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Interview de Marc Halévy

6 Mai 2013

Interview de Marc Halévy

Marc Halévy : Spinoza n'a jamais été athée

Marc Halévy, vous êtes docteur, chercheur, conférencier et expert en noétique. Votre dernier livre s’intitule: “Citations de Spinoza expliquées” (éditions Eyrolles). Qu’est-ce qui caractérise la pensée de Spinoza (1632-1677) ?

Marc Halévy : Spinoza est réellement le premier penseur de la Modernité. Descartes est encore trop embourbé dans les catégories de la scholastique médiévale dont il souhaite se défaire mais qui engluent encore sa pensée (Spinoza, dans le résumé des œuvres de Descartes qu'il fait pour son élève, ne manque pas de mettre le doigt sur les illogismes et les incohérences de la pensée cartésienne). Spinoza, parce que juif, parce que hollandais, parce que proches de la pensée libre des cercles amstellodamois, ne connaît pas cet engluement scholastique.

Spinoza se trouve au carrefour de deux grandes mouvances philosophiques.

Celle de la Kabbale qui, au travers de son maitre probable, Abraham Cohen de Herrera, auteur du "Portail du Ciel", lui fit adopter un naturalisme moniste (il est utile de noter que le rabbin qui signa le décret de 'hérèm de Spinoza est précisément le traducteur du "Portail du Ciel").

Celle de la pensée libre hollandaise, férue de rationalisme, de science et de mathématique, représentée par les frères De Witt, protecteurs de Spinoza après la publication de son "Traité théologico-politique".

Bien légitimement, Spinoza est surtout connu pour "L'éthique", monumental ouvrage rédigé more geometrico , c'est-à-dire comme un traité de géométrie à la mode euclidienne, avec postulats, théorèmes, démonstrations, lemmes, corollaires et scolies. Mais le seul ouvrage majeur publié de son vivant fut le "Traité théologico-politique" qui, par une analyse fine et terriblement en avance sur la science biblique d'aujourd'hui, pose deux certitudes fortes et sacrilèges pour l'époque : la première est que les textes bibliques ont été rédigés par de nombreux auteurs, à différentes époques et rassemblés en un seul tenant malgré les évidentes contradictions entre eux ; la seconde est que la loi dite morale, comme celle attribuée à Moïse, est un instrument de pouvoir des hommes forts sur les hommes faibles où Dieu n'a rien à voir.

Spinoza fait de la Bible, la mémoire du peuple hébreu, mais en conteste très rationnellement le caractère "révélé". La Torah, on le sait à présent, a été écrite après le retour d'exil de Babylone et a été conçue de façon à donner une identité forte aux rescapés de la déportation. Donc, Spinoza fonde la critique biblique.

Mais Spinoza est surtout un mystique rationaliste et moniste. Dans "L'éthique", il tire toutes les conclusions de son grand axiome : Deus sive Natura, "Dieu, autrement dit la Nature".

Spinoza traduit, dans les termes de la métaphysique moderne, la vieille intuition secrète de la Kabbale ancienne : Dieu est le tout de ce qui existe (panthéisme), tout ce qui existe est en Dieu (panenthéisme) ; Dieu contient le monde et le monde manifeste Dieu ; Dieu est immanent et impersonnel (immanentisme) ; le monde n'est pas créé par Dieu mais il émane de Dieu (émanationnisme vs. créationnisme). La Kabbale ne dit pas autre chose lorsqu'elle fonde sa théorie de l'émanation sur le paradigme de l'arbre séphirotique et de la métaphysique mystique du Séphèr ha-Yètzirah et du Séphèr ha-Zohar.

Le Dieu de Spinoza - comme le Eyn-Sof de la Kabbale, tout comme le Dieu d'Einstein - est tout au-delà des représentations anthropomorphes que les hommes vulgaires s'en font. Il est le Divin impersonnel, le Tout-Un de Plotin, le Brahman du Vedanta, le Tao de Lao-Tseu. YHWH y est une manifestation du Eyn-Sof : il en est la Parole qui institue la Loi hébraïque ; il est un des dieux, un des Elohim, comme El-Elyon ou El-Shaday ; il est un des nombreux avatars du Divin Sans-Limite.

Comment se situe Spinoza par rapport aux textes sacrés et à la pensée juive ?

M.H : Spinoza ramène les textes biblique sur le sol humain, écrits par des hommes, pour des hommes, à la fois mémoire historico-légendaire et fondement d'une idéologie communautaire.

Que les scribes qui ont inventés les textes bibliques, aient été hautement inspirés, Spinoza ne le conteste nullement. Mais entre une inspiration mystique de haut vol et une révélation de bouche à oreille d'un Dieu personnel à un homme élu, il y a un fossé que Spinoza ne franchit pas.

Il a étudié les textes toraïques et bibliques durant de longues années. Il les connaît parfaitement. Mais il les lit avec un regard critique : il veut comprendre la réalité du texte, il veut voir les contradictions, les contre-sens. Mais jamais, il n'en nie la valeur exceptionnelle. Il ne rejette pas les textes bibliques, il les assume pleinement, comme ils sont et pour ce qu'ils sont. Ils ne sont pas des monographies d'historiens. Ils ne prétendent nullement à quelque historicité que ce soit. Spinoza, comme les kabbalistes, les voit, les regarde, les lit et les étudie comme des récits édifiants, porteurs des messages fondateurs de la vie et de l'histoire d'un peuple.

Quant au rapport de Spinoza avec la pensée juive, la question n'a de sens que si l'on définit bien de laquelle des multiples pensées juives l'on parle. Celle du mosaïsme ? Celle des textes prophétiques ? Celle de l'orthodoxie sadducéenne ? Celle de l'hérésie pharisienne ? Celle de la Mishnah et des Talmuds ? Celle du rabbinisme légaliste ? Celle du kabbalisme mystique ?

C'est évidemment de ce dernier que Spinoza se rapproche le plus.

L’œuvre de Spinoza est-elle en accord avec la pensée juive rabbinique ?

M.H : Y a-t-il une et une seule pensée juive rabbinique? Certainement pas au 17ème siècle, du vivant de Spinoza. Et certainement pas aujourd'hui non plus, à l'heure où le Judaïsme revendique, à bon droit, d'être la seule des trois religions du Livre à avoir échappé au dogmatisme, à l'autoritarisme et au cléricalisme. Chaque Juif est prêtre dans sa maison. Il y a autant de Judaïsmes que de Juifs. Et c'est très bien ainsi : c'est la grande force de notre foi vivante.

Spinoza est un mystique et un métaphysicien, tellement au-delà des particularismes théologiques ou légalistes. Le Talmud ne l'intéresse pas : humain, trop humain. Seul Dieu l'intéresse ou, plutôt, seul le Divin au-delà de Dieu et des dieux l'intéresse. C'est là que tout se fonde : le monde et l'éthique. Le reste est détail.

Bien sûr, si l'on veut caricaturer et assimiler la "pensée juive rabbinique" à l'orthodoxie talmudique stricte, Spinoza est en désaccord radical avec ce théisme dualiste et idéaliste, moralisateur et ratiocineur. Ce désaccord est aussi flagrant et radical que l'est celui entre ce rabbinisme stérile et sclérosant, et le kabbalisme mystique et moniste.

En toute tradition spirituelle, coexistent, parfois pacifiquement, parfois belliqueusement, deux courants : le courant exotérique de l'obéissance à la règle et le courant ésotérique de la quête de l'extase.

Spinoza participe clairement et viscéralement de ce second. Sa voie est celle de la rationalité.

Pourquoi a-t-il été excommunié ?

M.H : Le prononcé d'un ‘hérèm est affaire communautaire, locale, particulariste. Cela n'a rien de commun avec l'excommunication catholique qui retranche un individu de l'Eglise universelle. Le 'hérèm signifie que le comportement d'un individu est devenu incompatible avec le bon fonctionnement harmonieux et adéquat d'une communauté précise, en l'occurrence la communauté "portugaise" d'Amsterdam, et que ledit individu est mis à la porte de ladite communauté pour laquelle il devient absolument infréquentable.

En ce qui concerne Spinoza, on ignore tout des tenants et aboutissants réels de cette décision. Pour faire simple, il a été dit que son "athéisme" était incompatible ave la foi de la communauté. Mais Spinoza n'a jamais été athée, il s'en est d'ailleurs parfaitement défendu par écrit. Pour user des termes d'aujourd'hui, Spinoza était antithéiste c'est-à-dire qu'il refusait de croire en l'existence d'un Dieu personnel extérieur au monde, et il était panenthéiste, c'est-à-dire qu'il croyait que le Divin, le Réel, la Nature étaient tout Un dont tout ce qui existe participe pleinement (encore une fois, c'est bien ce qu'affirment les doctrines kabbalistiques).

Il est probable que la décision de son retranchement ait aussi été influencée par le fait que Spinoza fréquentait assez assidument des cercles non-juifs dits "libertins" (il faut prendre ce mot au sens qu'il avait au 17ème siècle : libre-penseur, libre-exaministe, libertaire et non pas dans le sens qu'il a aujourd'hui : dévoyé, scabreux, licencieux ou dépravé. Grâce à ces fréquentations, Spinoza put étudier le latin et le grec, et lire les classiques philosophiques anciens dans le texte, ce qui lui donnera une ouverture intellectuelle qui, manifestement, ne fut pas du goût de tous.

Dans votre livre, vous avez sélectionné 150 pensées de Spinoza. Le choix a-t-il été aisé?

M.H : Choisir, c'est renoncer. Et renoncer, c'est terrible. Le format me fut imposé par l'éditeur qui avait conçu sa collection comme cela. Soit. Ainsi soit-il.

Je fréquente les textes de Spinoza depuis très longtemps (ainsi que ceux de Nietzsche, de Lao-Tseu et de Bergson). Et depuis toujours, je retranscris l'un ou l'autre extrait parce qu'à ce moment-là, sans trop savoir pourquoi, ce passage-là me paraissait digne d'une mémoire particulière.

J'ai repris cette liste d'aphorismes glanés au fil de ces années. Il y avait environ deux cents extraits. Il m'a fallu en évincer un cinquantaine. Le critère fut simple : cet aphorisme peut-il parler à tout le monde ou ne me parle-t-il qu'à moi parce qu'il évoque mon vécu particulier ? Ainsi fut-il fait avec le résultat que vous connaissez.

Marc Halévy « Citations de Spinoza expliquées » Eyrolles 184 pages 10 euros www.editions-eyrolles.com

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