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Interview d'Ava Cahen

14 Février 2016

Interview d'Ava Cahen

Ava Cahen: « L'humour juif fait partie de l'ADN de Allen »

- Ava Cahen, vous êtes chargée de cours à l’Université Paris-Nanterre et chroniqueuse au “Cercle” sur Canal Plus Cinéma, vous dirigez la rédaction du magazine de cinéma et séries Clap! Votre dernier livre s’intitule “Woody Allen Profession: cynique” (L’Archipel). Qu’est-ce qui permet de dire que Woody Allen est cynique?
A.-C.: Les raisons sont multiples. Allen partage avec les philosophes cyniques dits classiques tout un tas de points communs : une lucidité féconde, la dent dure contre les institutions, sociales, politiques ou religieuses, la négation d'un Dieu tout puissant, le refus des modes et du conditionnement, le recours à l'ironie pour donner plus de coffre à un discours, l'interpellation des passants (ou du spectateur) pour réveiller leur conscience endormie ... Lorsque j'ai découvert Woody et les robots, un jeu de mots qui unissait "Dieu" et "chien" m'a mis la puce à l'oreille - le terme "cynique" trouvant sa racine dans le mot "kuôn", qui signifie "chien" en grec ancien. Cela ne pouvait pas être le fruit du hasard car Allen sait donner tout son sens aux mots. Il les choisit soigneusement. A partir de ces constats, discursifs pour la plupart, j'ai enquêté sur les traces du cynisme dans sa filmographie. Comment il se manifeste ? Pourquoi il intervient ? Qu'est-ce qu'il sous-tend ? Autant de questions posées par le livre.
- Est-ce vraiment la peur de la mort qui est à la base de son besoin de faire rire?
A.-C.: Oui et non. Très jeune, Allen a pris conscience de la mort - il en plaisante d'ailleurs dans une scène réjouissante de son célèbre « Annie Hall ». Tout le travail a été d’accepter de vivre tout en se sachant condamné - notre lot à tous. Allen s'est emparé du rire comme d'autres s'empareraient de l'épée. Il savait, dès ses 7 ans, en user de manière originale - ce qui ne plaisait ni à sa mère, autoritaire, ni à ses professeurs, qui le prenaient pour un dilettante. Le rire n'a donc pas toujours été contagieux. Il marginalisait Allen enfant déjà. Bouée de sauvetage, signe distinctif ou arme de destruction massive, le rire est en effet un sacerdoce. C'est tout le tragique de l'existence, et de l'existence juive de surcroît, qu'Allen met en scène et tourne en dérision dans ses films, ses pièces de théâtre ou ses essais - tandis que ses drames abordent cette question frontalement, sans rictus. Au lieu de se laisser paralyser par la peur de la mort, Allen a décidé d'agir, et joue la course contre la montre, écrivant et réalisant un film par an depuis les années 1970. La peur de la mort est surtout à la base de son urgence créatrice. Elle commande son tempo, enlevé.
- Y-a-t-il beaucoup d’humour juif dans les films de Woody Allen?
A.-C.: L'humour juif fait partie de son ADN. Toutes ses comédies s'en nourrissent, particulièrement celles où il se met en scène. Son personnage à l'écran, juif new-yorkais, ressemble pour beaucoup à cette fameuse figure du "schlemiel" (le maladroit), qui a fait les beaux jours de la littérature yiddish du 19e et 20e siècle. Prends l'oseille et tire-toi, Annie Hall, Radio Days, Le Complot d'Oedipe ou même Anything Else sont autant d'exemples de films où l'humour juif brille de mille feux.
- Comment a-t-il réagi à la lecture de votre livre?
A.-C.: Je n'en ai pas la moindre idée. Je n'ai pas eu l'occasion de le rencontrer depuis la sortie du livre. J'espère avoir l'opportunité de discuter de cette approche cynique avec lui, lui qui se définit comme un être lucide plus que morose. En tout cas, sa vision du monde, qu'elle soit acide, cynique, mélancolique ou fantasmagorique, me fascinera toujours.
Ava Cahen - « Woody Allen » Profession: cynique » - L'Archipel - Novembre 2015 - 286 pages - site: www.editionsarchipel.com
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Interview du Père Jean-Baptiste Nadler

14 Février 2016

Interview du Père Jean-Baptiste Nadler

Père Jean-Baptiste Nadler: « l'immense majorité des rites chrétiens a des racines juives »

- Jean-Baptiste Nadler, vous êtes prêtre de l’Emmanuel (diocèse de Rennes), ami de la communauté israélite de Tours. Votre dernier livre s’intitule “Les racines juives de la messe” (Editions Emmanuel / Transmettre). Il est préfacé par le grand-rabbin de France Haïm Korsia. Comment est né ce livre?
J.-B.-N.: Ce livre est issu de la rencontre de deux convictions que je porte. La première, c'est que la liturgie doit être la source de la vie spirituelle et mystique des chrétiens. La prière n'est pas un à-côté dans la vie de l'Eglise, elle en est le cœur. Et la messe est le sommet de la prière chrétienne. Ma seconde conviction est que les chrétiens et les juifs ont tout à gagner à se connaître, se reconnaître et à s'apprécier mutuellement. Il y a quelques années, j'étais venu rendre visite à la communauté juive de Rennes et j'ai été bouleversé par l'accueil chaleureux que j'y ai reçu. Lorsque j'ai été nommé à Tours, j'ai tout naturellement voulu me rendre à la synagogue ; et là encore, l'accueil fut plus que cordial : fraternel. C'est Paul Lévy, président de la communauté israélite de Touraine, qui a proposé que mon livre soit préfacé par le grand rabbin de France Haïm Korsia. Quel magnifique cadeau de sa part !
- Les rites chrétiens ont-ils tous des origines juives?
J.-B.-N.: Tous les premiers chrétiens étaient juifs ; leur foi dans le messie Jésus ne les sortait pas de la vie d'Israël et de la pratique des commandements. Bien au contraire ! De la même manière, les nouveautés rituelles chrétiennes se sont développées à partir des rites juifs du Temple de Jérusalem, de la synagogue et de la liturgie domestique. Dans la Bible chrétienne, nous voyons les premiers chrétiens célébrer la messe, tout en continuant à se rendre au Temple ou dans les synagogues. Et même, des cohanim et des lévites devenaient chrétiens. Voilà pourquoi nous retrouvons jusqu'à aujourd'hui de nombreux rites inspirés du Temple ou de la synagogue dans le déroulement de la messe chrétienne. Cependant, à partir de la fin des persécutions par l'Empire romain au début du IVème siècle, la liturgie chrétienne a pu se déployer publiquement et a alors emprunté quelques éléments au décorum impérial. Mais, dans l'ensemble, l'immense majorité des rites chrétiens a des racines juives.
- Quels rites juifs retrouve-t-on dans la célébration de la messe?
J.-B.-N.: Je citerai seulement quelques exemples. Au niveau de l'architecture et du mobilier, tout d'abord. Nous retrouvons différents éléments propres au Temple ou à la synagogue : le parvis, le sanctuaire séparé de la nef, un autel, six chandeliers encadrant une croix centrale (ce qui est directement inspiré de la menorah), le tabernacle, son voile et sa lampe perpétuelle semblables à l'aron ha-qodesh, son rideau et son ner tamid, etc. Dans les gestes de la messe, nous avons le lavement des mains du prêtre, comme un rappel de la netilat yadayim, mais aussi l'usage abondant de l'encens sur et autour de l'autel. Enfin, la messe est célébrée avec du pain azyme, comme la matsa, et avec une coupe de vin dont nous précisons qu'elle est la coupe de la fin du repas de Pessah.
- Est-il indispensable que les chrétiens prennent conscience de tout cela?
J.-B.-N.: Sans la connaissance de ses racines juives, un chrétien ne pourra pas véritablement entrer dans la conscience de sa propre identité. "Chrétien" signifie "disciple du Christ", c'est-à-dire disciple du messie d'Israël. Le chrétien qui ignore, ou pire, qui rejette ses racines juives risque fort de retomber un jour dans le paganisme. Nous adorons le Dieu qui s'est révélé à Abraham, Isaac et Jacob, qui a fait sortir son peuple d'Egypte grâce à son serviteur Moïse, qui nous a sauvé du péché et de la mort par Jésus-Christ. C'est Lui que nous célébrons dans nos rites, Lui que nous écoutons et que nous aimons. Il n'y en a pas d'autre.
Jean-Baptiste Nadler - "Les racines juives de la messe" - Editions Emmanuel - Editions Transmettre - Octobre 2015 - 128 pages -
Site: www.editions-emmanuel.com
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Interview de Didier Epelbaum

11 Février 2016

Interview de Didier Epelbaum

Didier Epelbaum : « Beaucoup de femmes et d’hommes ne supportent pas le spectacle de la souffrance humaine »

- Didier Epelbaum, vous êtes historien, spécialiste de la Shoah. Votre dernier livre s’intitule “Des hommes vraiment ordinaires?” (Stock). Comment les régimes qui ont commis les grands génocides (arménien, juif, cambodgien, tutsi) se sont-ils organisés pour recruter leurs bourreaux?
Didier Epelbaum : Les recruteurs cherchent d’abord des hommes. Les femmes sont très peu présentes parmi les effectifs des bourreaux génocidaires. Ceci tient essentiellement au rôle secondaire réservé à la femme dans leur organisation sociale. Ils veulent donc des hommes jeunes qui adhèrent à leur « idéologie », jeunes pour la vigueur, le goût pour les solutions radicales et rapides, l'ignorance. Pour s’assurer cette adhésion, ils se tournent vers des volontaires, des personnes qui ont adhéré d’elles-mêmes à l’une de leurs organisations. Les ottomans ont recruté trois types de bourreaux : des repris de justice volontaires, des gendarmes et des mercenaires kurdes. Ces hommes avaient tous une pratique préalable de la violence. Chez les nazis, le gros des recrutements passait par le parti, par les Jeunesses hitlériennes et la SS, ainsi que par le recrutement des auxiliaires étrangers puisés essentiellement parmi les anti-communistes des pays d'Europe de l'Est, Ukraine et Lituanie et tête. Chez les Khmers rouges, la filière des bourreaux est partie intégrante du parti communiste et de l’armée. Au Rwanda, les milices émanaient des partis politiques refusant le partage du pouvoir, encadrées par des militaires et gendarmes adhérant à l’idéologie.
- Ces bourreaux ont-ils été choisis selon une méthode précise?
D.-E. : Parmi les volontaires, les recruteurs filtrent les plus motivés, les plus durs, les plus brutaux, ceux qui sont attirés par la violence, prêts à investir leur vie pour la cause, capables d’assumer des meurtres en masse et de faire preuve d’endurance à la tâche. Les recruteurs et les chefs testent en permanence leur loyauté et leur obéissance. Les formations sont souvent courtes mais difficiles et constituent des écoles de la cruauté comme le fameux « drill », le « dressage » des SS. Une partie importante de la formation est l’initiation aux méthodes de mise à mort. La rigueur de ces "stages" permet d'éliminer, d'entrée de jeu, les éléments "faibles". Ceux qui remplissent les conditions requises ne représentent qu’une petite minorité de la population. Certaines caractéristiques des bourreaux sont particulières à certains génocides mais la valeur commune, sans laquelle il n’y a pas de génocide, est l’adhésion totale au projet politique, assortie d’une propension à la violence et à la brutalité.
- Des procédures de sélection ont-elles été nécessaires?
D.-E. : La propension au mal existe sans doute chez tous mais à des niveaux différents. La plupart d'entre nous savent la contrôler, par leur personnalité, par leur culture. Les maîtres bourreaux le savent et le souci de leurs recruteurs est de faire remonter le désir de violence à la surface. Les maîtres génocideurs agissent comme s’ils savaient que tous les hommes ne feront pas des bourreaux, ils sont extrêmement sélectifs. Ils peuvent éventuellement contraindre des hommes « ordinaires » à participer à des massacres (au Rwanda par exemple), mais ces derniers n’ont pas l’efficacité des professionnels. Des hommes « ordinaires » peuvent venir en appoint mais ils ne constitueront jamais le noyau dur sans lequel le génocide serait irréalisable. Les maîtres savent aussi qu’une partie de la population leur mettra des bâtons dans les roues. Une partie importante de la population fait preuve d'une aversion, parfois d'un rapport traumatique à la violence meurtrière, elle s’identifie à la souffrance d’autrui. Beaucoup de femmes et d’hommes ne supportent pas le spectacle de la souffrance humaine qui provoque chez eux une douleur incontrôlable. Certains parviendront à surmonter l’écœurement, d’autres, jamais. Les personnes capables de tuer des enfants "à bout touchant", de fracasser des bébés sur des murs, ne sont probablement qu'une petite minorité, certainement pas la règle. Les égorgeurs de Daech appartiennent probablement à cette catégorie des bourreaux génocidaires. Le processus de recrutement est le même : des hommes, l’adhésion idéologique à un mouvement qui revendique l’identité du bourreau dans sa propagande, le volontariat, la sélection par la violence et la cruauté, la formation aux techniques de mise à mort. Leur politique de recrutement forcé des enfants et des adolescents semble calquée sur celle des Khmers rouges. Seuls le manque de moyens et la multiplicité des ennemis qu’ils se sont donnés ne leur laissent pas la possibilité de procéder aux massacres de masse dont ils rêvent.

Didier Epelbaum - Des hommes vraiment ordinaires ? - Stock - 304 pages - Octobre 2015 - 19,50 euros -

site : www.editions-stock.fr

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Interview de Gérald Garutti

11 Février 2016

Interview de Gérald Garutti

Gérald Garutti : « Haïm a appris le violon dans la rue et a devenir violoniste »

- Gérald Garutti vous êtes auteur, metteur en scène. Vous travaillez en France et en Angleterre. Votre dernier livre s’intitule “Haïm à la lumière d’un violon” (Robert Laffont). Qui était Haïm Lipsky?
Gérald Garutti : Haïm Lipsky est né dans les années 1920 dans une famille juive ouvrière, en Pologne, à Lodz. Il a réussi à apprendre le violon dans la rue et à devenir violoniste.
- Comment le violon a-t-il permis à Haïm Lipsky de survivre à la Shoah?
G.-G. : Le violon a été le moyen de survivre pour Haïm à la fois moralement et matériellement. Dans le ghetto, il a joué dans l’orchestre qui mêlait professionnels et amateurs sous la direction de Teodor Ryder. A Auschwitz, il a été assigné à l’orchestre du camp, ce qui lui a conféré un statut de “spécialiste”, “les seuls à avoir une petite chance de survie” comme l’écrit Primo Lévi. -
- Pourquoi a-t-il cessé de jouer après la guerre?
G.-G. : A cette question, la réponse officielle de Haïm est qu’Israël avait besoin de bâtisseurs et non de musiciens. Il est donc devenu électricien. Mon interprétation est qu’après avoir joué pendant les exécutions et pour les nazis à Auschwitz, Haïm ne pouvait plus faire du violon sa vie, mais comme il l’avait sauvé, l'instrument restait sa passion, sa vocation et sa survie. Quelle vie mène-t-il depuis lors? Haïm s’est installé à Haïfa et a transmis la musique à ses enfants et petits-enfants, qui sont presque tous aujourd’hui des musiciens internationaux. Il a fini par rejoindre des orchestres amateurs en Israël. Aujourd’hui, à 93 ans, il vit entre Paris et Israël; et c’est lui qui dirige la chorale familiale.

- Gérald Garutti - « Haïm à la lumière d’un violon » - Robert Laffont - Octobre 2015 - 126 pages - 10 euros - Site : www.laffont.fr

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Interview d'Elisabeth Weissman

4 Février 2016

Interview d'Elisabeth Weissman

Elisabeth Weissman: « Le rôle de Lucie Dreyfus dans l'Affaire fut vital »

- Elisabeth Weissman, vous êtes l’auteure de “Lucie Dreyfus la femme du capitaine” (textuel). Le but de votre livre est de faire sortir de l’ombre l’épouse du capitaine Dreyfus. Quel rôle a-t-elle joué dans “l’Affaire”?
Elisabeth Weissman: Le rôle de Lucie Dreyfus dans l'Affaire fut vital mais il est pourtant relativement méconnu. Or il est évident que si Lucie Dreyfus n'avait pas soutenu son mari comme elle l'a fait dès son arrestation puis durant ses quatre années de déportation, en le perfusant par voie épistolaire de sa confiance, de son amour et de son courage, Dreyfus n'aurait pas survécu aux souffrances morales et physiques inouies qu'il a subies. Il se serait suicidé ou serait mort d'épuisement, de maladie ou de folie. L'affaire n'aurait pas eu le temps de devenir ce scandale d'Etat qu'elle a été été et la justice serait morte avec lui, avant que Zola ne lance son "J'accuse" et que les intellectuels, dans la foulée, n' organisent sa défense. Lucie, elle-même soutenue par son beau-frère Mathieu et sa famille, a donc créé les conditions de possibilité de la marche vers la vérité.
- Comment expliquer que si peu d’historiens se soient intéressés à ce personnage incontournable?
E.-W.: Le fait est qu'aucun travail sur Lucie Dreyfus n'avait été jusque là entrepris. Elle eut droit à quelques articles, mais jamais de livre. C'est à la fois un réflexe très andro-centré que de laisser les femmes dans la marge mais c'est aussi le reflet d'une époque très marquée par l'assignation des rôles, où les femmes étaient exclues de la sphère politique. Il faut bien comprendre que l’affaire Dreyfus fut d’abord une affaire d’hommes et que, d'une certaine manière, elle le demeure. Tout en restant dans le contexte politique de l'époque, j'ai donc voulu revisiter l'affaire de l'intérieur, à travers et par Lucie. Dans toute sa dimension humaine, donner de la chair à l'affaire.
- D’autres femmes ont-elles joué un rôle important dans cette affaire d’hommes?
E.-W.: Oui, il y eut les journalistes femmes du quotidien féministe "La Fronde" qui publia des pétitions pour soutenir la demande de Lucie d'aller rejoindre son époux sur son lieu de déportation. Parmi elles, Marguerite Durand, sa fondatrice, et la célèbre Séverine qui couvrira le second procès de Rennes. Il y eut aussi les salonnières qui se partageaient entre Dreyfusardes comme la baronne Arconati-Visconti, Madame Strauss ou encore Flore Singer et les antidreyfusardes comme Madame de Loynes et qui ne manquaient pas d'agir sur leurs réseaux pour influencer la vie politique. Mais c'était une manière de faire de la politique en contrebande.
- Que nous apprennent les documents inédits qui figurent dans ce livre?
E.-W.: Ils nous apprennent d'abord qu'il y a avait encore de quoi lire et écrire sur l'Affaire malgré l'impressionnante historiographie que celle-ci a produite. Des lettres à exploiter, que j'ai trouvées à Genève et à Jérusalem, des témoignages à recueillir, auprès de la famille. Ces documents offrent un nouvel éclairage, nous permettent de revisiter l'Affaire par le prisme de Lucie, de montrer les interactions qui se jouent inévitablement entre l'intime et le politique. Ils nous permettent enfin de suivre le couple jusqu'à la mort d'Alfred en 1935 et celle de Lucie en 1945, deux ans après la déportation de sa petite fille Madeleine à Auschwitz.

Elisabeth Weissman - « Lucie Dreyfus la femme du capitaine » - textuel – 2015 - 336 pages - 23 euros. Site: www.editionstextuel.com

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Interview de Francis Weill

4 Février 2016

Interview de Francis Weill

Pr. Francis Weill : « Rien ne peut plus être pareil après la Shoah »

- Pr Francis Weill, vous êtes l’auteur de “Judaïsme, christianisme, islam: lire la Bible après la Shoah” (L’Harmattan). La Shoah nous oblige-t-elle à aborder le texte biblique sous un autre angle?
Francis Weill: Oui, la shoah est à la fois l'expression d'une continuité dans l'histoire (l'antisémitisme) et aussi celle d'une rupture, à la fois par l'ampleur et les méthodes d'assassinat collectif. Fouché a inauguré, par les canonnades révolutionnaires de Lyon (et Charrier à Nantes, par ses noyades collectives), l'industrialisation de la mort de l'Autre. Sans doute était-il incapable d'imaginer avoir des élèves aussi doués que les nazis. Rien ne peut plus être pareil après la Shoah, ni les modalités de la foi, ni la signification de nos versets. Le rabbinat l'a réalisé mais a été incapable d'affronter cette rupture, et a souvent balayé les difficultés sous le tapis de la halakha, comme la ménagère balaie la poussière sous le tapis.
- Vous consacrez un chapitre au livre de Job. Quel rapprochement entre ce texte biblique et la Shoah?
F.-W. : Ce livre extraordinaire nous montre une victime de ce qui parait être l'injustice de D.ieu. Les victimes de la Shoah sont des millions de Job. J'ai représenté Job, dans mon livre, assis dans la boue devant une baraque d'Auschwitz: la paraphrase est naturelle. Les amis de Job essayent, en plus de trente chapitres de persuader Job, et de nous persuader, nous lecteurs croyants, que cette injustice est impossible, et que Job est nécessairement coupable. C'est un problème de fond: si D. est injuste, pouvons-nous encore, après la mort de plus d'un million d'enfants assassinés, qui en aucun cas ne pouvaient être coupables, réciter légitimement le Kaddich? La fin du livre rejoint les enseignements du Talmud: D. pardonne à Job, qui, comme homme, ne peut intrinsèquement comprendre le dessein de D. (Isaïe. 55:8: Mes pensées ne sont pas vos pensées, et Mes voies ne sont pas vos voies). Malgré ses doutes affichés, Job, celui qui ne peut comprendre, est pardonné. mais non ses amis: en affirmant que tous les actes de D. sont liés par ce que l'homme estime être la justice, ils ont blasphémé. Dans Bérakhot les Sages nous disent de ne pas trop bénir D. car ce serait masquer son pouvoir d'instaurer le mal. Oui, nous dit D., J'ai le pouvoir de me libérer de la justice humaine. Mais Je suis là: Nous pouvons, nous fidèles, croire et honorer un D. apparemment injuste, simplement par qu'Il existe, et qu'il est le Créateur tout-puissant; et donc réciter le Kaddich. Dans les Pirké Avot (Maximes des Pères) Antigonos de Sokho nous dit de servir notre Maître non comme un serviteur sert un maître dans l'attente d'un salaire, mais comme un serviteur n'attendant rien. Job nous permet de nous réinstaller dans la foi, après la Shoah.
- Qu’entendez-vous par “un condensé de pensée juive”, sous-titre de votre livre?
F.-W. : Pratiquement tous les paradigmes essentiels du judaïsme y sont abordés: la foi, la justice, l'observance, la connaissance , la science et tant d'autres.
- Pensez-vous que ce livre facilitera les échanges entre les trois religions monothéistes?
F.-W. : Grâce à de grands prédécesseurs comme Jules Isaac, nous n'avons plus guère de problème de relations avec le christianisme, à qui nous pouvons rappeler ses déviances passées en abordant les problèmes du présent. Les temps ont changé, et des relations fraternelles ont pu s'ouvrir, même si quelques écueils subsistent. mais nous avançons ensemble. Oui, je pense que ce livre, comme d'autres que j'ai publiés auparavant, pourra conduire à un approfondissement de nos échanges. Le problème est tout différent avec l'islam qui vit une crise suraiguë de théologie de la substitution; dans le Coran il est dit: la religion de D. est l'islam. Ce verset élimine tout échange sérieux en l'état. Et ce texte sacré pour l'islam est violemment antisémite. Nous sommes des « singes et des porcs », ou encore des « singes abjects ». Les relations ne pourront s'améliorer avec l'islam qu'autour d'une table, avec le Coran devant nous. Cela pourrait -être demain, si... je crains que les deux lettres de cette proposition ne véhiculent, en vérité des siècles!

Francis Weill « Judaïsme, christianisme, islam: lire la Bible après la Shoah » - Octobre 2015 – 294 pages – 30 euros – Site: www.librairieharmattan.com

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