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Interview de Michaël de Saint-Chéron

29 Juillet 2016

Interview de Michaël de Saint-Chéron

Michaël de Saint-Chéron : «Mon livre s’intéresse aux écrivains philosémites»

- Michaël de Saint-Chéron, vous êtes écrivain, philosophe des religions et chercheur à l’unité de recherches HISTARA/EPHE (histoire de l’art, des représentations et de l’administration dans l’Europe moderne et contemporaine). Votre dernier livre s’intitule “Les écrivains français
face à l’antisémitisme” (Salvator). Votre livre s’intéresse-t-il aux écrivains philosémites?

Michaël de Saint-Chéron : Oui mon livre s'intéresse aux écrivains philosémites mais aussi aux antisémites d'une période de leur vie ou de toute leur vie. Je veux dire que j'y parle autant de Céline que de Claudel ou Bernanos qui ont eu leur période antisémite ou anti-judaïque plus ou moins longue. Claudel venait de loin et à partir de 1941 a eu un retour philosémite foudroyant dont le point axial était la constitution de l'Etat juif en 1948, étant à ses yeux comme une réponse quasi divine ou providentielle à l'Holocauste comme il disait, à la Shoah. Bernanos ne vit pas l'édification de l'Etat d'Israël, puisqu'il mourut en 1945. Mais l'Extermination fut aussi pour lui une opération de la cécité si l'on peut dire... à quel prix pour tant de millions de victimes ! Sinon je parle un peu de Voltaire et de son antijudaïsme de l'époque des Lumières puis surtout des terribles écrivains haineux depuis Maurras jusqu'à Céline, mais le fléau est sans fin.


- Outre l’incontournable Emile Zola, défenseur d’Alfred Dreyfus et auteur du célèbre “J’accuse”, quels sont les grands auteurs qui ont défendu le peuple juif?

M-S-C : Ils sont légion. Le premier à s'être élevé contre l'odieux texte de Maurras "La France juive" est Léon Bloy, dont je préface l'édition du « Salut par les Juifs » pour son centenaire, qui paraît dans un mois chez Salvator. Bien que Bloy ait toujours eu des paroles troubles contre les Juifs mais pas seulement eux. Les Chrétiens, les catholiques en prenaient autant pour leur grade dans ses oeuvres, mais il se disait l'ami indéfectible des Juifs. Je veux dire Péguy, le grand contemporain de Dreyfus, de Zola. "Notre Jeunesse", est un des purs chefs-d'œuvres du XXe siècle, totalement consacré à l'Affaire, à Bernard Lazare, à l'antisémitisme. Dans les années 1930, Malraux prit fait et cause pour les Juifs, parmi d'autres naturellement. Puis Mauriac après la guerre. C'est lui qui poussa Elie Wiesel mon maître et mon ami de trente ans, de mémoire bénie, à écrire « La Nuit ». Il préfaça le livre et trouva lui-même l'éditeur, Jérôme Lindon. Pendant la guerre Maurice Blanchot, si souvent contesté pour ses thèses de droite, intervint pour cacher Raïssa Levinas, la femme de Levinas, et leur fille Simone. Beaucoup d'autres écrivains agirent ainsi. Puis à partir des années 1950, un Maritain, un Camus, un Sartre, toujours Malraux, puis Blanchot, Jacques Ellul, le grand André Frossard, avec son livre "Le crime d'être né" et d'autres bien sûr, furent des alliés des Juifs et d'Israël en France. Je veux nommer ici le poète académicien, Pierre Emmanuel, dont nous marquons le centenaire de la naissance. Il fut le seul académicien français à démissionner de l'Académie à l'élection de Félicien Marceau. Il y a aussi Jean d'Ormesson avec son magnifique ouvrage « Le Juif errant ». Cela vaut que nous nous en souvenions...


- Sur quels éléments se fondait le comportement de ces écrivains philosémites?

M.S.C. : Je dirais qu'il y a plusieurs facteurs. Pour les écrivains chrétiens le facteur théologique était fondamental. Se rendre compte de la permanence de l'élection d'Israël, du peuple juif, était une réalité considérable. Puis il y a chez les écrivains agnostiques ou non croyants, l'élément historique, intellectuel, philosophique, qui passait parfois aussi par le coeur. Je citerai ici Jorge Semprún, parmi les grands romanciers de la seconde partie du siècle dernier, qui est mort en 2011. Ses textes sur les Juifs sont admirables comme le sont ceux de Kundera par exemple. Même Cioran, qui eut son heure antisémite, se rapprocha des juifs à l'heure de la grande tragédie. Il fut l'ami de Benjamin Fondane, assassiné à Auschwitz en 1944. Dans « Exercices d'admiration », publié dans les années 1980, il a un texte superbe sur les Juifs. Donc il y a autant de facteurs qu'il y a d'auteurs. Ce qui nous rassure.

Michaël de Saint-Chéron - « Les écrivains français face à l’antisémitisme - De Bloy à Semprùn » - Editions Salvator - 2015 - 236 pages -

Site : www.editions-salvator.com

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