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Interview de Marc Halévy

24 Juin 2013

Interview de Marc Halévy

Marc Halévy: “Nietzsche vouait une belle admiration au peuple juif”

- Marc Halévy, vous êtes l’auteur du livre « Nietzsche – Prophète du troisième millénaire ? » (éditions Oxus). Peut-on dire que l’œuvre du philosophe allemand recèle une dimension prophétique?

Si l'on se réfère à l'étymologie grecque du mot, le prophète est celui qui voit (phos : la lumière) avant (pro). En ce sens, nul doute que Nietzsche fut prophète et son œuvre prophétique puisque, à la suite de son premier maître, Schopenhauer, et dans le fil du dépassement de la métaphysique de l'Être de Kant par la métaphysique du Devenir de Hegel, Nietzsche proclame le déclin et la mort de la Modernité et de ses idéaux : humanisme, démocratisme, égalitarisme, idéalisme, nihilisme, progressisme, socialisme, industrialisme, matérialisme, etc …

Nietzsche voit clairement l'essence mortifère de cette Modernité dont nous vivons l'agonie terminale de nos jours.

La Modernité se trompe sur tout et spécialement sur ceci que l'homme serait le sommet, le but, le centre de l'univers, qu'il serait "la mesure de toute chose", qu'il serait, comme le proclama Descartes, le détenteur du droit absolu de dominer et d'exploiter la Nature avec, de nos jours, l'évidence des terribles conséquences létales d'une telle attitude.

De plus, la Modernité, après le haut moyen-âge de l'empire chrétien germanique et le bas moyen-âge de la féodalité, est le troisième et dernier avatar du Christianisme qui s'étiole sous nos yeux, sapé par son dogmatisme et son autoritarisme, et rongé par ses contradictions internes (un monothéisme qui conçoit un triple dieu et un diable …).

En conspuant la Modernité, c'est le christianisme, sa morale d'esclave, sa morale du ressentiment, son idéalisme dualiste et culpabilisateur, sa haine de la chair, du monde et de la vie que Nietzsche condamne (et, en toute bonne logique, il condamne, sur le même fil, la continuation laïque du christianisme : le socialisme sous toutes ses formes c'est-à-dire le refus du Réel et de la Nature tels qu'ils sont et vont).

- On a présenté Nietzsche comme un philosophe nihiliste, athée, précurseur du nazisme tout cela est-il sensé ?

Balayons immédiatement le soupçon d'un quelconque rapport entre Friedrich Nietzsche (mort psychiquement en 1889 et physiquement en 1900, rappelons-le) et le socialisme national allemand. La sœur de Nietzsche, Elisabeth, a épousé un certain Forster qui devint dignitaire du mouvement nazi. Lors de la montée au pouvoir d'Adolf Hitler, elle trafiqua les fragments non publiés de son frère et les édita sous le titre (que Nietzsche avait donné à un projet de livre qu'il abandonna) de "La volonté de puissance". Ces textes trafiqués étaient censés offrir, au mouvement socialiste national, une assise philosophique. Mais la supercherie fit long feu et fut vite dénoncée, notamment par Daniel Halévy en France. La remarquable reconstitution, soigneuse et minutieuse, par les Italiens Colli et Montinari et publiée sous le titre "Fragments posthumes", ne laisse aucun doute.

Dans ses œuvres, Nietzsche ne cache pas son dégoût pour le germanisme, pour le militarisme prussien, pour la politique brutale de Bismarck, pour l'inculture, la grossièreté, la barbarie allemandes. N'oublions jamais que Nietzsche se veut descendant de la petite noblesse polonaise et que, dans sa tête, il est un méditerranéen, un grec ancien, un amoureux fou du nord de l'Italie, de la Suisse du sud et des alpes maritimes où il vivra la plus grande part de sa courte vie. Nietzsche lit les philosophes grecs, Héraclite en tête, les moralistes français et quelques philosophes allemands pourvu qu'ils soient anti-kantiens (Schopenhauer, Hegel, Schelling, …).

Quant au nihilisme, c'est-à-dire la posture philosophique qui nie tout sens à quoique ce soit, qui nie toute valeur, toute cohérence, toute éthique, toute métaphysique, Nietzsche en fait l'apanage du "dernier des hommes" qui symbolise les hommes de l'ultramodernité, de la Modernité mourante, finale, extrême. A la fin du prologue de "Ainsi parla Zarathoustra", il affirmera que le nihilisme sera le stade ultime de la Modernité, la fin de l'histoire moderne … ce qui est précisément ce que nous vivons à notre époque dont le nihilisme n'est plus à démontrer. Mais Nietzsche accuse le nihilisme, il ne le pratique pas. Tout au contraire, il donne du sens au monde et, ce faisant, en transmute les valeurs. Il donne du sens au monde en érigeant, en moteur de l'histoire, la volonté de puissance (qui, autrement dit, désigne l'intention profonde et immanente qui anime tout ce qui existe : s'accomplir en plénitude). Il donne du sens à l'humanité en pointant son destin d'être un pont tendu entre l'animal et le Surhumain (ce qui dépasse l'homme et le transcende en lui donnant sens). Il prône des valeurs fortes, élitaires, nobles, aristocratiques tout à l'opposé des valeurs chrétiennes et modernes telles que l'égalité, la démocratie, la pitié, la grégarité, … Nietzsche est un anti-nihiliste, mais il sait que le nihilisme triomphera, malheureusement, à la fin de la Modernité … avant que n'émerge le chemin qui conduira vers le Surhumain.

Enfin, Nietzsche et l'athéisme forment un sujet bien mal compris. Nietzsche - comme Spinoza - n'est pas athée, mais il est farouchement antithéiste : il ne croit pas - et il se moque de cette croyance - en l'existence d'un Dieu personnel, extérieur au monde, créateur et directeur du Ciel et de la Terre. Il réfute toute forme de surnaturel : il est radicalement naturaliste car, pour lui, rien n'existe hors de la Nature. Il découvre, sur le tard, Spinoza, et reconnait alors que le philosophe juif de Hollande fut le plus grand de ses précurseurs.

Nietzsche n'est pas athée, mais antithéiste ; il est aussi un mystique, habité par une spiritualité naturaliste à la Schelling, à la Novalis, à la Schlegel et, plus généralement, à la manière du romantisme allemand. Ses principes cardinaux (la volonté de puissance, le Surhumain, l'éternel retour, l'Amor fati) fonde une mystique de l'immanence, une mystique panenthéiste. Il y a là une sacralisation de la Vie, du Réel qui s'oppose, avec une énergie farouche, à tous les idéalismes qui ne sont que des fuites hors de la Vie et du Réel. Nietzsche est un mystique du Réel. Sans qu'il ait pu le savoir, sa pensée n'est pas bien éloignée du taoïsme de Lao-Tseu ou de la non-dualité des upanishad.

- Est-il vrai que Nietzsche était philosémite et très proche de la pensée philosophique juive ?

Oui, autant Nietzsche avait la christianisme en sainte horreur, autant il vouait une belle admiration au peuple juif. Il voyait, d'ailleurs, dans l'antisémitisme qui, à son époque, pointait déjà son groin affreux, une marque de décadence, de dégénérescence. Autant il voyait, dans le message évangélique, une philosophie de la faiblesse, de la mollesse, du troupeau, de la mièvrerie, autant il trouvait, dans le message toraïque, un posture de force, de puissance, de rigueur, de discipline, un esprit d'aristocratisme profond et élevé.

C'est cela que Nietzsche aime dans l'histoire juive, dans l'âme juive : son aristocratisme, sa noblesse tant éthique qu'intellectuelle.

Le Juif, pour Nietzsche, c'est celui qui refuse la facilité du troupeau et de la pitié, c'est celui qui combat tous les esclavages ("et tu sortiras de la maison d'esclavage"), c'est celui qui assume son destin (l'Amor fati), c'est celui qui œuvre à l'élévation de l'homme vers plus haut que lui. Nietzsche voit dans l'histoire juive comme une preuve ontologique de ses propres vues.

Marc Halévy “Nietzsche Prophète du troisième millénaire?” éditions Oxus 414 pages 29 euros.

Site: www.piktos.fr

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