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Interview Francis Weill

6 Mai 2013

Interview  Francis Weill

Pr Francis Weill: : le Seigneur a sans doute, lorsqu'Il s'adresse à Ses peuples, différentes formes de révélation.

Pr. Francis Weill, vous êtes pionnier de l’échographie, professeur honoraire d’imagerie médicale à la faculté de médecine de Besançon. Votre dernier livre s’intitule: “Chrétiens et juifs, juifs et chrétiens L’inéluctable fraternité” (Ed. L’Harmattan). Le contentieux judéo-chrétien prend-il sa source dans les textes bibliques?

Francis Weill : A mon sens pas vraiment. Le conflit, qui est quand même plus "christiano-juif" que judéo-chrétien, commence dans l'antiquité en raison des relations qu'avaient tissées les juifs, et que vont établir les chrétiens, avec l'Empire romain : ce conflit a d'abord une origine politique. Il devient religieux quand naît, à la suite de l'hérésie de Marcion, au 2è siècle, la théologie de la substitution, c’est à dire la certitude absolue de la supériorité de la foi nouvelle qui doit se substituer à l'ancienne, proclamée dépassée et sans valeur. La politique s'était cependant transférée dès l'origine vers le religieux puisque dès leur rédaction, à partir de la fin du premier siècle, les Evangiles fourmillent d'expressions antijuives qui déboucheront sur le paradigme pervers, totalement infondé, du déicide.

La fidélité des juifs au judaïsme a évidemment une source biblique, puisque la notion juive de transcendance et d'unicité divines excluent l'incarnation.

Il faut bien voir que la théologie de la substitution repose sur une méconnaissance profonde de la conception juive du divin – en fait sur la non mixité de l'esprit grec et de l'esprit juif.

Comment expliquer un tel malentendu?

F.W : C'est donc beaucoup plus qu'un malentendu, c'est une opposition frontale dont va souffrir celui qui n'a pas le pouvoir politique : le peuple juif. La notion juive de la toute puissance de l'Unique s'accompagne d'une référence permanente au début de l'Histoire : la Création, et à sa fin, la venue du Messie, dans le cadre de l'Eternité. La christianisme considère que le Messie est venu, même si les temps messianiques sont pas encore advenus : ils ne surviendront que lors du retour de son Messie, la ''parousie''. le christianisme a inventé une nouvelle création, exprimée par la venue de son Messie : le christianisme fait commencer l'Histoire à la naissance de Jésus et choisit ainsi de méconnaître l'éternité. Or, dans l'interprétation biblique, il faut toujours se rappeler

le Ps. 90, 4 : " Seigneur, mille ans sont à tes yeux comme la journée d'hier". L'idée qu'après quelques-uns de Ses jours le Quadoch baroukh hou (Le Saint béni soit-Il) a bouleversé toute sa révélation est incongrue dans le cadre de l'Eternité. Par contre, et c'est cela que nous juifs nous devons admettre, la toute puissance divine ne peut être absente lorsqu'une autre révélation concerne un milliard d'individus : le Seigneur a sans doute, lorsqu'Il s'adresse à Ses peuples, différentes formes de révélation.

Nous devons donc apprendre à considérer le christianisme non comme une dérive, comme une hérésie condamnable, mais comme une autre expression de foi, qui, dans les temps messianiques, rejoindra la montagne de Sion selon l'annonce de nos prophètes, Mic. 4 :1-5.

Vatican II” a-t-il sensiblement modifié les relations judéo-chrétiennes?

F.W : Oui, parce que Vatican II a, non sans difficulté, non sans une certaine ambigüité, renoncé à la substitution. Ceci a été proclamé avec force par Jean-Paul II lors de la rencontre oecuménique d'Assise en 2002, quand il a dit que :"l'attente messianique des juifs était légitime''. Pour la première fois, vue du côté chrétien, notre fidélité à la révélation du Sinaï n'était plus considérée comme un acte de rébellion punissable, mais comme l'expression légitime d'une conception originale et originelle des relations entre D. et l'homme et de l'homme avec D.. Cela été un progrès immense dans le champ si tendu de nos relations. De fait depuis le concile les chrétiens ont complètement changé l'enseignement de leur foi (le catéchisme), condamné l'antijudaïsme d'Eglise, remis en honneur l'étude et la lecture de notre bible (le "premier Testament''), entrepris d'atténuer ou d'extirper des Evangiles les passages offensants pour les juifs, et pour certains d'entre eux (les évêques de France) exprimé culpabilité collective et repentir pour les événements tragiques du passé. C'est ce fond de retour vers la légitimité de notre foi et de notre culture biblique exclusive qui a conduit des papes dans les synagogues et devant le Mur occidental. Face à cette démarche historique nous pouvons, nous devons nous engager dans la voie du pardon et de la compréhension. Car il existe une théologie juive du pardon.

Les obstacles à la fraternité entre juifs et chrétiens sont-ils tous levés?

F.W : Non, malheureusement, pour différentes raisons :

- la désaffection des chrétiens pour leur religion les éloigne des églises où devrait justement s'enseigner ce nouveau catholicisme ouvert au judaïsme.

- l'âge des prêtres dont beaucoup ont été formés avant le concile dont ils n'ont pas vraiment assimilé les conclusions

- Et surtout le fait que le concile a été une événement limité au catholicisme occidental: plus on va vers l'est (voir par exemple en Pologne ou en Hongrie) et moins ses effets se font sentir. Il n'a pas été vraiment assimilé dans les églises catholiques du Moyen-Orient. Il n' y a pas eu de concile dans les églises orthodoxes.

De notre côté la méfiance et l'indifférence sont encore profondes. Pourtant n'oublions pas que, face au négationnisme éhonté de l'islam, nous pouvons puiser dans les Evangiles et les Actes de Apôtres un autre témoignage de notre présence, juive et judéo-chrétienne, dans l'Israël antique et à Jérusalem.

Je suis convaincu qu'une fraternité commence à se dessiner, et qu'elle est indispensable face à l'ascension, à la diffusion de l'islam radical, qui est aussi bien anti-chrétien qu'anti-juif. Elle est esquissée dans le Psaume 133, le Psaume de la fraternité, aussi bien que dans le beau texte de la Genèse qui nous dépeint la réconciliation de Jacob et d'Esaü (Gn. 33 :1-4). Oui, je suis convaincu que désormais, à travers les soubresauts de l'Histoire, nos deux troncs, issus du même terreau, vont s'appuyer l'un sur l'autre.

Cette fraternité ne peut cependant ne peut devenir réelle et complète qu'à trois conditions:

- que l'Eglise poursuive ses efforts pour effacer dans ses rangs toute trace de l'antijudaïsme chrétien originel

- que dans ce cadre elle s'engage dans la lutte contre l'antisémitisme de l'islam. L'Eglise qui nous a si longtemps persécutés doit apprendre à nous défendre.

- qu'enfin elle s'engage dans la défense d'Israël, héritier légitime de l'Israël antique où le christianisme est né et qui reste le lieu géométrique du messianisme.

Francis Weill Chrétiens et juifs, juifs et chrétiens L'inéluctable fraternité L'Harmattan 130 pages 13,50 euros www.librairieharmattan.com

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