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Interview de Guillaume Payen

17 Avril 2016

Interview de Guillaume Payen

Guillaume Payen : Heidegger est convaincu que le nazisme doit faire une révolution en Allemagne

- Guillaume Payen, vous êtes docteur en Histoire (université Paris-Sorbonne), chercheur associé au centre Roland-Mousnier (CNRS/Paris-Sorbonne), chef du pôle Histoire du centre de recherche de l’Ecole des officiers de la gendarmerie nationale. Vos travaux sur l’antisémitisme ont été soutenus par une bourse postdoctorale de la Fondation pour le Mémoire de la Shoah. Votre dernier livre s’intitule “Martin Heidegger: Catholicisme, révolution, nazisme” (Perrin). Le philosophe Heidegger a-t-il adhéré au parti nazi par conviction ou par opportunisme?
Guillaume Payen : Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette adhésion vient et d'une conviction politique, et d'un opportunisme. Heidegger est convaincu que le nazisme doit faire une révolution en Allemagne, révolution négative faisant table rase de la culture moderne décadente, condition pour une deuxième révolution, philosophique celle-là, dont il serait l'inspirateur. Hostile aux partis (dont le NSDAP lui-même), il adhère tardivement à celui-ci (le 3 mai 1933, alors que les inscriptions ont été interrompues après le 1er mai) afin d'essayer de peser dans le nouveau régime.

- Le nationalisme antisémite de Heidegger peut-il s’expliquer seulement par le catholicisme intransigeant dans lequel il fut éduqué?
G.-P. : Heidegger grandit dans le Grand-duché de Bade au sein d'un catholicisme certes intransigeant, farouchement opposé au libéralisme, au socialisme, à tous les traits d'une modernité jugés incompatibles avec le catholicisme, mais où l'antisémitisme est marginal (ce qui n'était pas le cas en France ou en Autriche à la même époque). Tel qu'on peut le reconstituer, c'est avant tout la rencontre avec Elfride Petri, jeune protestante, ultranationaliste antisémite (völkisch) qui deviendra sa femme, qui l'amène à donner une place à l'hostilité aux juifs dans sa réflexion : ainsi, le 18 octobre 1916, dans le contexte de la Judenzählung (le décompte des juifs allemands soupçonnés de ne pas prendre leur part à l'effort de guerre), il écrira à son amante : « L'enjuivement [Verjudung] de notre culture et de nos universités est assurément effrayant et je pense que la race [Rasse] allemande devrait encore mettre en œuvre tant de force intérieure pour parvenir au sommet. Assurément, le capital ! »

- Les textes d’Heidegger recèlent-ils des idées antisémites et nazies?
G.-P. : Les années 1920, avec des évolutions, recèlent quelques passages explicitement ou implicitement antisémites, le plus important étant la lettre du 2 octobre 1929 à Viktor Schwoerer : « Il ne s'agit pas moins que de la méditation urgente que nous trouvons devant le choix de soit ramener à notre vie spirituelle allemande des forces et des éducateurs authentiquement enracinés, soit de l'abandonner définitivement à l'enjuivement croissant au sens large et au sens strict. Nous ne retrouverons le chemin que si nous sommes capables, sans polémique ni chicane stérile, d'aider des forces fraîches à se développer. » Heidegger regrettait alors plus la faiblesse des forces authentiquement allemandes et enracinées que l'existence d'étudiants ou de professeurs juifs ; tout autant, sinon davantage, il s'inquiétait de la diffusion d'un esprit qu'il considérait comme juif, qui corrompait la culture allemande : l'« enjuivement » « au sens large » désignait surtout les catholiques, dont il déplorait leurs « progrès » à Fribourg (Heidegger était devenu violemment anti-catholique).
Dans les années 1930, une certaine convergence d'idées de Heidegger avec le nazisme laissa la place à une influence qu'il subit de celui-ci. Il reprit des clichés comme le coup de poignard dans le dos, la crainte d'une conspiration juive mondiale (inspirée par les Protocoles des Sages de Sion, faux forgés par les services secrets tsaristes), qui apparaissent en filigrane dans son fameux cours Introduction à la métaphysique de 1935 : « Cette Europe qui, dans un incurable aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même, est prise aujourd'hui dans la grande tenaille [in der großen Zange] entre la Russie d'un côté et l'Amérique de l'autre. La Russie et l'Amérique sont toutes deux, au point de vue métaphysique, la même chose : la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l'organisation sans sol de l'homme normal [der bodenlosen Organisation des Normalmenschen]. » La métaphore du suicide de l'Europe se poignardant elle-même reprenait la légende du « coup de poignard dans le dos » porté par les « Juifs » à l'Allemagne, causant sa défaite, qui était un lieu commun du régime ; Heidegger, qui en 1934 disait vouloir gagner spirituellement la Grande Guerre, avait présent à l'esprit cette reconstruction antisémite de l'Histoire mais l'adaptait : l'Europe, déracinée, « enjuivée », était « toujours sur le point de se poignarder elle-même », expression qui désignait sous sa plume un suicide spirituel, un refus de la méditation philosophique au profit du seul calcul technique. Le danger était d'autant plus grand que l'Europe se trouvait « dans la grande tenaille » constituée d'un côté par la « Russie » et de l'autre par l'« Amérique » : Heidegger reprenait ainsi métaphysiquement le lieu commun du complot juif mondial, ce qu'a confirmé la publication récente de ses Cahiers noirs, ses journaux philosophiques récemment publiés.

- Avec le temps, Heidegger a-t-il regretté son engagement en faveur du nazisme?
G.-P. : C'est une question importante et difficile. Dès 1945, les disciples français de Heidegger l'ont entendu parler de sa "Dummheit", sa bêtise qu'il identifiait à son rectorat. Pour la plupart des interprètes, le rectorat, censé avoir duré seulement quelques mois (au lieu d'un an), était un épisode secondaire mais malheureux d'un maître ayant fait une bêtise, mais exempt par ailleurs de tout nazisme. Aujourd'hui, ce discours n'est plus tenable : même si effectivement Heidegger a été travaillé dès 1934 par l'échec de son rectorat (comme le montrent très clairement ses Cahiers noirs), sa "bêtise" était à ses yeux non pas d'avoir cru en le nazisme, mais d'avoir eu l'espoir d'une révolution à la fois spirituelle et institutionnelle qu'il aurait conduite : or, malgré le statut de Führer de l'université de Fribourg, qu'il a réussi à obtenir, il était confronté dans son université même à des oppositions diverses, les moindres ne venant pas des jeunes étudiants nazis et de la SA, rebelles à l'idée d'une soumission. En cela, Heidegger a rencontré le même problème que Hitler à un autre niveau : la Nuit des Longs couteaux, qui a décapité la SA, a servi à Hitler non seulement à donner un gage à l'armée allemande, à laquelle la SA faisait de l'ombre, mais à affermir sa propre autorité. Heidegger a démissionné avant cela.

Guillaume Payen – Martin Heidegger Catholicisme, révolution, nazisme – Perrin – janvier 2016 - 688 pages – 27 euros. Site : www.editions-perrin.fr

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