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Interview de Bernard Grasset

2 Juin 2013

Interview de Bernard Grasset

Rachel, une œuvre essentielle de la poésie hébraïque.


- Qui était Rachel Blaustein ?

Bernard Grasset : Rachel Blaustein, connue sous le simple prénom de Rachel qu’elle avait choisi comme nom d’auteur en écho de l’épouse de Jacob, est une importante poétesse juive, née en 1890 en Russie et morte à Tel-Aviv en 1931. Issue d’une famille où se mêlaient une atmosphère religieuse (sa mère, Sophie, était fille de rabbin) et une atmosphère culturelle tournée vers la réflexion, l’art, la littérature (son frère aîné est philosophe, une de ses sœurs est musicienne), elle est partie pour la Palestine en 1909. Ce qui ne devait être qu’un court voyage bouleversera son existence. Alors qu’elle avait toujours rêvé d’être peintre, elle devient peu à peu paysanne. Pendant quelques années, à partir de 1913, elle apprend l’agronomie à l’Université de Toulouse. Après un séjour à Odessa au sein d’une institution éducative de bienfaisance envers les enfants de réfugiés juifs, elle repart en 1919 pour le Proche-Orient. Près du lac de Tibériade, dans le kibboutz de Degania, elle mène alors une vie de labeur et de ferveur. Atteinte de tuberculose, elle est contrainte de quitter le kibboutz. C’est à Tel-Aviv, rue Bograshov, dans une petite chambre face à la mer, qu’elle passe les dernières années de sa brève existence. Sur fond de souffrance, de mort et d’amour, elle a élaboré une œuvre essentielle de la poésie hébraïque contemporaine.

Qu’est-ce qui caractérise sa poésie ?

B-G : L’œuvre poétique de Rachel, composée de trois recueils, Regain, De loin et Nébo, se caractérise par l’alliance de la simplicité et de la profondeur, la sobriété et l’intensité, l’imprégnation biblique et le sens de la lumière. En même temps que Rachel parle de sa vie, elle peint la condition humaine. Elle ne triche pas avec les mots. L’univers biblique et l’univers moderne entrent en harmonie. La poésie de Rachel est une poésie du cœur, attachée à ce qui est le plus essentiel dans l’existence humaine, une poésie qui, comme à l’origine, se confond avec le chant.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ces poèmes au point de vouloir les faire découvrir au public francophone ?

B.G : Lorsque j’étudiais la littérature hébraïque de la Bible à nos jours, avec l’Institut de la connaissance hébraïque, j’avais eu à traduire cinq poèmes de Rachel. Ce fut un éblouissement, un rare bonheur de traduction. Après une thèse sur les Pensées de Pascal et la Bible, j’ai réussi à me procurer le texte de Regain et l’ai traduit avec ardeur. Il y avait dans la poésie de Rachel une authenticité humaine, une attirance pour le lointain, une coloration biblique, une pureté de style, un langage poignant, une communion avec la nature, un élan fraternel, une force tragique, une attente dépouillée de tout artifice, une fascination pour l’azur (tekhèlét), qu’il me fallait faire partager aux lecteurs francophones. C’est ainsi que 75 ans après sa mort est paru Regain, la première traduction en français et la première édition en langue étrangère d’une œuvre séparée de Rachel. Avec De loin suivi de Nébo sont accessibles aujourd’hui les deux autres recueils de cette noble poétesse dont je n’aurai été que l’humble découvreur, le passionné serviteur.

Rachel Blaustein était-elle sioniste ?

B.G : Quand Rachel part pour la Terre Sainte en 1909, ce n’est pas pour s’y installer. Mais elle est éblouie par les paysages, le lac de Tibériade, la terre, la lumière. Elle y retrouve des racines cachées, une lointaine mémoire et elle s’attache avec ardeur à apprendre l’hébreu, en particulier auprès des enfants. « En commençant à étudier l’hébreu, nous voulions naître de nouveau » écrira sa sœur Suzanne. Rachel voulait devenir peintre. Son arrivée en Palestine, son contact avec les pionniers, son amour de la nature, transforment sa vocation picturale en vocation paysanne. La tuberculose, l’éloignement du kibboutz, la solitude, la conduiront de la vocation paysanne à la vocation poétique. De cet hébreu qu’elle avait appris dans la proximité des enfants, elle fera la langue d’un chant poétique à la fois très enraciné dans la Bible et moderne, très enraciné dans un peuple et universel. Son expérience de vie parmi les pionniers, d’enseignement de l’agriculture, de partage communautaire au sein d’un kibboutz, a été transformée en poème par l’auteur de Regain. Rachel est essentiellement pionnière de la langue hébraïque moderne. Adaptant l’hébreu biblique aux réalités de son temps, elle a voulu faire de sa vie et de son œuvre un chant, un chant où luirait sans fin la lumière azurée de Tibériade.

Est-il aisé de traduire en français de la poésie écrite en hébreu ?

B.G : Actuellement je traduis trois poètes grecs contemporains du mystère, tout en continuant à traduire des textes de Rachel. Quand je compare avec mon expérience de traduction de l’hébreu, je trouve, ce qui peut paraître en apparence paradoxal car le français se rapproche, par son lexique et sa syntaxe de la subordination, du grec alors qu’il est étranger à l’hébreu, langue sémitique non adjectivale de la juxtaposition, que le passage de l’hébreu au français se fait souvent de façon plus spontanée, fluide, comme naturellement. Sans doute, dans le cas de Rachel, cela vient-il d’une proximité intérieure, existentielle, esthétique, une proximité de mémoire, d’une amitié secrète par-delà le temps. Je ne dis pas que traduire en français de la poésie hébraïque est tâche facile, il y faut bien de la patience, mais je dis que l’on peut avec un vrai poème en hébreu écrire, par le geste à la fois scientifique et artistique de la traduction, un vrai poème en français. D’une certaine manière, c’est en traduisant le poème A Jérusalem de Yéhoudah Halévi (en particulier des vers comme « Vers toi mon âme brûle des confins d’Occident ! / Mes entrailles se déchirent quand je me souviens du passé ») que je me suis senti profondément attiré par la traduction poétique de l’hébreu. Il y avait là quelque chose de brûlant, de poignant. J’ai aimé aussi traduire des poèmes comme Le quinze shevat de Sh. Shalom ou Le chant du travail et du labeur et L’attentif de H. N. Bialik. J’aime traduire des Psaumes, les plus poétiques des Psaumes. Mais c’est toujours avec les poèmes de Rachel que le passage au poème en français s’effectue le plus directement. Ce qui est certain, c’est que, hébreu ou grec, je ne puis traduire des poètes qui ne me touchent pas au profond de mon être.

Rachel, De loin suivi de Nébo, traduction : Bernard Grasset, Arfuyen, Paris-Orbey, 2013, 213 p., 14 euros www.arfuyen.fr

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