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Interview Christophe Cognet

21 Octobre 2014

Interview  Christophe  Cognet

Christophe Cognet: J'ai découvert le cinéma et les camps lorsqu'un professeur nous a montré « Nuit et Brouillard »

- Christophe Cognet, vous êtes le réalisateur du film “Parce que j’étais peintre L’art rescapé des camps nazis”. Comment expliquer que des déportés ont pu créer dans les camps? Quelles étaient leurs motivations?

Christophe Cognet: Je pense que la jubilation esthétique fait partie intrinsèquement de l'humanité. C'est quelque chose qui résiste en nous, qui est tout le temps là. Dessiner ou peindre dans les camps, c'est aussi un combat politique, qui consiste à affirmer une certaine forme d'art contre la politique culturelle des nazis. Chercher à représenter, à figurer, c'est enfin faire oeuvre de combat, de résistance active puisque c'est figurer des lieux qui ne sont pas supposés l'être, qui sont conçus pour ne pas l'être. Il y a là un point de contact entre eux et nous, car pour nous non plus ce n'est pas figurable. Il y a du vide, quelque chose qu'on ne comprend pas, qu'on ne verra jamais. Mais en même temps, quand un déporté est pris comme individu dans cette masse de boue, de cris, de survie permanente où tu risques la mort tout le temps et partout, avoir une compréhension globale de ce qui se passe, même visuelle, est extrêmement compliqué. Le travail des artistes est celui-là : arriver à comprendre, parfois par fragments, parfois de manière plus générale, ce qui est en train d'arriver, autour d'eux. Dessiner c'est tracer un trait, tracer un trait c'est séparer, et séparer c'est comprendre. Tous les peintres que j'ai rencontrés m'ont dit ça : être artiste, tracer un trait, c'est commencer à faire des partitions, c'est donc disséquer, schématiser, donc faire un effort de pensée. Le dessin permet cela, et la plupart des oeuvres réalisées dans les camps sont des dessins. Certes souvent pour des raisons matérielles, car certains auraient aimé faire de l'aquarelle, de la grande peinture.

- Parmi les artistes que vous avez interviewés, lequel ou lesquels vous ont particulièrement frappé?

C.-C.: Tous ! Les cinq qui sont dans le film. Vraiment.

- Comment avez-vous été amené à réaliser ce film?

C.-C.: Le point de départ est relativement fortuit : en 2000, des amis me présentent Boris Taslitzky, un peintre communiste important, formé par Aragon, qui accompagne le Front populaire et participe à la création du premier syndicat de peintres dans les années 30. Résistant, il est déporté à Buchenwald, où il fait des dessins clandestins qui sont devenus assez connus. Boris était un très grand dessinateur. Un livre a été publié, qui s'appelle 111 dessins faits à Buchenwald. Je fais un film sur toute sa vie. Le film s'appelle L'Atelier de Boris, car je choisis de ne pas quitter l'atelier, comme un endroit d'où on voit le monde entier. Car après Buchenwald, Boris a peint d'autres grands événements du siècle : les massacres de Sabra et Chatila, la chute de Pinochet au Chili – sans y être allé, depuis son atelier, dans une continuité du réalisme. Or, Boris m'avait dit deux choses. Premièrement, qu'ils étaient une dizaine d'artistes à Buchenwald, à dessiner ou peindre clandestinement. Deuxièmement, lorsque je lui demande si ça vaut le coup que j'aille à Buchenwald, il me répond : « Il n'y a plus rien à voir là-bas, mais si vous n'y allez pas vous ne pourrez pas comprendre. » Cette phrase me frappe, je vais à Buchenwald, et j'ai ce choc du vide. Je perçois un rapport entre tous les récits entendus, toutes les peintures que j'avais vues, de lui et des autres, et le vide : Buchenwald est une immense plaine vide – même s'il reste le crematorium, la porte d'entrée et l'Effekten-Kammer, l'endroit où étaient consignées les affaires des prisonniers, qui a été transformé en musée. Je réalise alors qu'il y a une compréhension du corps, une appréhension des lieux par le corps. Tant que le corps ne s'est pas déplacé dans l'espace, il y a quelque chose de l'événement qui y a eu lieu qu'on ne comprend pas. Il faut toujours ramener un événement à cette dimension corporelle des choses. Ce n'est pas seulement intellectuel, ni même visuel. Pour moi le cinéma est très lié à cette question des corps qui se déplacent. Je me dis qu'il y a un film à faire à partir de cette intuition. Donc je n'aborde pas l'art comme un moyen pour me représenter ce qu'ont vécu les gens dans les camps. C'est plutôt : comment puis-je combler un peu le gouffre entre mon corps qui se déplace et pense reconnaître quelque chose dans ces espaces vides, et ces images, ces récits. Je fais un premier film pour la télévision, qui s'appelle Quand nos yeux sont fermés, mais qui me laisse beaucoup de frustration. Donc je me dis que je dois faire un film plus ambitieux et plus large, pour le cinéma. Je commence à trouver l'idée fondatrice du film en lisant les entretiens avec Zoran Music menés par Jean Clair, et en me rappelant cette phrase de Boris disant qu'il avait découvert la beauté en entrant dans le « petit camp » de Buchenwald. C'est-à-dire le pire endroit du camp, surtout en février 1945, puisque c'est là que sont parqués les juifs évacués d'Auschwitz, qui y arrivent après le séjour à Auschwitz et plusieurs semaines dans des convois horribles – Semprun raconte comment, à l'ouverture des portes des wagons, les cadavres tombaient, même à Buchenwald ils n'avaient jamais vu ça. Boris voit ça, lui qui est déjà dans le camp depuis un moment, et il parle de beauté à propos des formes, de la couleur, il parle de « Cour des miracles », il dit qu'un regard de peintre ne peut qu'être frappé par ça. Cette question-là est restée tout le temps, dans toutes mes démarches, dès Quand nos yeux sont fermés, mais je n'osais pas l'aborder car pour le faire il faut travailler, il faut nourrir la pensée pour oser parler comme ça, aller à l'épreuve de plusieurs endroits, voir beaucoup de dessins, lire beaucoup, les livres de Didi-Huberman, de Rancière, de Jean Luc Nancy, de Ziva Maisels, une historienne israélienne que j'ai rencontrée, etc. Il me fallait travailler pour pouvoir dire « oui, effectivement, il y a des artistes qui parlent de la beauté de ces cadavres, oui la jouissance esthétique est tout à fait possible et même nécessaire » – d'abord pour résister, mais pas seulement, aussi pour transcender quelque chose. Une autre manière de répondre serait celle-ci : j'ai compris pourquoi je faisais ce film, moi, et pas quelqu'un d'autre. J'ai découvert le cinéma et les camps en même temps, en classe de cinquième, lorsqu'un professeur nous a montré Nuit et Brouillard, sans aucune explication ni du cinéma ni de ces évènements. Et je sais profondément que ce jour-là j'ai pris rendez-vous. Je pensais avoir pris rendez-vous avec ces événements, mais j'ai compris ensuite que j'avais pris rendez-vous aussi avec le cinéma, avec les deux. D'une certaine façon, quelque chose en moi me dit que je ne pouvais me considérer comme cinéaste qu'une fois que j'aurais fait un film sur ce sujet. Ce n'est pas une dette, je n'avais pas de dette, mais disons plutôt que j'ai honoré mon rendez-vous. C'est pourquoi j'ai été tellement touché en tombant sur le texte de Susan Sontag où elle dit que, la première fois que tu rencontres ces événements, tu prends conscience d'un deuil que tu n'auras jamais fini de porter. Ça, je l'ai vraiment ressenti avec Nuit et Brouillard. C'était le début d'une chose qui allait me poursuivre tout le temps. Si on m'avait montré un autre film, je n'aurais peut-être pas voulu être cinéaste. J'ai senti confusément qu'il y avait quelque chose qu'on ne me disait pas dans ces travellings, dans le rapport du noir et blanc et de la couleur. Le film vient de tout cela.

Christophe Cognet - Parce que j'étais peintre - DVD - www.jour2fete.com

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Interview du Dr. Régis-Nissim Sachs

12 Octobre 2014

Interview du Dr. Régis-Nissim Sachs

Dr. Régis-Nissim Sachs: “Aucun texte, dans la tradition judaïque n’interdit aux Juifs de soigner les malades”

- Dr. Régis-Nessim Sachs, vous êtes né en Egypte. Après des études médicales à Paris, vous avez pratiqué la médecine en Israël pendant quatre ans. Diplômé de l’EPHE, vous poursuivez vos recherches. Vous êtes l’auteur du livre “Médecins juifs du Xe au XVIIe siècle” (Editions l’Harmattan). Les médecins juifs entre le Xe et le XIIe siècle ont-ils beaucoup apporté à l’histoire de la médecine?

Régis-Nessim Sachs: La médecine médiévale tant en Orient qu’en Occident repose essentiellement sur le savoir gréco-romain. Il faut citer au moins, parmi leurs médecins, les noms d’Hippocrate et de Galien. Les savants médecins et philosophes arabes, dont Al Razi, Al Magusi et Avicenne, ont enrichi cette médecine de leurs apports personnels, et transmis à l’occident leur culture médicale. Cela dit, il faut certainement rajouter les médecins juifs, qui ont transmis le savoir médical d’une part à leurs coreligionnaires et d’autre part à l’occident, savoir enrichi de leurs propres observations. Il faut toutefois considérer que pendant cette période la médecine n’avait pas franchement progressé par rapport à l’époque antique, à l’exception sans doute des progrès instrumentaux qu’Albucassis, médecin arabe né à Cordoue (Xe siècle), introduit en chirurgie. Il faut noter que l’histoire de la médecine fait partie de l’histoire des cultures ; mais chaque culture possède son propre développement. Cependant chaque peuple a au cours de l’histoire été en contact avec d’autres civilisations avec un échange culturel conséquent. Aucun scientifique n’est jamais seul responsable de ce dont il est crédité ; personne ne pense ni n’agit seul. C’est une caractéristique constante de la médecine, qui admet certaines spécificités temporelles, religieuses, autorisant de lui adjoindre des adjectifs tels que médecine égyptienne ou pharaonique, grecque, juive etc…

- Pouvez-vous nous citer quelques noms de médecins juifs célèbres?

R.-N.-S.: Au Moyen Âge on retrouve des médecins juifs tels : Shabbetaï Donnolo, (9e siècle) qui jusqu’à une période récente était considéré comme le premier à avoir écrit un texte médical en hébreu, destiné à ses coreligionnaires. En réalité grâce aux historiens israéliens contemporains on a pu identifier un texte médical riche écrit en hébreu, par Asaph ha Iéhoudi, vers le VI-VII siècle. Ce texte qui s’appuie sur la médecine gréco-romaine se distingue par une approche clinique développée, un concept de maladies lié aux spermes et aux conditions de la cohabitation (copulation). On dirait aujourd’hui maladies congénitales et héréditaires. Hasdaï Ibn Shaprut, (10e siècle) grâce à sa médecine reconnue et appréciée entre au service d’Abdel Rahmane III. Devient un ministre très apprécié et consacre son énergie à promouvoir la culture et la science juives. Mais surtout Isaac Israéli (10e siècle) et Maïmonide (12e siècle). Ils ont été tous les deux reconnus pour leur grande culture scientifique, au point d’être inclus dans les programmes de l’enseignement médical universitaire en Occident, du XIIIe au XVe siècle. La médecine qui figurait chez eux aux côtés de leurs contributions théologiques et philosophiques, reposait non seulement sur l’enseignement gréco-romain, mais aussi sur leurs propres observations. Ainsi on attribue à Isaac Israéli trois œuvres médicales, écrites en arabe et traduites ultérieurement en latin, le traité des fièvres, le traité de diététique et le traité des urines qui ont fait sa réputation, et qui intéressent encore de nos jours les historiens de la médecine. Maïmonide quant à lui il est l’auteur de dix livres, écrits en arabe, dont le livre sur l’asthme, sur les poisons et leurs antidotes, sur le maintien de la forme etc… Il y a mis la même attention et la même concision méthodologique qu’il a consacrées à sa Michné Torah et à son Guide des Egarés. Je ne vais pas oublier la dynastie de médecins des 12 e-14 e siècles, les Tibbonides qui ont effectué un travail de traduction remarquable, de l’arabe vers l’hébreu, des œuvres médicales de Maïmonide, et même des œuvres des auteurs perses et musulmans. Ces traductions ont été ultérieurement éditées en latin.

- Les médecins juifs ont-ils davantage humanisé la médecine grâce à la Tora ?

R.-N.- S.: Je n’aurai sans doute pas formalisé cette question importante de la même façon. Depuis le travail pionnier de Julius Preuss en 1911 sur la Médecine Biblique et Talmudique, les chercheurs se sont attelés à l’étude des textes pour identifier ce qui dans le legs talmudique revient aux Hébreux et ce qui appartient aux emprunts contemporains de la période talmudique (2e-6e siècles), voire aux époques antérieures au Talmud, notamment babyloniens, perses et peut-être indiens. Ce qui est particulièrement notable et qui rend la médecine juive plus saillante parmi d’autres peuples de l’Antiquité, c’est qu’elle se distingue par l’absorption de traditions et conceptions perçues à travers les filtres, moral et religieux du judaïsme. Le principe central selon lequel la vie est la valeur suprême et donc sa préservation est un commandement divin dans le judaïsme. « J’en atteste sur vous, en ce jour le ciel et la terre : J’ai placé devant toi, la vie et la mort, le bonheur et la calamité ; choisis la vie et tu vivras alors, toi et ta postérité (Deut. XXX, 19) ». Dans la pensée judaïque, le conflit opposant le pouvoir divin de guérir au devoir humain de soigner les malades a été débattu du temps de la Bible, de la Michna et du Talmud. Les plus nombreux cherchaient à démontrer que Dieu avait doté l’homme de la capacité de guérir les maladies. Le devoir de soigner l’emporte même sur la sacralité du Shabbat. Aucun texte, dans la tradition judaïque n’interdit aux Juifs de soigner les malades. Cette conception la différencie des autres peuples dans l’Antiquité. Dans cette acception on peut donc dire « humaniser la médecine ». De fait les médecins juifs considérèrent, depuis les temps bibliques, leur vocation comme dotée spirituellement et non simplement comme une profession ordinaire. Aux 10e-12e siècles cela s’est traduit chez Isaac Israéli par un legs testamentaire où transpirent les valeurs éthiques absorbées à partir du Talmud, mais non seulement puisqu’on y reconnaît les valeurs morales d’Hippocrate et de Galien. La prière de Maïmonide, bien que sa paternité soit discutée, est généralement admise comme émanant de l’esprit de Maïmonide et correspondant à celui des médecins juifs du Moyen Âge. Ainsi, la médecine est universelle. Mais la médecine juive exprime une spécificité et une sensibilité enregistrées depuis les périodes biblique et talmudique. Elles sont basées sur le commandement divin central du choix de la vie, autour duquel s’articulent les données éthiques qui évoluent de plain-pied avec les progrès de la médecine.

Régis-Nessim Sachs “Médecins juifs du Xe au XVIIe siècle” L'Harmattan. 286 pages. 29 euros. Site internet: www.harmattan.fr

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Interview de Laurent Greilsamer

1 Octobre 2014

Interview de Laurent Greilsamer

Laurent Greilsamer: Alfred Dreyfus, un républicain patriote

- Laurent Greilsamer, vous êtes co-fondateur de l’hebdomadaire le 1 et ancien directeur adjoint du Monde. Vous venez de publier “La vrai vie du capitaine Dreyfus”. Sait-on qui était vraiment Alfred Dreyfus?

Laurent Greilsamer: Oui car nous avons son témoignage ( plusieurs livres) et des correspondances. Sans compter pas mal d'archives. Le portrait qui se dégage est celui d'un républicain patriote. Tant pis pour le pléonasme ! La logique chez lui avait fini par prendre le contrôle total de l'émotionnel. C'est ce qui lui a permis de tenir bon face à l'injustice. -

- Comment expliquez-vous que l’injustice se soit à se point acharnée contre cet homme?

L.-G.: L'antisémitisme explique bien des choses à cela, il faut rajouter la volonté de l'état-major et du ministre de la guerre de ne pas se déjuger. Pour eux , la raison d'état doit l'emporter. D'où cet incroyable crime d'Etat. La justice militaire connaît le coupable, le vrai, et le protège.

- Qu’est-ce qui vous parait essentiel de dire sur la vie de Dreyfus?

L.-G.: Le tragique et l'honneur. Le tragique annonce le XXe siècle. L'honneur renvoie à des temps anciens.

- Pourquoi avoir choisi de présenter votre livre sous forme de journal?

L.-G.: Je souhaite être au plus près de cette vie je veux que le lecteur la découvre comme lui ! D'où ce journal ou plutôt la forme d'un journal qui évite les anachronismes.

Laurent Greilsamer « La vraie vie du capitaine Dreyfus » - Août 2014 – 224 pages - 18,90 euros – Tallandier

Internet: www.tallandier.com

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