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interview de Nelly Las

19 Mai 2013

interview de Nelly Las

Nelly Las: Le féminisme est très actif en Israël

Nelly Las, vous êtes historienne, spécialiste du judaïsme contemporain et du féminisme, attachée à l’Université hébraïque de Jérusalem. “Le féminisme face aux dilemmes juifs contemporains” (Les éditions des Rosiers) vient de paraitre sous votre direction. Comment s’est constitué ce livre?

Nelly Las: Ce livre s’est constitué à partir d'un colloque qui a eu lieu à Paris en décembre 2011 à l'occasion de la sortie de mon précédent ouvrage Voix juives dans le féminisme – Résonnances françaises et anglo-américaines (Editions Honoré Champion). Il reprend quelques uns des thèmes que j'avais développés et analysés à partir d'interviews et de documents d'archives, en laissant la parole directement à certaines des personnes citées dans ce livre. Un des objectifs était en fait d'entrouvrir des pistes de réflexion pour des débats à suivre, des rencontres à renouveler. Car la place des femmes dans la vie publique et privée est une lutte permanente, quelles que soient les cultures et les religions.

Qu’entendez-vous par “dilemmes juifs contemporains”?

N.L: Les dilemmes juifs de la modernité ont commencé avec l'Émancipation qui les a confrontés à de nouvelles réalités: dans le ghetto, la question «qui est juif» ne se posait pas : être juif c’était être de religion juive. La sécularisation a brouillé les certitudes de l’identité juive et a nécessité de nouvelles formulations pour la définir: être juif, est-ce un choix ou une donnée dont on ne peut s'échapper? L'horreur de la Shoah, inexplicable, insoutenable, qui n'a pas fait de distinctions entre Juifs assimilés ou religieux, a prouvé les difficultés, sinon l'impossibilité d'échapper à sa condition juive: autant donc l'assumer avec bonheur et gratitude écrira le philosophe Emmanuel Levinas (virement de la malédiction en exultation). A présent, c'est l'état juif qui est constamment sous la menace: Israël soixante cinq ans après sa création, doit justifier chacun de ses gestes, défendre sa légitimité. L’option est soit de considérer le fait d’être juif comme un fait privé qui n’engage que soi-même, soit qu’il implique une responsabilité par rapport à d’autres Juifs (solidarité juive) ou par rapport au monde (universalisme, exemplarisme, tikoun olam). Il y a donc de quoi nourrir maints questionnements concernant l'identité, la mémoire, la solidarité, l'exemplarité/normalité, le séparatisme/universalisme, la religion, la laïcité, sans oublier naturellement le thème spécifique de notre livre: la différence des sexes, le statut des femmes dans la loi juive et ces mêmes dilemmes juifs à travers des témoignages et des réflexions de femmes.

Judaïsme et féminisme sont-ils compatibles?

N.L: Le féminisme, en tant que mouvement social et politique de femmes qui revendiquent égalité, liberté et dignité, est dans une certaine mesure, un impératif du judaïsme. Il est vrai qu'à ses débuts, le mouvement des femmes avait fortement critiqué les trois monothéismes qui les avaient exclues du savoir et leur avaient imposé le silence dans les lieux de cultes. Mais assez rapidement, certaines d'entre elles se sont mises à étudier les diverses interprétations des textes bibliques qui mettent en valeur les rôles féminins. C'est à partir de là qu'est né un féminisme religieux, compatible avec la religion. Il suffit de lire les témoignages de nombreuses femmes juives américaines que je cite dans mon livre « Voix juives dans le féminisme », pour observer l’étonnante synthèse qu’elles font entre leurs convictions féministes et juives. De l’avis des observateurs de la communauté juive américaine, ce féminisme juif a parallèlement contribué à un renouveau du judaïsme aussi bien dans les communautés libérales qu’orthodoxes. Il a tout d’abord poussé des femmes à étudier et approfondir le judaïsme, pour mieux le défendre et l’adapter à leurs convictions. Dans la dernière partie du livre « Le féminisme face aux dilemmes juifs contemporains », nous avons également des témoignages inédits de femmes juives françaises de diverses tendances, qui affirment le lien entre leur judéité et leur féminisme: Catherine Garson-Itzhaki, «femme religieuse libérée» nous révèle par exemple que «c'est dans le mouvement féministe qu'elle «a renoué avec ses racines juives», et que cela a même contribué par la suite à son «engagement de Torah».

Le féminisme est-il répandu en Israël?

N.L: Le féminisme est très actif en Israël où il a remporté des succès indéniables, notamment du point de vue législatif: des lois importantes ont été votées contre la discrimination des femmes dans le travail, contre la violence, le harcèlement sexuel et la publicité sexiste. Les femmes ont accès à tous les postes (à l’exclusion des fonctions religieuses au sein du judaïsme orthodoxe): elles peuvent être premier ministre, contrôleur de l’État ou juge à la Cour suprême de justice. Le terme de "féminisme", jadis stigmatisé, est entré dans le langage courant, et revendiqué par des femmes politiques de toutes tendances, des journalistes, des femmes aussi bien laïques que religieuses. Il existe aussi un mouvement féministe juif orthodoxe très dynamique du nom de Kolekh (Ta voix) qui milite pour plus d'égalité dans le cadre même de la Loi juive (Halakha). Cela ne veut pas dire que tout soit au beau-fixe pour les femmes en Israël. Il subsiste en effet des discriminations majeures du fait des fondements religieux de l’État juif laïque. Les mariages et les divorces étant sous autorité rabbinique, les femmes sont d'emblée désavantagées. L'orthodoxie se radicalise, et tend vers un séparatisme hommes/femmes, qui est toujours au détriment des femmes. D'autre part, certains partis politiques (partis ultra-orthodoxes et partis arabes) excluent les femmes pour des raisons culturelles ou religieuses. Cela réduit d'emblée le nombre de femmes en politique; on constate cependant une avancée dans la 19ème Knesset qui compte 27 femmes députées sur 120 (21,6%). D'autre part, il est intéressant de constater que trois partis politiques ont à leur tête des femmes (Avoda, Meretz, Hatnoua).

La Bible (Tanakh) contient-elle des récits féministes?

N.L: Il y a des interprétations féministes de nombreux récits bibliques. Je ne pourrai évidemment pas les citer tous. Mais cela commence par le récit de la création d'Adam et Eve ("Masculin et féminin il les créa", comme nous le rappelle Rachi).

Celui que je préfère est l'épopée de la sortie d'Egypte où des femmes ont un rôle essentiel, et particulièrement Myriam, sœur de Moïse, sans oublier la fille du Pharaon qui désobéit aux ordres de son père pour le sauver des eaux. L'histoire de Ruth et Naomi a également donné lieu à de très belles interprétations. Les femmes sont présentes dans la Bible en tant que matriarches, prophétesses, femmes du peuple. Certaines ont même contribué à sauver le peuple d'Israël. Il existe toute une littérature en hébreu, en anglais et même en français qui mettent en valeur ces interprétations.

“Le féminisme face aux dilemmes juifs contemporains” Sous la direction de Nelly Las (Les éditions des Rosiers) 182 pages. www.editionsdesrosiers.fr

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