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Interview de Jacques Semelin

25 Septembre 2013

Interview de Jacques Semelin

Jacques Semelin: « Je n’ai pas voulu raconter une histoire "rose" du sauvetage des juifs de France »

Jacques Semelin vous êtes historien, directeur de recherches au CNRS (CERI) et professeur à Sciences Po. Vous êtes l’auteur du livre « Persécutions et entraides dans la France occupée »(Editions Les Arènes – Le Seuil, 2013). Selon votre étude 75% des juifs en France ont échappé à la mort. Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?

Jacques Semelin: Ce n’est pas la conclusion de mon livre : c’est son point de départ. En effet, ce chiffre est connu des spécialistes et Serge Klarsfeld n’a jamais manqué de souligner ce pourcentage. Mais il est peu connu des Français. Cette proportion de 75% reste d’ailleurs abstraite. Je commence donc par la traduire en nombre de personnes. Si environ330 000 juifs vivaient en France en 1940 (selon Klarsfeld) et que malheureusement 80 000 ont péri, ceci signifie que 250 000 ont survécu. Or, on sait qu'environ 20 000 ont réussi à passer en Suisse et aussi un peu en Espagne. Il est donc possible d’affirmer qu’environ 230 000 juifs étaient encore en France en 1944.

Entre la politique de collaboration menée par le gouvernement de Vichy et les dénonciations, comment les juifs ont-ils fait pour échapper à leur sort ?

J-S: C’est tout l’objet de mon enquête conduite sur plusieurs années. Je suis les trajectoires de 17 témoins juifs principaux, français et étrangers. Avant et durant l’occupation. (cf la présentation de l’ouvrage dans L’Actualité juive du 11 juillet). Pourquoi certains membres de leurs familles sont-ils finalement déportés et d’autres pas ? Est-ce alors pur hasard ou bien y a-t-il des facteurs expliquant cette inégalité de destins ? Frappés par les lois antisémites, comment tentent-ils de les contourner ? D’échapper à leurs arrestations ? De mettre au moins leurs enfants à l’abri ?

Quel est le pourcentage de juifs sauvés par les « Justes » ?

J-S: C’est impossible à dire. Quelques milliers peut-être ? En tout cas, les 3500 justes ne peuvent avoir protégé les quelques 200 000 juifs non déportés de France. C’est pourquoi mon livre ne porte pas tant sur les Justes (bien sûr j'en parle) que sur les juifs. Brisant le cliché de leur supposée passivité, je cherche au contraire à montrer comment nombre d’entre eux ont tenté de se débrouiller par eux-mêmes pour s’en sortir.

Outre les actes héroïques des Justes, comment s’est organisée ce que vous appelez « la solidarité des petits gestes » ?

J-S: Celle-ci n’est précisément pas organisée mais spontanée . Elle se développe surtout à partir de l’été 1942 dans le contexte des rafles visant les juifs étrangers. A l’heure des déportations, l’opinion est choquée. Se multiplient alors ces petits gestes de solidarité pour aider les juifs à se cacher ou à fuir. D’où l’importance de l’entraide qui continue néanmoins à cohabiter avec l’indifférence voire la délation.

En revanche, il y a bien une entraide organisée qui provient d’abord des associations juives mais aussi chrétiennes et laïques, ce que j’appelle la résistance civile. Pour la première fois, cet ouvrage présente une histoire générale de la résistance civile en France, dédiée au sauvetage des juifs , en premier lieu des enfants. La région de Nice en a connu un bel exemple à travers le réseau Abadi soutenu par l’évêque Paul Rémond.

Comment vos confrères historiens ont-ils accueilli votre travail ?

J-S: Bien, il me semble. A Sciences Po Paris, il y a eu un débat avec Serge Klarsfeld qui a déclaré que cet ouvrage allait servir de modèle, y compris à l’étranger. Selon lui, d’autres chercheurs devraient suivre ma méthode pour comprendre comment les juifs ont pu parfois s’en sortir. On verra bien s’il a raison…

Le 28 juin dernier, j’ai eu aussi l’honneur de faire un débat avec le grand historien américain Robert Paxton (auteur de La France de Vichy). Notre dialogue a été retransmis par France Culture le 10 juillet.

http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-histoireactualites-du-vendredi-120713-robert

En tout cas, je n’ai pas voulu raconter une histoire « rose » du sauvetage des juifs de France, mais alors pas du tout. N’oubliez pas que je suis un spécialiste des génocides et crimes de masse (cf mon livre précédent Purifier et Détruire. Usages politiques des massacres et génocides. Seuil, 2012). J’ai bien davantage cherché à comprendre comment nombre de juifs ont pu survivre en France mais sans jamais oublier les morts de la Shoah.

Jacques Semelin "Persécutions et entraides dans la France occupée Comment 75% des juifs en France ont échappé à la mort" Les Arènes - Seuil mars 2013. 902 pages, 29 euros.

Site: www.arenes.fr

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