulaient déjà dans l'empire byzantin : le Code théodosien (VIe siècle de l'ère commune) interdit aux Juifs de crucifier une effigie d'Haman à l'occasion des défilés de Pourim. L'origine directe de ce genre de festivités accompagné de représentations scéniques se trouve dans la tradition médiévale allemande des Fastnachtspiele de Mardi Gras. Du reste, Hans Sachs- le fameux Meistersinger - est lui-même l'auteur de deux pièces ayant pour thème le Livre d'Esther. Mais le Purimshpil trouve aussi son origine dans les facéties des élèves des Yechivoth (académies talmudiques) qui, dès le moyen âge, se livraient à diverses facéties à l'occasion de Pourim (élection d'un Rav de Pourim , sorte de Roi du Carnaval, tenue d'homélies comiques, port de cornes de bouc, etc.).
- Qu’est-ce qui caractérise les Purimshpiln?
N.-W. : Les Purimsphpiln sont des farces burlesques dans lesquelles Mordekhay assume en quelque sorte le rôle de bouffon. Comme toutes les comédies carnavalesques, l'humour grivois (et souvent obscène) recouvre en fait un esprit de protestation sociale, une forme d'humour de la Renaissance caractéristique des couches populaires, comme l'a démontré Mikhaïl Bakhtine en étudiant l'humour de Rabelais. ll y a donc derrière les pitreries une forme de critique sociale visant l'ordre établi, les normes communément admises et l'élite communautaire juive. Ajoutons à cela que le jeu scénique permet de donner expression à une série de frustrations et de pulsions normalement réprimées. Transgression qui opère comme une espèce de soupape de sûreté car elle ne dépasse pas le stade verbal, il n'y a pas de passage à l'acte.

« Se rire du destin Farce pour Pourim » - Traduit, présenté et annoté par Nathan Weinstock - avant-propos - 2016 - 160 pages - 17,95 euros - Site : www.avantpropos.eu

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