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Interview de Michel Abitbol

9 Mai 2013

Interview de Michel Abitbol

Michel Abitbol: Malheureusement, le monde juif n’a pas surmonté les conséquences démographiques de la Shoah.

Michel Abitbol, vous êtes historien, orientaliste, professeur émérite de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Votre dernier livre s’intitule: “Histoire des juifs De la genèse à nos jours” (Editions Perrin).

L’histoire du peuple juif est-elle essentiellement basée sur les persécutions ?

Michel Abitbol : Non, je ne partage pas la vision "lacrymale" de certains de mes collègues historiens : la pérennité du peuple juif s'explique, de mon point de vue, par le fait que, évoluant la plupart du temps, dans des environnements hostiles, les juifs ont maintenu une discipline de fer à l'intérieur de leurs communautés, tout en enrichissant, siècle après siècle, leur religion et leur vision du monde d'apports et de concepts nouveaux d'origine grecque, persane, arabe, etc.. pour la formulation de contenus spécifiquement juifs. De la sorte, ils ont développé une conscience historique commune, forgée depuis l'époque du second Temple, et une identité religieuse immuable, enchevêtrement touffu de dogmes et croyances, à la fois universelles, nationales et communautaires, embrassant le présent et le passé et se projetant dans le futur.

Comment expliquer la pérennité du peuple juif alors que de grandes puissances comme l’Egypte, la Grèce, Rome... ont disparu?

M.A : La disparition de ces grandes puissances de l'Antiquité s'explique en grande partie par des facteurs historiques et culturels inhérents à leur passé . S'agissant des juifs, la "dispersion" ou "Galouth" aura été, en fin de compte, bénéfique à la pérennisation du judaïsme dans le monde, la migration d'un point à un autre du globe, ayant accompagné comme son ombre l'histoire des juifs à travers les âges, depuis l'époque des Patriarches jusqu'à à nos jours. Et c'est ainsi que, tout en considérant l'Exil, la Galouth comme un châtiment, les traditionalistes juifs ont souvent béni le ciel pour l'occasion qui a été offerte à Israël de répandre le message de D.ieu parmi les Gentils.

Le monde juif a-t-il surmonté le drame de la Shoah, au moins sur le plan démographique?

M.A : Non malheureusement, le monde juif n’a pas surmonté les conséquences démographiques de la Shoah : il y avait 16 600 000 juifs en 1939. Ils ne sont plus que 13 millions , aujourd’hui. Une perte de 4 millions guère comblée plus de soixante ans après la Shoah.

Quelles sont les menaces qui pèsent aujourd’hui sur ce peuple ?

M.A : La menace la plus cruciale est la disparition à plus ou moyen terme de vastes régions du monde - l'Europe et le Proche-Orient, principalement - qui pendant des millénaires ont été les principaux foyers de créativité juive dans l'histoire. Comme à la veille de la destruction du Temple, Israël est aujourd'hui le plus grand centre juif du monde, dépassant depuis 2010 les Etats-Unis. Ironie du sort: seule l'Allemagne a vu sa population juive augmenter sensiblement depuis la guerre, les autres communautés du monde occidental - dont celle de la France - affichant une stagnation démographique alarmante.

Enfin, parallèlement à leur déclin démographique inexorable en Europe et en Amérique, les juifs sont pour la première fois de leur histoire, totalement absents des régions du monde - Chine et pays de l'Asie du Sud-Est, en l'occurrence - où s'écrit une nouvelle histoire du monde.

Michel Abitbol « Histoire des juifs De la genèse à nos jours » Edtions Perrin

734 pages 27 euros www.editions-perrin.fr

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Interview de Didier Nebot

9 Mai 2013

Interview de Didier Nebot

Didier Nebot: Suivre les traces d’une famille juive

Dr Didier Nebot, vous êtes stomatologiste à l’OSE (Oeuvre de secours aux enfants), président de l’association « MORIAL, mémoire et traditions des juifs d’Algérie ». Votre roman s'intitule “Mémoire d’un dhimmi Cinq siècles d’histoire juive en Algérie” (Les éditions des Rosiers). Que signifie le terme dhimmi?

Didier Nebot : Un petit extrait de mon livre vous en donnera l'explication:

« Lorsque le groupe d'arabes l’obligea à descendre de cheval, il resta interdit. Lorsqu’il reçut des coups, la surprise fut plus forte que l’humiliation.

"Pourquoi ? Qu’ai-je fait ?" S'étonna Gabriel.

Bouzid s’esclaffa : "Mais nous autres, pauvres juifs, n’avons pas le droit de monter à cheval ! D’où t’est venue cette idée saugrenue ? À cheval ! Va épouser la fille du cheik pendant que tu y es ! Tu as enfreint l’une des interdictions les plus définitives, édictées par la charte d’Omar." Devant l’incompréhension de Gabriel, il poursuivit: "Tu sais bien, le calife Omar, le successeur de Mahomet. C’est lui qui a élaboré les règles et les devoirs que les dhimmi doivent respecter en terre d’islam pour avoir la vie sauve."

"Les dhimmi ?"

"Oui, les protégés de la cité musulmane, ceux des autres religions, nous, quoi."

Pourquoi avoir écrit un roman et non un essai pour faire connaitre l’histoire des juifs d’Algérie?

D.N : Au moment où nos racines vont se perdre dans cette Algérie difficile, qui n’a été qu’un long passage pour les nôtres, où nos enfants construiront un futur qui les éloignera définitivement des odeurs et des lieux où ont vécu leurs ancêtres, il m’a paru utile d’écrire un tel ouvrage.

J’ai souhaité de manière, relativement romanesque, suivre les traces d’une famille juive, sur cinq siècles, depuis son exil d’Espagne, au temps d’Isabelle la Catholique, jusqu’à son départ d’Algérie pour la France, en 1962. J'ai choisi le parti pris du roman pour mieux nous identifier à nos ancêtres qui vécurent dans ce pays.

Qu’est-ce qui caractérise les personnages de ce roman?

D.N : La transmission et la fidélité aux racines

Quel est le but de l’association MORIAL dont vous êtes le président?

D.N : L'association MORIAL, mémoire et traditions des juifs d'Algérie, a pour objectif de sauvegarder et transmettre la mémoire culturelle et traditionnelle des juifs d'Algérie. L'association est en plein essor et en l'espace de deux ans elle est devenue la référence des juifs d'Algérie. Vous pouvez vous en rendre compte en vous rendant sur notre site: www.morial.fr qui est très visité, 55000 visiteurs en moins d'une année. Nous recevons continuellement des témoignages et des récits de personnes originaires d’Algérie qui viennent alimenter notre site de mémoire.

En 2012 nous avons organisé un colloque sur le thème "2000 ans d'histoire juive en Algérie" qui a réuni plus de mille personnes et un concours enfants sur le thème "Papy, mamy, racontez moi votre Algérie". Ce fut un grand succès.

Cette année 2013 sera toute aussi riche, voici ce que nous organiserons

En partenariat avec le festival des cultures juives, le 10 juin 2013, nous donnerons une conférence à la mairie du 3ème arrondissement de Paris sur

« La KAHENA », cette reine judéo-berbère qui au VIIème siècle, en Algérie, s’opposa à l’Islam.

Le 21 juin 2013, toujours avec le festival des cultures juives, à la mairie du 4ème arrondissement, « L’opération TORCH ». Comment, le 8 novembre 1942, une poignée de résistants juifs algérois, avec quelques compatriotes chrétiens, permit aux alliés de débarquer en Algérie, en prenant tous les points stratégiques de la ville.

Le 20 octobre 2013 nous organisons la « Commémoration des 70 ans du rétablissement du décret Crémieux qui avait été aboli par les troupes du Maréchal Pétain ».

Didier Nebot Mémoire d'un dhimmi « Cinq siècles d'histoire juive en Algérie » Les éditions des Rosiers 332 pages 20 euros www.editionsdesrosiers.fr

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Interview Francis Weill

6 Mai 2013

Interview  Francis Weill

Pr Francis Weill: : le Seigneur a sans doute, lorsqu'Il s'adresse à Ses peuples, différentes formes de révélation.

Pr. Francis Weill, vous êtes pionnier de l’échographie, professeur honoraire d’imagerie médicale à la faculté de médecine de Besançon. Votre dernier livre s’intitule: “Chrétiens et juifs, juifs et chrétiens L’inéluctable fraternité” (Ed. L’Harmattan). Le contentieux judéo-chrétien prend-il sa source dans les textes bibliques?

Francis Weill : A mon sens pas vraiment. Le conflit, qui est quand même plus "christiano-juif" que judéo-chrétien, commence dans l'antiquité en raison des relations qu'avaient tissées les juifs, et que vont établir les chrétiens, avec l'Empire romain : ce conflit a d'abord une origine politique. Il devient religieux quand naît, à la suite de l'hérésie de Marcion, au 2è siècle, la théologie de la substitution, c’est à dire la certitude absolue de la supériorité de la foi nouvelle qui doit se substituer à l'ancienne, proclamée dépassée et sans valeur. La politique s'était cependant transférée dès l'origine vers le religieux puisque dès leur rédaction, à partir de la fin du premier siècle, les Evangiles fourmillent d'expressions antijuives qui déboucheront sur le paradigme pervers, totalement infondé, du déicide.

La fidélité des juifs au judaïsme a évidemment une source biblique, puisque la notion juive de transcendance et d'unicité divines excluent l'incarnation.

Il faut bien voir que la théologie de la substitution repose sur une méconnaissance profonde de la conception juive du divin – en fait sur la non mixité de l'esprit grec et de l'esprit juif.

Comment expliquer un tel malentendu?

F.W : C'est donc beaucoup plus qu'un malentendu, c'est une opposition frontale dont va souffrir celui qui n'a pas le pouvoir politique : le peuple juif. La notion juive de la toute puissance de l'Unique s'accompagne d'une référence permanente au début de l'Histoire : la Création, et à sa fin, la venue du Messie, dans le cadre de l'Eternité. La christianisme considère que le Messie est venu, même si les temps messianiques sont pas encore advenus : ils ne surviendront que lors du retour de son Messie, la ''parousie''. le christianisme a inventé une nouvelle création, exprimée par la venue de son Messie : le christianisme fait commencer l'Histoire à la naissance de Jésus et choisit ainsi de méconnaître l'éternité. Or, dans l'interprétation biblique, il faut toujours se rappeler

le Ps. 90, 4 : " Seigneur, mille ans sont à tes yeux comme la journée d'hier". L'idée qu'après quelques-uns de Ses jours le Quadoch baroukh hou (Le Saint béni soit-Il) a bouleversé toute sa révélation est incongrue dans le cadre de l'Eternité. Par contre, et c'est cela que nous juifs nous devons admettre, la toute puissance divine ne peut être absente lorsqu'une autre révélation concerne un milliard d'individus : le Seigneur a sans doute, lorsqu'Il s'adresse à Ses peuples, différentes formes de révélation.

Nous devons donc apprendre à considérer le christianisme non comme une dérive, comme une hérésie condamnable, mais comme une autre expression de foi, qui, dans les temps messianiques, rejoindra la montagne de Sion selon l'annonce de nos prophètes, Mic. 4 :1-5.

Vatican II” a-t-il sensiblement modifié les relations judéo-chrétiennes?

F.W : Oui, parce que Vatican II a, non sans difficulté, non sans une certaine ambigüité, renoncé à la substitution. Ceci a été proclamé avec force par Jean-Paul II lors de la rencontre oecuménique d'Assise en 2002, quand il a dit que :"l'attente messianique des juifs était légitime''. Pour la première fois, vue du côté chrétien, notre fidélité à la révélation du Sinaï n'était plus considérée comme un acte de rébellion punissable, mais comme l'expression légitime d'une conception originale et originelle des relations entre D. et l'homme et de l'homme avec D.. Cela été un progrès immense dans le champ si tendu de nos relations. De fait depuis le concile les chrétiens ont complètement changé l'enseignement de leur foi (le catéchisme), condamné l'antijudaïsme d'Eglise, remis en honneur l'étude et la lecture de notre bible (le "premier Testament''), entrepris d'atténuer ou d'extirper des Evangiles les passages offensants pour les juifs, et pour certains d'entre eux (les évêques de France) exprimé culpabilité collective et repentir pour les événements tragiques du passé. C'est ce fond de retour vers la légitimité de notre foi et de notre culture biblique exclusive qui a conduit des papes dans les synagogues et devant le Mur occidental. Face à cette démarche historique nous pouvons, nous devons nous engager dans la voie du pardon et de la compréhension. Car il existe une théologie juive du pardon.

Les obstacles à la fraternité entre juifs et chrétiens sont-ils tous levés?

F.W : Non, malheureusement, pour différentes raisons :

- la désaffection des chrétiens pour leur religion les éloigne des églises où devrait justement s'enseigner ce nouveau catholicisme ouvert au judaïsme.

- l'âge des prêtres dont beaucoup ont été formés avant le concile dont ils n'ont pas vraiment assimilé les conclusions

- Et surtout le fait que le concile a été une événement limité au catholicisme occidental: plus on va vers l'est (voir par exemple en Pologne ou en Hongrie) et moins ses effets se font sentir. Il n'a pas été vraiment assimilé dans les églises catholiques du Moyen-Orient. Il n' y a pas eu de concile dans les églises orthodoxes.

De notre côté la méfiance et l'indifférence sont encore profondes. Pourtant n'oublions pas que, face au négationnisme éhonté de l'islam, nous pouvons puiser dans les Evangiles et les Actes de Apôtres un autre témoignage de notre présence, juive et judéo-chrétienne, dans l'Israël antique et à Jérusalem.

Je suis convaincu qu'une fraternité commence à se dessiner, et qu'elle est indispensable face à l'ascension, à la diffusion de l'islam radical, qui est aussi bien anti-chrétien qu'anti-juif. Elle est esquissée dans le Psaume 133, le Psaume de la fraternité, aussi bien que dans le beau texte de la Genèse qui nous dépeint la réconciliation de Jacob et d'Esaü (Gn. 33 :1-4). Oui, je suis convaincu que désormais, à travers les soubresauts de l'Histoire, nos deux troncs, issus du même terreau, vont s'appuyer l'un sur l'autre.

Cette fraternité ne peut cependant ne peut devenir réelle et complète qu'à trois conditions:

- que l'Eglise poursuive ses efforts pour effacer dans ses rangs toute trace de l'antijudaïsme chrétien originel

- que dans ce cadre elle s'engage dans la lutte contre l'antisémitisme de l'islam. L'Eglise qui nous a si longtemps persécutés doit apprendre à nous défendre.

- qu'enfin elle s'engage dans la défense d'Israël, héritier légitime de l'Israël antique où le christianisme est né et qui reste le lieu géométrique du messianisme.

Francis Weill Chrétiens et juifs, juifs et chrétiens L'inéluctable fraternité L'Harmattan 130 pages 13,50 euros www.librairieharmattan.com

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Interview de Marc Halévy

6 Mai 2013

Interview de Marc Halévy

Marc Halévy : Spinoza n'a jamais été athée

Marc Halévy, vous êtes docteur, chercheur, conférencier et expert en noétique. Votre dernier livre s’intitule: “Citations de Spinoza expliquées” (éditions Eyrolles). Qu’est-ce qui caractérise la pensée de Spinoza (1632-1677) ?

Marc Halévy : Spinoza est réellement le premier penseur de la Modernité. Descartes est encore trop embourbé dans les catégories de la scholastique médiévale dont il souhaite se défaire mais qui engluent encore sa pensée (Spinoza, dans le résumé des œuvres de Descartes qu'il fait pour son élève, ne manque pas de mettre le doigt sur les illogismes et les incohérences de la pensée cartésienne). Spinoza, parce que juif, parce que hollandais, parce que proches de la pensée libre des cercles amstellodamois, ne connaît pas cet engluement scholastique.

Spinoza se trouve au carrefour de deux grandes mouvances philosophiques.

Celle de la Kabbale qui, au travers de son maitre probable, Abraham Cohen de Herrera, auteur du "Portail du Ciel", lui fit adopter un naturalisme moniste (il est utile de noter que le rabbin qui signa le décret de 'hérèm de Spinoza est précisément le traducteur du "Portail du Ciel").

Celle de la pensée libre hollandaise, férue de rationalisme, de science et de mathématique, représentée par les frères De Witt, protecteurs de Spinoza après la publication de son "Traité théologico-politique".

Bien légitimement, Spinoza est surtout connu pour "L'éthique", monumental ouvrage rédigé more geometrico , c'est-à-dire comme un traité de géométrie à la mode euclidienne, avec postulats, théorèmes, démonstrations, lemmes, corollaires et scolies. Mais le seul ouvrage majeur publié de son vivant fut le "Traité théologico-politique" qui, par une analyse fine et terriblement en avance sur la science biblique d'aujourd'hui, pose deux certitudes fortes et sacrilèges pour l'époque : la première est que les textes bibliques ont été rédigés par de nombreux auteurs, à différentes époques et rassemblés en un seul tenant malgré les évidentes contradictions entre eux ; la seconde est que la loi dite morale, comme celle attribuée à Moïse, est un instrument de pouvoir des hommes forts sur les hommes faibles où Dieu n'a rien à voir.

Spinoza fait de la Bible, la mémoire du peuple hébreu, mais en conteste très rationnellement le caractère "révélé". La Torah, on le sait à présent, a été écrite après le retour d'exil de Babylone et a été conçue de façon à donner une identité forte aux rescapés de la déportation. Donc, Spinoza fonde la critique biblique.

Mais Spinoza est surtout un mystique rationaliste et moniste. Dans "L'éthique", il tire toutes les conclusions de son grand axiome : Deus sive Natura, "Dieu, autrement dit la Nature".

Spinoza traduit, dans les termes de la métaphysique moderne, la vieille intuition secrète de la Kabbale ancienne : Dieu est le tout de ce qui existe (panthéisme), tout ce qui existe est en Dieu (panenthéisme) ; Dieu contient le monde et le monde manifeste Dieu ; Dieu est immanent et impersonnel (immanentisme) ; le monde n'est pas créé par Dieu mais il émane de Dieu (émanationnisme vs. créationnisme). La Kabbale ne dit pas autre chose lorsqu'elle fonde sa théorie de l'émanation sur le paradigme de l'arbre séphirotique et de la métaphysique mystique du Séphèr ha-Yètzirah et du Séphèr ha-Zohar.

Le Dieu de Spinoza - comme le Eyn-Sof de la Kabbale, tout comme le Dieu d'Einstein - est tout au-delà des représentations anthropomorphes que les hommes vulgaires s'en font. Il est le Divin impersonnel, le Tout-Un de Plotin, le Brahman du Vedanta, le Tao de Lao-Tseu. YHWH y est une manifestation du Eyn-Sof : il en est la Parole qui institue la Loi hébraïque ; il est un des dieux, un des Elohim, comme El-Elyon ou El-Shaday ; il est un des nombreux avatars du Divin Sans-Limite.

Comment se situe Spinoza par rapport aux textes sacrés et à la pensée juive ?

M.H : Spinoza ramène les textes biblique sur le sol humain, écrits par des hommes, pour des hommes, à la fois mémoire historico-légendaire et fondement d'une idéologie communautaire.

Que les scribes qui ont inventés les textes bibliques, aient été hautement inspirés, Spinoza ne le conteste nullement. Mais entre une inspiration mystique de haut vol et une révélation de bouche à oreille d'un Dieu personnel à un homme élu, il y a un fossé que Spinoza ne franchit pas.

Il a étudié les textes toraïques et bibliques durant de longues années. Il les connaît parfaitement. Mais il les lit avec un regard critique : il veut comprendre la réalité du texte, il veut voir les contradictions, les contre-sens. Mais jamais, il n'en nie la valeur exceptionnelle. Il ne rejette pas les textes bibliques, il les assume pleinement, comme ils sont et pour ce qu'ils sont. Ils ne sont pas des monographies d'historiens. Ils ne prétendent nullement à quelque historicité que ce soit. Spinoza, comme les kabbalistes, les voit, les regarde, les lit et les étudie comme des récits édifiants, porteurs des messages fondateurs de la vie et de l'histoire d'un peuple.

Quant au rapport de Spinoza avec la pensée juive, la question n'a de sens que si l'on définit bien de laquelle des multiples pensées juives l'on parle. Celle du mosaïsme ? Celle des textes prophétiques ? Celle de l'orthodoxie sadducéenne ? Celle de l'hérésie pharisienne ? Celle de la Mishnah et des Talmuds ? Celle du rabbinisme légaliste ? Celle du kabbalisme mystique ?

C'est évidemment de ce dernier que Spinoza se rapproche le plus.

L’œuvre de Spinoza est-elle en accord avec la pensée juive rabbinique ?

M.H : Y a-t-il une et une seule pensée juive rabbinique? Certainement pas au 17ème siècle, du vivant de Spinoza. Et certainement pas aujourd'hui non plus, à l'heure où le Judaïsme revendique, à bon droit, d'être la seule des trois religions du Livre à avoir échappé au dogmatisme, à l'autoritarisme et au cléricalisme. Chaque Juif est prêtre dans sa maison. Il y a autant de Judaïsmes que de Juifs. Et c'est très bien ainsi : c'est la grande force de notre foi vivante.

Spinoza est un mystique et un métaphysicien, tellement au-delà des particularismes théologiques ou légalistes. Le Talmud ne l'intéresse pas : humain, trop humain. Seul Dieu l'intéresse ou, plutôt, seul le Divin au-delà de Dieu et des dieux l'intéresse. C'est là que tout se fonde : le monde et l'éthique. Le reste est détail.

Bien sûr, si l'on veut caricaturer et assimiler la "pensée juive rabbinique" à l'orthodoxie talmudique stricte, Spinoza est en désaccord radical avec ce théisme dualiste et idéaliste, moralisateur et ratiocineur. Ce désaccord est aussi flagrant et radical que l'est celui entre ce rabbinisme stérile et sclérosant, et le kabbalisme mystique et moniste.

En toute tradition spirituelle, coexistent, parfois pacifiquement, parfois belliqueusement, deux courants : le courant exotérique de l'obéissance à la règle et le courant ésotérique de la quête de l'extase.

Spinoza participe clairement et viscéralement de ce second. Sa voie est celle de la rationalité.

Pourquoi a-t-il été excommunié ?

M.H : Le prononcé d'un ‘hérèm est affaire communautaire, locale, particulariste. Cela n'a rien de commun avec l'excommunication catholique qui retranche un individu de l'Eglise universelle. Le 'hérèm signifie que le comportement d'un individu est devenu incompatible avec le bon fonctionnement harmonieux et adéquat d'une communauté précise, en l'occurrence la communauté "portugaise" d'Amsterdam, et que ledit individu est mis à la porte de ladite communauté pour laquelle il devient absolument infréquentable.

En ce qui concerne Spinoza, on ignore tout des tenants et aboutissants réels de cette décision. Pour faire simple, il a été dit que son "athéisme" était incompatible ave la foi de la communauté. Mais Spinoza n'a jamais été athée, il s'en est d'ailleurs parfaitement défendu par écrit. Pour user des termes d'aujourd'hui, Spinoza était antithéiste c'est-à-dire qu'il refusait de croire en l'existence d'un Dieu personnel extérieur au monde, et il était panenthéiste, c'est-à-dire qu'il croyait que le Divin, le Réel, la Nature étaient tout Un dont tout ce qui existe participe pleinement (encore une fois, c'est bien ce qu'affirment les doctrines kabbalistiques).

Il est probable que la décision de son retranchement ait aussi été influencée par le fait que Spinoza fréquentait assez assidument des cercles non-juifs dits "libertins" (il faut prendre ce mot au sens qu'il avait au 17ème siècle : libre-penseur, libre-exaministe, libertaire et non pas dans le sens qu'il a aujourd'hui : dévoyé, scabreux, licencieux ou dépravé. Grâce à ces fréquentations, Spinoza put étudier le latin et le grec, et lire les classiques philosophiques anciens dans le texte, ce qui lui donnera une ouverture intellectuelle qui, manifestement, ne fut pas du goût de tous.

Dans votre livre, vous avez sélectionné 150 pensées de Spinoza. Le choix a-t-il été aisé?

M.H : Choisir, c'est renoncer. Et renoncer, c'est terrible. Le format me fut imposé par l'éditeur qui avait conçu sa collection comme cela. Soit. Ainsi soit-il.

Je fréquente les textes de Spinoza depuis très longtemps (ainsi que ceux de Nietzsche, de Lao-Tseu et de Bergson). Et depuis toujours, je retranscris l'un ou l'autre extrait parce qu'à ce moment-là, sans trop savoir pourquoi, ce passage-là me paraissait digne d'une mémoire particulière.

J'ai repris cette liste d'aphorismes glanés au fil de ces années. Il y avait environ deux cents extraits. Il m'a fallu en évincer un cinquantaine. Le critère fut simple : cet aphorisme peut-il parler à tout le monde ou ne me parle-t-il qu'à moi parce qu'il évoque mon vécu particulier ? Ainsi fut-il fait avec le résultat que vous connaissez.

Marc Halévy « Citations de Spinoza expliquées » Eyrolles 184 pages 10 euros www.editions-eyrolles.com

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Interview de Catherine Bensaid

2 Mai 2013

Interview de Catherine Bensaid

Catherine Bensaid: J'ai découvert le caractère extrêmement vivant de la pensée juive

Catherine Bensaid vous êtes psychiatre, psychanalyste co-auteure avec le rabbin Pauline Bebe d’un livre qui s’intitule « L’autre, cet infini » (Robert Laffont). Comment est né ce livre ?

Catherine Bensaid : Ce livre est né de ma rencontre avec le rabbin Pauline Bebe. Nous nous sommes vues pour la première fois à la sortie de mon premier livre « Aime-toi, la vie t’aimera », il y a une vingtaine d’années. J’ai fait ensuite appel à elle lors du décès de mon père, puis de ma mère. J’ai été très touchée par la qualité de sa présence et de son écoute. Et, depuis cinq ans je participe au cours de midrash qu’elle donne deux fois par mois à la Communauté Juive Libérale

(C J L). Nous traduisons les deux premières phrases du texte qu’elle a choisi pour ce jour, et chacun de nous est invité à écrire « son » midrash. Cet exercice qui permet à chacun de laisser libre cours à son imaginaire et sa créativité, est riche autant par ce que nous découvrons chez les autres que dans nos propres écrits. Confrontés à d’autres regards et interprétations, nous ouvrons notre champ de réflexion à de nouvelles perspectives, et à une multitude de sens qui nous avaient échappé. Je suis toujours ressortie de ces cours avec la sensation que mes neurones pétillaient de joie. Par conséquent, j’ai eu envie de faire partager à d’autres cette jubilation d’une pensée libre et en éveil, ainsi que l’enseignement propres à ces petits textes pleins de sagesse : d’offrir aussi cette double approche, qui se complète au lieu de s’opposer, entre la psychanalyse et la spiritualité, la Tradition et une liberté de pensée, la connaissance des textes bibliques et la vie quotidienne.

Votre rencontre et vos échanges avec Pauline Bebe ont-il modifié votre vision du judaïsme ?

C.B: Mes intérêts, avant ma rencontre avec le rabbin Pauline Bebe, se portaient davantage sur la psychanalyse et les sagesses orientales, les textes poétiques et philosophiques, que sur le judaïsme. Donc, je dirais davantage que ma vison s’est élargie ; j’ai découvert peu à peu la pensée juive, le caractère extrêmement vivant de cette pensée toujours en questionnement et en évolution, le bonheur que l’on peut trouver dans le fait même d’étudier, car on ne cesse d’ouvrir son esprit à d’autres points de vue, de l’élever au dessus de ce que nous pouvions considérer comme des certitudes et qui nous limitaient, nous empêchaient de progresser. Me paraît essentielle la notion de perfectibilité, la capacité à revenir sur ses erreurs et à se transformer. Le judaïsme est un hommage au Vivant et à cette Présence infinie qui est à la source de toute vie. Il s’agit ici de ma propre conception du judaïsme, inspirée par les dialogues avec le rabbin Pauline Bebe, mais sans qu’elle n’ait jamais cherché à m’imposer son point de vue. La richesse de tout ce qu’ont pu apporter nos échanges ne peut se limiter à quelques mots.

« L’autre, cet infini » est un dialogue autour de quatre midrachim. Quels sont les éléments communs à ces midrachim ?

C.B: Ces midrashim ont en commun d’être en apparence très accessibles, teintés d’humour, et aussi d’un grand réalisme. Chacun peut se sentir concerné par ces petites histoires qui parlent du désir dans une relation, de la stérilité dans un couple, sur un plan réel ou symbolique, et de la façon dont ce couple peut redevenir vivant et donner la vie, des circonstances présentes à l’origine d’une rencontre, de l’amitié et des raisons de sa nécessité, enfin de ce que signifie le fait d’être nommé et des multiples façons d’honorer, ou de déshonorer, le Nom de Dieu. Ces midrashim permettent d’élever notre réflexion sur nos actes les plus quotidiens et d’y porter un regard neuf, lumineux et éclairant, de réfléchir et de s’inscrire dans une éthique de la relation à l’autre, inspirée par le Tout Autre. Autrement dit, de ne jamais oublier de voir en l’autre sa belle part d’Infini.

La pensée psychanalytique et la pensée juive possèdent-elles des éléments communs ?

C.B: Oui, c’est certain ! Déjà ces deux mots, l’écoute et l’interprétation, sont essentiels dans le judaïsme et en psychanalyse. Et je dirais écoute et interprétations infinies… Les mots en hébreu comportant une racine de trois consonnes avec des voyelles qui peuvent être différentes, permettant ainsi de rapprocher entre elles des significations multiples (shem, le nom, sham, là-bas) et invitant à une poétique du langage, car chaque mot peut être à lui seul un voyage. Les sens variés sont aussi l’opportunité de se laisser guider par notre intuition autant que par la raison et d’enrichir notre écoute des Textes et de la parole de l’autre en ouvrant la signification immédiate vers d’autres directions, lui offrant un espace infini de créativité. En psychanalyse, l’écoute qui est celle du psychanalyste, mais aussi de celui ou celle qui en s’exprimant se met à l’écoute de ses propres paroles, l’écoute a pour perspective d’ouvrir encore et toujours le chant des possibles… L’écoute d’un rabbin et celle d’un psychanalyste sont toutes deux inspirées par le mot qui éveille, guérit, redonne à chacun son identité et sa liberté de penser. Notre dialogue est à l’image de cette parole qui naît de l’écoute. Ni le rabbin Pauline Bebe, ni moi-même, n’aurions écrit ce que nous avons écrit sans la présence de l’autre. Chacune, à partir de son expérience et de ses connaissances a laissé émerger des idées nouvelles, inspirant l’autre à son tour. C’est à l’image de tout partage où chacun questionne et se questionne, surprend et se surprend, parfois dans un émerveillement qui permet une possible transformation réciproque. La forme du dialogue en tant que telle appartient au judaïsme et à la psychanalyse, et peut s’appliquer à toute forme de relation qui est écoute de l’autre, à l’infini.

Catherine Bensaid Pauline Bebe “L'autre, cet infini Dialogue autour de l'amour et de l'amitié” essai Robert Laffont 286 pages 21 euros www.laffont.fr

www.facebook.com/editionsrobertlaffont

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Interview de Claude Berger

1 Mai 2013

Interview de Claude Berger

Claude Berger: Il est temps de questionner les motifs profonds des crimes de société

Claude Berger, vous avez porté l’étoile jaune à l’âge de six ans et vécu caché pendant deux ans. Vous êtes l’auteur d’un livre intitulé « Pourquoi l’antisémitisme ? » (Les Editions de Paris, Max Chaleil ) . Existe-t-il des motifs rationnels à l’antisémitisme ?

Claude Berger : J’ai été caché deux années en compagnie des grands-parents dans une maison aux volets fermés dans l’attente d’une arrestation de nuit comme de jour. Je n’avais plus mes parents. Une question agite alors les condamnés : est-ce moi qui suscite ce désir d’extermination ou bien est-ce l’autre, le persécuteur, assisté de l’indifférent voire du consentant, qui projette sur moi ce désir ? Les Juifs étaient expulsés de France entre 1394 et 1791 (ils étaient admis en ghettos dans les terres papales), il n’y avait donc plus de Juifs à Paris sous Louis XIII, et pourtant on recherchait des Juifs à persécuter. On ne trouva que des chiffonniers et on les accusa d’être de la synagogue! Les Juifs étaient expulsés d’Angleterre depuis 1290, il n’y avait donc plus d’usuriers juifs et pourtant Shakespeare met en scène son Shylock , usurier cupide, en 1596, trois siècles plus tard alors que les Juifs ne sont réadmis qu’en 1656! En 1969 on assiste en France, à Orléans et dans d’autres villes à la naissance d’un mythe, celui de la disparition des femmes dans les magasins tenus par des Juifs. En 1946, à Kielce, en Pologne, une rumeur prend forme : les Juifs de retour d’Urss ont fait disparaître un enfant chrétien à des fins rituelles: bilan 42 Juifs assassinés, 80 blessés. L’antisémitisme ne prend pas appui sur des motifs rationnels. Il naît d’une matrice culturelle, chrétienne pour l’Europe, qui produit des fantasmes sans réalité.

Cette volonté d’exterminer le peuple juif existait-elle avant Hitler ?

C.B : Le vœu de la disparition de l’Antéchrist et donc des Juifs, figure dans les Epitres de Paul. Ces mêmes Epitres déclarent que le Juif est « ennemi du genre humain et ne plait point à Dieu » au même titre que l’acte de chair qui lui « ne plait point à Dieu ». Mais c’est après la première croisade, lorsque l’hégémonie religieuse façonne toute la société et qu’apparaît le marché du travail et la libre circulation des hommes et surtout des femmes, que les massacres commencent. A chaque croisade de nombreux massacres puis les accusations de crimes rituels, de profanations d’hosties et de complots par empoisonnements, par diffusion de la peste noire ou de la lèpre. « Les mauvais Juifs, on devrait les tuer comme des chiens » est-il écrit dans « le conte du Graal » de Chrétien de Troyes, contemporain de la première croisade. Ce désir naît d’une religion de la mère et du fils qui assigne à l’acte de chair le rôle du péché et du diable au même titre que le Juif représentant du père terrestre interdit. « Vous avez en vous les désirs du père et votre père c’est le diable » est-il écrit dans l’Evangile selon Jean.

Cette matrice gère la sexualité, la reproduction, la filiation, le lien à la spiritualité. Elle formate l’inconscient des individus, elle agit de façon viscérale et non pas selon l’ordre d’un discours. Elle donne naissance à une équation à quatre termes : le Juif est à l’origine de la chute de l’humanité, il souille l’univers, il complote, il faut l’anéantir. Ce fantasme tel un brûlot va parcourir l’histoire en subissant diverses mutations. Il sera sécularisé par Voltaire et passera à droite chez les chrétiens germaniques et à gauche chez Marx, Proudhon, Bakounine, Fourier.

Hitler le transforme en fantasme final. Aux thèses des chrétiens germaniques, il ajoutera l’aryanisme et le nouvel idéal hégémonique d’Etat totalitaire qui prend le pas sur l’ancienne hégémonie religieuse.

Finalement, la Shoah ne serait-elle rien d’autre que l’aboutissement de centaines d’années de haine et de mépris comme l’ont démontré les historiens Jules Isaac et Léon Poliakov.

C.B : Absolument, mais en ayant conscience qu’avant la haine et le mépris, il y a la pulsion de mort de celui qui est, soit dans la frustration et l’obsession, soit dans la transgression du côté du péché coupable. On s’interroge sur les motifs des crimes individuels, il est temps de questionner les motifs profonds des crimes de société.

A l’heure où la bien-pensance assène l’idée de « la banalité du mal » pour ne traiter que du totalitarisme déshumanisant et de la participation de certains Juifs à leur propre extermination selon Arendt, il est bon de rappeler l’actualité de Léon Poliakov et de Jules Isaac. Les nazis ont assassiné pour une grande part « à l’ancienne », ce qui suppose la satisfaction et le plaisir du criminel. L’industrialisation par les gaz et la machine d’Etat n’est venue qu’après, sans rien ôter de ce plaisir, tout en le déculpabilisant davantage. C’est ce qu’avait bien compris Gershon Scholem en observant Eichmann lors de son procès et en critiquant les thèses réductrices de la philosophe.

Cette volonté d’extermination du peuple juif existe-t-elle encore en Occident bien que l’Eglise ait dé-diabolisé le peuple juif ?

C.B : Il est vrai que l’Eglise, après la seconde guerre mondiale, a pris conscience des effets criminogènes émanant du schéma originel et a mis en avant son discours d’amour d’autrui dont la filiation remonte aux Prophètes bibliques. Mais par ailleurs, on est passé de la société du péché à la société de l’individualisme consommateur et de la transgression d’autant qu’au même moment l’Islam se veut conquérant et vit son inquisition alors que se développe le marché du travail mondialisé. L’Eglise peut être tentée par un rapprochement œcuménique des discours spiritualistes et humanistes, ce qui n’exclut pas l’émergence de mouvements chrétiens radicaux prônant l’ancienne idéologie.

Par contre, c’est la sécularisation des quatre termes de l’équation de la matrice d’origine qui sont à craindre à gauche et à l’extrême gauche lorsqu’ils s’appliquent au pays des Juifs puis aux Juifs eux-mêmes. A la chute de l’humanité par l’introduction du change dont, au XIXe siècle, on accusait les Juifs, à la souillure « par le trafic », au « complot » international pour dominer le monde et à la nécessité de l’éradication, il suffira d’ajouter l’idéologie du « renversement » par laquelle les derniers seront les premiers. A l’égard d’Israël, cela donnera ceci : Israël est un Etat de trop comme les Juifs étaient un peuple de trop. Colonialiste, impérialiste, comploteur, bourreau du peuple palestinien tout comme il était autrefois bourreau du Christ. Ce canevas rend aveugle et complaisant face à l’islamisme.

Claude Berger Pourquoi l'antisémisme? Les Editions de Paris Max Chaleil 96 pages 9.50 euros www.leseditionsdeparis.com

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Interview de Jean-Jacques Tyszler

1 Mai 2013

Interview de Jean-Jacques Tyszler

Jean-Jacques Tyszler: La Bible aurait pu donner à Freud des exemples de figures formidables

Jean-Jacques Tyszler, vous êtes psychiatre, psychanalyste, ancien président de l’Association Lacanienne Internationale (ALI), enseignant à l’EPHEP (Ecole Pratique des Hautes Etudes en Psychopathologie). Vous venez de faire paraître une biographie sur Sigmund Freud (éd. OXUS). Quel est l’objectif de ce livre?

Jean-Jacques Tyszler: L'objectif de ce livre , qui est un rêve , est d'essayer de répondre au désarroi d'un jeune qui entend et reçoit comme des évidences les critiques les plus assassines sur Freud et la psychanalyse .

Pourquoi la psychanalyse suscite-t-elle des réactions aussi passionnées?

J-J. T: La découverte de l'inconscient est du même ordre qu'une autre découverte scientifique majeure et les attaques contre son auteur, inattendues par leur ampleur et le relais aisément trouvé dans les médias , méritent d'être éclairées. J'ai proposé plusieurs pistes de réflexion: les bases de la psychanalyse suscitent en effet beaucoup d'incompréhension; Freud nous dit que le petit d'homme est dénaturé par son entrée dans le langage et la sexualité et ce dès ses premières années . L'abord de la réalité restera à jamais médié par les mots et la vie fantasmatique qui préside à nos inclinations et à nos choix érotiques. Ce que disait Freud a été mal reçu dans la Vienne de l'époque mais aujourd'hui aussi l'étiologie sexuelle des maladies de l'âme est une proposition qui sent le soufre. Ce qui montre bien que la "libération des moeurs " s'accompagne d'un grand silence sur toutes les détresses et les solitudes que nous recevons dans notre profession . Les réactions passionnelles contre la psychanalyse ont d'autres motifs. J'ai évoqué la rencontre avec le marxisme dont la lecture émancipatrice du combat social cohabite mal avec les paradoxes soulevés par la pratique analytique: pourquoi le sujet ne va pas naturellement vers le Beau et le Bien ? Pourquoi fera-t-il le lit de ses propres échecs et impasses ? La psychanalyse n'est pas une promesse et encore moins une conception globale du meilleur des mondes. J'ai attiré l'attention aussi sur ce qui saute aux yeux : attaquer sans vergogne Freud dévoile le fond d'antisémitisme sur lequel la polémique prospère . D'autres que moi pourraient en faire le commentaire plus intelligemment mais j'ai l'impression qu'il y a une forme d'intériorisation de l'intimidation.
Il faudrait encore détailler la transformation de la science en une idéologie, le scientisme : la toute puissance de la biologie, de la génétique et de la pharmacologie. La psychiatrie pâtit largement de cette dérive même si elle commence à être dénoncée par les acteurs de santé et les patients. Ainsi la question de l'autisme qui a cloué au pilori les pédo-psychiatres français et les psychanalystes sans que jamais les médias n'investiguent sérieusement dans les lieux d'exercices et ne racontent la complexité.

L’appartenance de Freud à la religion juive et sa connaissance de la Bible ont-elles joué un rôle déterminant dans l’élaboration de la psychanalyse?

J-J.T: Freud a été plus irrigué par la langue allemande que par sa connaissance, d'ailleurs relative de la culture juive. Je ne crois pas que les techniques d'interprétation de Freud doivent énormément à la tradition de l'interprétation dans le judaïsme classique ou la Cabale. Je sais que bien des ouvrages font ce rapprochement mais je le conteste. A l'inverse je me demande, dans le livre, si Freud n'aurait pas été mieux inspiré de choisir un autre texte fondateur que le mythe d'Oedipe pour dire que la jouissance doit trouver dès l'enfance une limite pour pouvoir vivre un tant soit peu en collectivité. La Bible aurait pu donner à Freud des exemples de figures formidables , souvent transgressives, mais sans le message lourdement sacrificiel de l'histoire oedipienne.

A l’heure de la neurobiologie et du développement de nouveaux médicaments, la psychanalyse a-t-elle encore un avenir?

J-J. T: Cette question est rarement posée comme telle … Je ne sais si la psychanalyse résistera au goût actuel pour les neurosciences et la neuro-anatomie comme grande explication du vivant . J'attends davantage de l'échange sérieux avec la philosophie , les autres sciences humaines et tout simplement les amoureux de littérature , qui savent mieux que personne qu'on ne peut impunément congédier son inconscient.

Jean-Jacques Tyszler à la rencontre de... Sigmund Freud Oxus Littérature 144 pages 16 euros

www.piktos.fr

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Hommage à François Jacob

1 Mai 2013

Hommage à François Jacob

Hommage à François Jacob

Dans la collection « La mémoire du Collège de France » une série de portraits de grandes figures de cette institution, un DVD sur François Jacob est paru. Ce savant est décédé le 20 avril 2013. Prix Nobel de physiologie et de médecine en 1965, qu'il partage avec Lwoff et Monod. François Jacob a modifié définitivement le regard que nous portons sur les êtres vivants.

Né le 17 juin 1920, ce biologiste est considéré comme un des pères de la biologie moléculaire. Grand résistant pendant la deuxième guerre mondiale, il a gardé, dans sa chair, des dizaines d'éclats de grenade. Et pourtant, rien n'entame sa sérénité. En 2007, il a été fait Chancelier de l'Ordre de la Libération.

Ce DVD qui représente trois heures d'entretiens nous éclaire sur la personnalité de ce grand chercheur. Il répond avec sincérité à des questions sur sa vie, mais aussi sur la recherche et la responsabilité des chercheurs. Il pose un regard lucide sur les conséquences de ses travaux et évoque « Les possédés » de Dostoïevski quand il parle des délires de notre monde.

François Jacob ou l'humanisme combattant par Ramdane Issaad

DVD couleur- 4/3 – DOLBY Digital – Mono et stéréo – 2 - PAL – DVD9 – 227 min prix indicatif: 15 euros

www.editionsmontparnasse.fr

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Interview de Sandrine Szwarc

30 Avril 2013

Interview de Sandrine Szwarc

Sandrine Szwarc: « Le Colloque des intellectuels juifs est né en réaction à la persécution des Juifs durant la Shoah »

Sandrine Szwarc, vous êtes docteur en histoire moderne et contemporaine, enseignante à l’Institut universitaire d’études Juives Elie Wiesel à Paris, journaliste, chef de rubrique à Actualité Juive. Vous êtes l’auteur d’un livre : «Les intellectuels juifs de 1945 à nos jours» (Le bord de l’eau) préfacé par le grand rabbin de France Gilles Bernheim. Comment est né le Colloque des intellectuels juifs de langue française ?

Sandrine Szwarc: Le Colloque des intellectuels juifs de langue française est né en réaction à la persécution des Juifs durant la Shoah et de l’espoir suscité par la recréation de l’Etat d’Israël. Quand se réunissent un Shabbat de mai 1957, dans une Maison de l’Ose à Versailles, une vingtaine de penseurs juifs parmi les plus érudits – Edmond Fleg, André Neher, Emmanuel Levinas, Vladimir Jankélévitch, Eliane Amado-Levy Valensi, Léon Ashkénazi pour ne citer qu’eux - à l’initiative du Congrès Juif mondial, l’intérêt des discussions sur le sens de l’Histoire juive et du judaïsme diasporique est tel qu’il suscite l’organisation d’une nouvelle rencontre. La création d’un Comité préparatoire présidé par André Neher permet d’encadrer les rencontres qui se succèderont annuellement puis tous les deux ans.

Quels étaient les objectifs de ce Colloque ?

S.Sz: Le Colloque des intellectuels juifs de langue française s’inscrivait dans le renouveau de la pensée juive après la Shoah. Dans le cadre de l’Ecole de pensée juive de Paris, avec l’Ecole Gilbert Bloch d’Orsay, il en fut le prolongement. Les objectifs de la rencontre étaient doubles. Il s’agissait d’une part de réconcilier avec leur judaïsme des intellectuels qui s’en était écarté et d’autre part de redonner ses lettres de noblesse à une pensée dont les protagonistes avaient été les victimes de l’extermination à Auschwitz. Les animateurs du Colloque tentèrent donc de partir des sources de la Tradition juive afin de les inscrire dans un humanisme relevant de l’universel, démontrant ainsi l’actualité du judaïsme.

Quels furent les principaux thèmes abordés dans le cadre de ce Colloque ?

S.Sz: Près de trente thèmes furent abordés entre 1957 et 2004. Alors qu’ils étaient judéo-centrés à leur début : « L’expression d’une inquiétude », « Timidité et audace de la pensée juive », « Messianisme juif et les fins de l’Histoire », ils ont évolué vers des thématiques plus généralistes : « Le quant-à-soi », « L’idée d’humanité », « Le corps » pour ne citer que quelques uns.

Ce Colloque a-t-il aidé à des rapprochements entre les différentes cultures ?

S.Sz: La rencontre avec des intellectuels d’autres religions était recherchée et cultivée. C’est ainsi qu’on y voyait dialoguer des intellectuels chrétiens, le plus souvent protestants mais également des catholiques et des penseurs musulmans. Leur présence permettait ainsi de « témoigner » de l’universalisme d’une lecture juive de la philosophie.

Parmi les grands noms du judaïsme français qui ont participé à ce Colloque, lesquels ont été les plus influents ?

S.Sz: Il est incontestable qu’Edmond Fleg qui fut à l’origine de sa création et André Neher qui participa aux dix premières rencontres avant son aliya et fut le premier président du Comité préparatoire, correspondirent aux hommes de lettres les plus influents de la rencontre. Il ne faudrait pas oublier de citer Eliane Amado-Lévy Valensi, philosophe et psychologue, qui en fut la coordinatrice ainsi que Jean Halperin. Léon Ashkénazi dit Manitou influença également profondément sa génération. Il n’en demeure pas moins que la présence d’Emmanuel Levinas au Colloque et la Leçon talmudique qu’il prononça jusqu’en 1989 permirent à la rencontre d’accueillir un public très vaste venant de tous les horizons.

Sandrine Szwarc Les intellectuels juifs de 1945 à nos jours 260 pages 20 euros

Le Bord de l'Eau www.editionsbdl.com

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Interview de Jean-Pierre Allali

30 Avril 2013

Interview de Jean-Pierre Allali
Jean-Pierre Allali : Raconter l'histoire millénaire des Juifs de Tunisie

Jean-Pierre Allali, vous êtes universitaire, écrivain et journaliste. Votre dernier livre s’intitule “Il était une fois ... Les Tunes. Images et paroles de mémoire” (Éditions Glyphe, 2013). Cet ouvrage fait-il le point sur la situation de la communauté juive de Tunisie?

Jean-Pierre Allali : Remontant le temps, ce livre raconte l'histoire millénaire des Juifs de Tunisie, une communauté qui, à l'aube de l'indépendance du pays, comptait près de cent vingt mille âmes et qui, hélas, aujourd'hui, ne se compose plus que d'un millier de personnes. Il raconte les riches heures de cette kéhila, avec ses rabbins, ses savants, ses écrivains, ses artistes, ses artisans ou encore ses sportifs. Un temps où les synagogues étaient noires de monde les jours de fête. Pour ne jamais oublier.

Y-a-t-il un avenir du judaïsme en Tunisie?

J-P. A : La fin du judaïsme tunisien, faute de renouvellement des générations, est inscrite dans l'Histoire actuelle du monde. Les Juifs de Tunisie se sont désormais répartis entre Israël et la France et, pour une faible part, en Amérique. C'est là, à travers des quartiers typiques, des restaurants spécialisés, des humoristes, des écrivains de la mémoire, que le judaïsme tunisien se perpétue pour le moment. Mais on ne peut prévoir l'avenir à long terme. En France, en 1206, Philippe le Bel a décrété l'expulsion de tous les Juifs du Royaume. Mille ans plus tard, une belle communauté très active de quelque six cent mille personnes y est installée. Qui sait ? Un jour, peut-être, si les conditions s'y prêtent, assistera-t-on au « grand retour » des Juifs de Tunisie ?

Ce livre est richement illustré, quelles photos nous faites-vous découvrir?

J-P. A : Collectionneur, j'ai amassé des milliers de documents iconographiques relatifs aux Juifs de Tunisie. J'ai choisi un ensemble assez varié pour mettre en évidence les costumes de nos ancêtres, les lieux de culte, les écoles, les rues animées. Mon éditeur, Éric Martini et sa collaboratrice, Aurélie Degiovanni, ont, grâce à une superbe maquette, mis en valeur ces documents, notamment par des doubles pages en couleur de toute beauté. La couverture de l'ouvrage représente l'échoppe d'un tailleur juif. On a presque l'impression qu'on va pénétrer dans la boutique. Une double page en couleurs représente la piscine de Tunis qui fut très prisée par les Juifs de Tunis lesquels, par ailleurs, ont donné au monde de grands champions de natation comme Zizi Taïeb. Eh bien, quand le livre est ouvert, on a presque envie d'y plonger !!

Le sionisme s’est-il beaucoup développé en Tunisie?

J-P. A : Le sionisme a connu des heures de gloire en Tunisie. Dès les premiers congrès sionistes, des représentants de la communauté juive de Tunisie étaient présents. Des mouvements de jeunesse pionniers comme l'Hachomer Hatzaïr, le Dror, le Bétar, l'Haatsmaouth, l'UUJJ et les E.I. étaient très actifs. Des dirigeants comme Alfred Valensi, Meyer Bellity, Félix Allouche ou encore Jules Cohen-Solal, alias Loup Gris, ont porté à bout de bras la flamme sioniste en Tunisie pendant des années. Des publications sionistes, comme « La Gazette d'Israël » ont connu un franc succès. Je me souviens que lors de la parade de l'Indépendance, les jeunes de l'UUJJ ont eu le cran de défiler drapeau d'Israël en tête. Beaucoup de cadres et de militants sionistes ont, dans les années cinquante et soixante, choisi de faire leur alyah.

Jean-Pierre Allali Il était une fois… Les Tunes Images et paroles de mémoire 262 pages 35 euros Editions Glyphe www.editions-glyphe.com

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