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Interview de Pierre Abramovici

28 Mars 2016

Interview de Pierre Abramovici

Pierre Abramovici : « Le prince Albert II de Monaco a créé une commission sur la spoliation afin d’aider les Juifs spoliés et leur descendants »

- Pierre Abramovici, vous êtes ancien grand reporter et journaliste d’investigation à TF1. Aujourd’hui historien, votre nouveau livre s’intitule: ”Monaco sous l’Occupation” (nouveau monde éditions). Dans ce livre, préfacé par SAS le prince Albert II de Monaco, vous consacrez plusieurs chapitres à la déportation des juifs monégasques. Combien de juifs vivent à Monaco quand la guerre éclate?
Pierre Abramovici : En 1940, très peu. Si l’on considère les juifs résidents (en tout petit nombre) dont aucun n’est de nationalité monégasque et les juifs de passage (dont certains vont rester) sans doute pas plus de quelques dizaines de personnes. Sachant que les Juifs ne se recensent pas, pour l’essentiel, soit parce qu’ils le refusent, soit parce qu’ils ne se sentent pas juifs (dans le sens d’une appartenance à une communauté). Le chiffre augmentera, au fur et à mesure des aléas de la guerre jusqu’à atteindre (si l’on en croit le consul d’Allemagne en 1944) aux alentours de mille personnes.
- Comment se comportent les Italiens avec les juifs?
P.-A. : L’antisémitisme est apparemment absent des rangs italiens. La communauté fasciste, très nombreuse à Monaco, dénonce la France, le prince, la monarchie mais jamais les juifs. Mieux, l’un des chefs fascistes locaux, qui se trouve être un prêtre en charge de la paroisse des Moneghetti, le RP Arici, convertit (faussement) plus d’une centaine de juifs issus pour l’essentiel du monde méditerranéen (Turquie, Espagne, Italie, Grèce etc.) En 1942, à l’entrée des troupes italiennes, il n’y aucune persécution antisémite, alors même qu’il y a des arrestations en grand nombre de citoyens monégasques, français et, pour les étrangers, surtout anglais. Plusieurs centaines. Si des juifs s’y trouvent c’est dû à leur nationalité, en aucun cas à leur religion.
- A partir de l’Occupation allemande en 1943, comment s’organise la déportation?
P.-A. : La déportation a déjà commencé sous Vichy avec les rafles de l’été 1942. Les Allemands fantasment sur le nombre supposé de juifs vivant à Monaco, au point que Eichmann, lui-même, imagine un nombre de juifs plus important que de résidents. Les opérations sont supervisées (à la différence des autres pays occupés) non pas par la Gestapo mais par le consulat d’Allemagne dirigé par un diplomate de carrière Walter von Hellenthal. Berlin cherche à préserver la fiction d’une principauté neutre pour y organiser ses réseaux financiers. Pour l’essentiel, les Allemands viennent de Nice et, en collaboration avec la police monégasque réquisitionnée, procèdent aux arrestations, généralement ciblées. Néanmoins, il y aura plusieurs rafles collectives, dans des hôtels, contre des juifs étrangers arrivés depuis peu. Certains juifs sont également arrêtés pour leurs activités dans la Résistance notamment les Gompers et les Ley mais ils sont déportés comme juifs et traités comme tels. D’autre part, aux lois antijuives de 1941 s’ajoute une loi spécifiquement antijuive (selon les Allemands) contre les étrangers (reconnaissables à des patronymes évidents), promulguée en 1943, qui va être destinée à rendre indésirables ces étrangers et à permettre leur expulsion vers la France, c'est-à-dire vers Beausoleil, afin de les faire arrêter par la police française, la Milice ou les forces allemandes.
- Peut-on parler de collaboration de la Principauté avec Vichy et l’Allemagne?
P.-A. : Sans aucun doute. Dès 1940, les Allemands arrivent en principauté avec comme objectif d’en faire un centre financier « neutre » pour mener leurs opérations, surtout vers d’autres pays neutres comme la Suisse, l’Espagne, le Portugal et l’Amérique latine. On va même créer deux institutions « neutres », Radio Monte-Carlo, censée irriguer en propagande la Méditerranée, et la Banque Charles dont l’objectif final sera de servir de banque nazie pour l’après-guerre (sans doute pour le blanchiment des capitaux volés). Le principal collaborateur des Allemands était, sans conteste, le Ministre d’Etat, Emile Roblot, qui se mettra au service de Berlin (sur la base des documents existants) dès 1941 mais il semblerait qu’il ait eu des contacts avec les Allemands dès 1939, peut-être même en 1938. A la différence de Pétain et Laval, Roblot, qui multiplie les déclarations en faveur de la collaboration avec les nazis, ne le fera jamais publiquement. Quant à Vichy, Monaco est institutionnellement pétainiste dès 1940 et le restera jusqu’à l’occupation italienne de novembre 1942.
- Monaco assume-t-il son passé?
P.-A. : C’est tout à l’honneur de SAS le Prince Albert II d’avoir reconnu et assumé ce passé tragique et honteux. Il a voulu que mes travaux soient facilités, pour ce qui concerne mes ouvrages et mon travail de recherche, au point qu’il m’a ouvert « sans réserves » les archives monégasques. Par ailleurs, il a créé une commission sur la spoliation afin d’aider les juifs spoliés et leurs descendants y compris dans leurs demandes d’indemnisation. Plus généralement, il a demandé pardon aux juifs de la participation des autorités monégasques à leur terrible sort. Il ne fait aucun doute que, grâce à lui, la question juive et la collaboration sont aujourd’hui assumées et reconnues. Il faut dire qu’outre ces éléments négatifs, il a souhaité que l’on fasse connaître les éléments positifs que sont les activités de la Résistance et la protection dont ont bénéficié 80% des Juifs vivant à Monaco. Il a aussi souhaité que les Monégasques d’aujourd’hui connaissent les conditions de vie des Monégasques d’alors. C’est tout le sens de mon travail dans cet ouvrage.

Pierre Abramovici - « Monaco sous l’Occupation » - nouveau monde éditions - novembre 2015 - 362 pages - 49 euros - Site : www.nouveau-monde.net

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