Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Interview de Claude Torracinta

22 Avril 2016

Interview de Claude Torracinta

Claude Torracinta : "Rosette a droit à réparation"

- Claude Torracinta, vous êtes journaliste. Votre nouveau livre, préfacé par Ruth Dreifuss, s’intitule:”Rosette, pour l’exemple” (Slatkine). Qui était Rosette Wolczak ?
Claude Torracinta : D’origine polonaise, née à Paris en 1928, devenue française en 1933, Rosette Wolczak quitte Paris avec ses parents fin 1941 en raison des mesures antijuives prises par les autorités françaises. Après s’être réfugiés à Lyon, puis près
de Grenoble, ses parents décident de la faire passer en Suisse. Rosette franchit la frontière dans la région genevoise le 24 septembre 1943. Ayant moins de seize ans, elle est autorisée à rester en Suisse et est internée dans un camp soumis à l’autorité militaire.

- Pourquoi cette adolescente juive, menacée d’arrestation en France et qui a franchi la frontière suisse le 24 septembre 1943, a-t-elle été refoulée le 16 octobre 1943?

C.-T. : Elle est refoulée pour raison disciplinaire et avoir « outragé les mœurs ». Les militaires lui reprochent d’avoir eu des rapports sexuels avec un réfugié et une conduite indécente avec des soldats chargés de la garde du camp lors d’une soirée organisée à l’occasion de Rosh Hashana, le Nouvel an juif. L’officier responsable parle de « provocation à la débauche » et de « délit contre les mœurs ». Décision est prise de la refouler afin, disent les officiers, de faire un exemple. A aucun moment ils ne tiennent compte de son âge, de sa solitude et des conditions de vie dans les camps.

- Arrêtée par les Allemands, Rosette a été déportée et assassinée à Auschwitz. En agissant ainsi les autorités suisses pouvaient-elles ignorer qu’elles envoyaient l’adolescente à une mort certaine?

C.-T. : En octobre 1943, les responsables militaires en poste à Genève n’ignoraient pas que les patrouilles allemandes contrôlaient la frontière et que les juifs qu’ils arrêtaient étaient déportés vers l’Est.

- Quel est l’aboutissement de l’enquête que vous avez menée en Suisse, en France et en Allemagne?

C.-T. : Les documents que j’ai retrouvés et les témoignages prouvent que Rosette a été victime d’une décision arbitraire que rien ne justifiait. Victime aussi de l’antisémitisme de certains officiers à l’égard des juifs originaires des pays de l’Est et de la rigueur avec laquelle était appliquée la politique fédérale à l’égard de ceux qui tentaient de trouver refuge en Suisse. Avec ce livre j’ai simplement voulu raconter l’histoire tragique de Rosette et assumer un devoir de mémoire car elle a droit à réparation.

Claude Torracinta - « Rosette, pour l’exemple » - éditions Slatkine - 2016 - 96 pages - www.slatkine.com

Lire la suite

Interview de Guillaume Payen

17 Avril 2016

Interview de Guillaume Payen

Guillaume Payen : Heidegger est convaincu que le nazisme doit faire une révolution en Allemagne

- Guillaume Payen, vous êtes docteur en Histoire (université Paris-Sorbonne), chercheur associé au centre Roland-Mousnier (CNRS/Paris-Sorbonne), chef du pôle Histoire du centre de recherche de l’Ecole des officiers de la gendarmerie nationale. Vos travaux sur l’antisémitisme ont été soutenus par une bourse postdoctorale de la Fondation pour le Mémoire de la Shoah. Votre dernier livre s’intitule “Martin Heidegger: Catholicisme, révolution, nazisme” (Perrin). Le philosophe Heidegger a-t-il adhéré au parti nazi par conviction ou par opportunisme?
Guillaume Payen : Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette adhésion vient et d'une conviction politique, et d'un opportunisme. Heidegger est convaincu que le nazisme doit faire une révolution en Allemagne, révolution négative faisant table rase de la culture moderne décadente, condition pour une deuxième révolution, philosophique celle-là, dont il serait l'inspirateur. Hostile aux partis (dont le NSDAP lui-même), il adhère tardivement à celui-ci (le 3 mai 1933, alors que les inscriptions ont été interrompues après le 1er mai) afin d'essayer de peser dans le nouveau régime.

- Le nationalisme antisémite de Heidegger peut-il s’expliquer seulement par le catholicisme intransigeant dans lequel il fut éduqué?
G.-P. : Heidegger grandit dans le Grand-duché de Bade au sein d'un catholicisme certes intransigeant, farouchement opposé au libéralisme, au socialisme, à tous les traits d'une modernité jugés incompatibles avec le catholicisme, mais où l'antisémitisme est marginal (ce qui n'était pas le cas en France ou en Autriche à la même époque). Tel qu'on peut le reconstituer, c'est avant tout la rencontre avec Elfride Petri, jeune protestante, ultranationaliste antisémite (völkisch) qui deviendra sa femme, qui l'amène à donner une place à l'hostilité aux juifs dans sa réflexion : ainsi, le 18 octobre 1916, dans le contexte de la Judenzählung (le décompte des juifs allemands soupçonnés de ne pas prendre leur part à l'effort de guerre), il écrira à son amante : « L'enjuivement [Verjudung] de notre culture et de nos universités est assurément effrayant et je pense que la race [Rasse] allemande devrait encore mettre en œuvre tant de force intérieure pour parvenir au sommet. Assurément, le capital ! »

- Les textes d’Heidegger recèlent-ils des idées antisémites et nazies?
G.-P. : Les années 1920, avec des évolutions, recèlent quelques passages explicitement ou implicitement antisémites, le plus important étant la lettre du 2 octobre 1929 à Viktor Schwoerer : « Il ne s'agit pas moins que de la méditation urgente que nous trouvons devant le choix de soit ramener à notre vie spirituelle allemande des forces et des éducateurs authentiquement enracinés, soit de l'abandonner définitivement à l'enjuivement croissant au sens large et au sens strict. Nous ne retrouverons le chemin que si nous sommes capables, sans polémique ni chicane stérile, d'aider des forces fraîches à se développer. » Heidegger regrettait alors plus la faiblesse des forces authentiquement allemandes et enracinées que l'existence d'étudiants ou de professeurs juifs ; tout autant, sinon davantage, il s'inquiétait de la diffusion d'un esprit qu'il considérait comme juif, qui corrompait la culture allemande : l'« enjuivement » « au sens large » désignait surtout les catholiques, dont il déplorait leurs « progrès » à Fribourg (Heidegger était devenu violemment anti-catholique).
Dans les années 1930, une certaine convergence d'idées de Heidegger avec le nazisme laissa la place à une influence qu'il subit de celui-ci. Il reprit des clichés comme le coup de poignard dans le dos, la crainte d'une conspiration juive mondiale (inspirée par les Protocoles des Sages de Sion, faux forgés par les services secrets tsaristes), qui apparaissent en filigrane dans son fameux cours Introduction à la métaphysique de 1935 : « Cette Europe qui, dans un incurable aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même, est prise aujourd'hui dans la grande tenaille [in der großen Zange] entre la Russie d'un côté et l'Amérique de l'autre. La Russie et l'Amérique sont toutes deux, au point de vue métaphysique, la même chose : la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l'organisation sans sol de l'homme normal [der bodenlosen Organisation des Normalmenschen]. » La métaphore du suicide de l'Europe se poignardant elle-même reprenait la légende du « coup de poignard dans le dos » porté par les « Juifs » à l'Allemagne, causant sa défaite, qui était un lieu commun du régime ; Heidegger, qui en 1934 disait vouloir gagner spirituellement la Grande Guerre, avait présent à l'esprit cette reconstruction antisémite de l'Histoire mais l'adaptait : l'Europe, déracinée, « enjuivée », était « toujours sur le point de se poignarder elle-même », expression qui désignait sous sa plume un suicide spirituel, un refus de la méditation philosophique au profit du seul calcul technique. Le danger était d'autant plus grand que l'Europe se trouvait « dans la grande tenaille » constituée d'un côté par la « Russie » et de l'autre par l'« Amérique » : Heidegger reprenait ainsi métaphysiquement le lieu commun du complot juif mondial, ce qu'a confirmé la publication récente de ses Cahiers noirs, ses journaux philosophiques récemment publiés.

- Avec le temps, Heidegger a-t-il regretté son engagement en faveur du nazisme?
G.-P. : C'est une question importante et difficile. Dès 1945, les disciples français de Heidegger l'ont entendu parler de sa "Dummheit", sa bêtise qu'il identifiait à son rectorat. Pour la plupart des interprètes, le rectorat, censé avoir duré seulement quelques mois (au lieu d'un an), était un épisode secondaire mais malheureux d'un maître ayant fait une bêtise, mais exempt par ailleurs de tout nazisme. Aujourd'hui, ce discours n'est plus tenable : même si effectivement Heidegger a été travaillé dès 1934 par l'échec de son rectorat (comme le montrent très clairement ses Cahiers noirs), sa "bêtise" était à ses yeux non pas d'avoir cru en le nazisme, mais d'avoir eu l'espoir d'une révolution à la fois spirituelle et institutionnelle qu'il aurait conduite : or, malgré le statut de Führer de l'université de Fribourg, qu'il a réussi à obtenir, il était confronté dans son université même à des oppositions diverses, les moindres ne venant pas des jeunes étudiants nazis et de la SA, rebelles à l'idée d'une soumission. En cela, Heidegger a rencontré le même problème que Hitler à un autre niveau : la Nuit des Longs couteaux, qui a décapité la SA, a servi à Hitler non seulement à donner un gage à l'armée allemande, à laquelle la SA faisait de l'ombre, mais à affermir sa propre autorité. Heidegger a démissionné avant cela.

Guillaume Payen – Martin Heidegger Catholicisme, révolution, nazisme – Perrin – janvier 2016 - 688 pages – 27 euros. Site : www.editions-perrin.fr

Lire la suite

Interview de Sylvain Manternach

17 Avril 2016

Interview de Sylvain Manternach

Sylvain Manternach : « Les Français juifs votent en effet fortement à droite depuis une quinzaine d’années. »

- Sylvain Manternach, vous êtes géographe-cartographe vous avez co-écrit avec Jérôme Fourquet qui dirige le département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop. “L’an prochain à Jérusalem?”, un livre préfacé par Michel Wieviorka, récemment paru chez “l’aube”. Entre 2000 et 2014 nous avons assisté à une flambée des actes antisémites en France. Est-elle essentiellement liée au conflit israélo-palestinien?
Sylvain Manternach : Oui, la montée spectaculaire des actes, et notamment des agressions, antisémites est fortement liée au conflit israélo-palestinien. En 1998 et 1999, on recensait environ 80 actes antisémites en France. En 2000, le nombre de ces actes s’établissait à 744, essentiellement regroupés sur les trois derniers mois de l’année, c’est-à-dire après le déclenchement de la seconde intifada. Les incidents autour des synagogues et écoles confessionnelles juives se sont par exemple multipliés en Île-de-France au mois d’octobre 2000 alors que la date du 28 septembre 2000 marque le début de la seconde intifada.
On note également que sur la période 2000-2015, les pics statistiques d’actes antisémites correspondent à chaque fois à un affrontement militaire, fortement médiatisé, entre israéliens et palestiniens. Ce fut le cas pendant la seconde intifada lors de l’Opération Rempart en avril-mai 2002 et au moment de l’Opération Arc-en-Ciel en mai 2004. Ce fut ensuite le cas lors des deux affrontements entre Tsahal et le Hamas à Gaza en janvier 2009 lors de l’Opération Plomb Durci et en juillet-août 2014 au moment de l’Opération Bordure Protectrice.
Par ailleurs, les années sans affrontement militaire proche-oriental ne se caractérisent pas pour autant par un retour à des chiffres équivalents à ceux des années 90, la moyenne des actes antisémites en « années calmes » se situant au-delà de 400 actes par an.
On remarque aussi des pics, moins marqués mais bien réels, de violence contre les juifs qui correspondent à des phénomènes mimétiques ou de contagion. Ce fut le cas à la suite des attentats antisémites de Toulouse en 2012 et de l’Hyper-Casher de Vincennes en janvier 2015. Alors même que la parole politique et médiatique est à la condamnation de ces actes, dans le même temps, ils inspirent et incitent certains à s’en prendre aux Français juifs, c’est un phénomène tout à fait inquiétant.
- L’antisémitisme émane-t-il seulement de la communauté musulmane ou faut-il également prendre en compte la montée de l’extrême-droite?
S.-M. : On manque cruellement d’études et de données chiffrées sur cette question, notamment parce que les auteurs d’actes antisémites sont rarement identifiés. Toutefois, la simultanéité des violences entre Israéliens et Palestiniens et de l’augmentation des actes antisémites en France laisse à penser qu’une part importante de ces actes est le fait de Français issus de l’immigration. Les rapports annuels de la CNCDH des années 2005 et 2006 répondent en partie à cette question puisque sur ces deux années consécutives, 40 puis 66 interpellations suivies de présentations à la justice pour actes antisémites ont été recensées. Or en 2005 et 2006, 21 et 32 de ces interpellations concernaient des personnes appartenant à des milieux « arabo-musulmans ». Eu égard au poids de la population arabo-musulmane en France, la sur-représentation d’auteurs dits « arabo-musulmans » est patente. Cette réalité a été abordée par de nombreux chercheurs que nous citons dans le livre (Nicolas Lebourg, Michel Wieviora ou encore Nonna Mayer).
Pour ce qui est de l’extrême droite, elle se signale plus souvent à l’occasion de dégradations contre des traces historiques de présence juive comme dans les cimetières juifs des villages alsaciens.
On note toutefois que nos concitoyens juifs placent à quasi-égalité des personnes de confession ou d’origine musulmane (34%) et des membres de l’extrême droite (31%) comme responsables des violences antisémites subies. L’antisémitisme d’extrême droite est donc encore très fortement ressenti par nos compatriotes juifs qui se montrent très largement méfiants vis-à-vis de cette dernière.
- Les juifs français votent-ils de plus en plus à droite?
S.-M. : Les Français juifs votent en effet fortement à droite depuis une quinzaine d’années. C’était le cas lors des élections présidentielles de 2002, 2007 et 2012. En 2002, lors du 1er tour de l’élection présidentielle, les candidats de la droite (Corinne Lepage, François Bayrou, Jacques Chirac, Alain Madelin, Christine Boutin et Jean Saint-Josse) recueillent 38% des suffrages de l’ensemble des Français contre 49,4% parmi les Français juifs soit un survote de 11,4 points. En 2007, au 1er tour, la droite (Frédéric Nihous, François Bayrou, Nicolas Sarkozy et Philippe de Villiers) recueille 53,1% des suffrages nationaux et 61,9% des voix des Français juifs, donc 8,8 points de plus. Enfin, en 2012, la droite (François Bayrou, Nicolas Sarkozy et Nicolas Dupont-Aignan) n’obtient que 38% des voix au 1er tour mais 50% auprès des Français juifs, soit un survote de 12 points. A chaque fois, ce survote se concentre principalement sur un candidat, Alain Madelin en 2002 (au cœur de la seconde intifada) et Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012. Ce dernier est apparu aux yeux des Français juifs comme le responsable politique qui prenait le plus au sérieux la montée de l’antisémitisme en France, aussi emporte-t-il 45,7% des suffrages des Français juifs en 2007 (contre 31,1% globalement) et 45% en 2012 (contre 27%). Ce fort tropisme à droite est plutôt synonyme de Sarkozysme en 2007 et 2012 et ne se traduit pas forcément par un vote à droite lors des élections locales. Ainsi, à Sarcelles dans les bureaux de vote de la « Petite Jérusalem », là où Nicolas Sarkozy obtenait entre 64,9% et 75,1% des suffrages au 2ème tour de l’élection présidentielle de 2012, c’est le maire PS sortant François Pupponi qui s’est très largement imposé au 2ème tour de l’élection municipale de 2014 avec des scores entre 64,2% et 75,7% selon les bureaux.
- L’antisémitisme favorise-t-il sensiblement l’Alya?
S.-M. : C’est ce que notre étude tend à montrer. D’une part, depuis les années 80, on remarque une hausse de l’Alya consécutive à des événements tragiques survenus en France contre les Français juifs (après les attentats de la rue Copernic en 1980 et de la rue des Rosiers en 1982, après l’attentat contre une école juive à Villeurbanne en 1995, à la suite du déclenchement de la seconde intifada et des répercussions violentes en France en 2000 et à la suite des attentats de Toulouse en 2012). Cette augmentation s’opère en général avec un décalage de deux ans qui correspond à une période préparatoire à cette émigration. En plus de ces pics, la moyenne des départs depuis l’année 2000 est nettement plus élevée que dans les années 80 ou 90, les agressions « du quotidien » et les drames (séquestration et assassinat d’Ilan Halimi, attentats de Toulouse et de l’Hyper-Casher) s’étant multipliés ont produit un effet cumulatif.
D’autre part, les Français de confession ou d’ascendance juive nous ayant déclarés envisager sérieusement l’Alya déclarent par ailleurs à des niveaux très élevés avoir déjà été agressés parce que juifs en France. Ce sont 70% de ceux qui pensent sérieusement à faire leur Alya qui déclarent avoir été agressés (de nombreuses fois à 49%, plusieurs fois à 11% ou une fois à 10%). A l’inverse, parmi ceux qui n’y ont jamais pensé, 78% n’ont jamais été agressés (contre 30% pour ceux envisageant sérieusement). La fréquence des violences subies est donc un facteur décisif (même si ce n’est pas le seul) dans la décision de faire son Alya.

Jérôme Fourquet, Sylvain Manternach – ‘L’an prochain à Jérusalem ? » - L’aube – Décembre 2015 – 240 pages - 20 euros - Site : www.editionsdelaube.com

Lire la suite