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interview de Coralie Camilli

17 Juillet 2013

interview de Coralie Camilli

Coralie Camilli: “Le traité Sanhedrin affirme que le temps messianique sera la fin de l'oppression politique”

- Coralie Camilli, vous êtes doctorante, en deuxième année de philosophie à l’université Paris 12. Vous avez étudié la philosophie et l’hébreu. Votre premier livre s’intitule « Le temps et la loi » (Editions PUF). Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Corali Camilli: Je dois avouer que ma première idée de titre était ''L'éphémère messianique'', car je trouvais qu'il rendait plutôt bien compte de l'idée que je voulais défendre dans cet essai : un messianisme événementiel, soudain, souverain, mais éphémère. Un événement messianique qui peut arriver n'importe quand, déchirant la toile historique, mais ne pouvant pas s'inscrire dans une quelconque durabilité temporelle. Pour le dire sans doute de manière plus simple : il ne s'agissait pas de penser uniquement les modalités de l'attente et de la venue messianique, mais aussi son départ, son retrait, sa mise en suspens.

Cette pensée d'un éphémère messianique était, à mon sens, pensable à partir du rapport entre deux notions, à partir de la relation qu'entretient la temporalité avec la loi dans la tradition juive. D'où le titre de mon livre, qui reprend les deux bouts conceptuels servant à déterminer une nouvelle forme messianique.

- Vous préparez une thèse sur le renouveau du messianisme. Pourquoi un tel intérêt pour ce sujet ?

C-C: Plusieurs points à ce sujet, si vous le permettez : d'abord, travailler en philosophie sur un sujet qui, a priori, ne semble relever que du domaine ''religieux'', la question du messie, me semblait important. J'utilise les guillemets pour le terme de religieux car la tentative consiste justement en ceci : ne pas cloisonner les savoirs, ne pas enfermer des notions dans des domaines distincts, ne pas catégoriser à tout prix les problématiques. Traiter d'un thème traditionnel juif dans le langage philosophique permet également de tenter d'opérer le mouvement inverse : prendre un problème philosophique et le traiter dans les termes d'un raisonnement talmudique. Et là, créer des ponts, ou même seulement des passerelles fragiles, devient très enrichissant, et permet de considérer des thématiques avec une perspective nouvelle.

Ensuite, pourquoi spécifiquement le messianisme ? C'est une grande idée juive, que l'on ne retrouve pas au même titre dans d'autres monothéismes. Ensuite, elle est développée dans le Talmud, et moi qui ai toujours voulu l'étudier, cela me donnait une occasion de me pencher sur les textes ! Enfin, je pense qu'elle a une actualité réelle, et qu'elle peut constituer un véritable outil philosophique pour penser -ou repenser- le rapport entre temps et loi, qui n'est finalement rien d'autre que le rapport entre le politique et le théologique.

- Que représente le messianisme dans la tradition juive ?

C-C: Le terme de ''messie'' (mashiah) désigne bien sûr, à l'origine, les rois, les prêtres et les hommes importants qui étaient oints, qui subissaient une onction. Le terme en est progressivement venu à désigner un libérateur, par qui la rédemption pouvait arriver. Rédemption spirituelle à-venir pour certains interprètes du Talmud, rédemption d'ordre purement politico-social pour d'autres. Ainsi, de Chémou'el, qui au traité Sanhédrin, affirme que la seule caractéristique du temps messianique sera la fin de l'oppression politique, réservant le seul changement messianique à la fin du joug des nations sur le peuple d'Israël. Cette conception m'intéresse beaucoup, car elle écarte la tendance eschatologique qui colle à la peau du messianisme, si l'on peut dire. Maïmonide, plus tard, ira dans ce sens, écrivant dans son Michné Tora que ''Le Roi oint (Melekh ha mashiah) est destiné à se lever et à restaurer le royaume de David dans son antique et première souveraineté. Il reconstruira le Temple de Jérusalem et rassemblera les égarés, toutes les lois seront alors remises en vigueur comme avant''. Bien sûr, il y a encore d'autres pensées du messianisme, dans le Talmud et aussi dans le textes ultérieurs, et il serait trop long ici de les résumer. Mais c'est aussi ce qui fait la profondeur du messianisme : c'est une notion assez souple pour accepter plusieurs tendances en son sein. Un matériau solide et élastique, en quelque sorte.

- Beaucoup de philosophes se sont-ils intéressés avant vous à ce sujet ?

C-C: On peut citer Maïmonide, Strauss, Levinas, Derrida, Mosès, Bensussan... Levinas et Derrida ont essayé d'habituer le public philosophique français à entendre parler de messianisme, ce qui était difficile avant, justement étant donné le rejet des philosophes pour les notions religieuses, -et juives-, qui plus est ! Mais les philosophes ayant traité de la question messianique restent malgré tout en minorité dans le paysage philosophique.

Coralie Camilli “Le temps et la loi” Editions PUF Philosophies, 150 pages, 14 euros.

Site: www.puf.com

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