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Interview de Clément Safra

20 Janvier 2015

Interview de Clément Safra

Clément Safra : La liste de Schindler bouleversera la vie de Spielberg autant que son oeuvre

- Clément Safra, vous êtes diplômé de l’Université Paris 7 en études cinématographiques, vous vous destiné à la réalisation. Vous êtes l’auteur du “Dictionnaire Spielberg” (éditions Vendémiaire). Que découvre-t-on dans cet ouvrage en deux tomes?

Clément Safra : Mon désir en éditant ce Dictionnaire est de mettre au jour la cohérence et la singularité de l'œuvre de Spielberg. En plus de 40 ans de carrière, avec des films extrêmement différents les uns des autres a priori, par leurs sujets, leurs genres et leurs tonalités, le cinéaste est parvenu à imposer, par le biais de sa maîtrise du spectacle populaire, une vision du monde personnelle. Quel est le point commun entre E.T. et La Liste de Schindler ? Que partagent Duel et Empire du soleil ? Jurassic Park et Lincoln ? Il m'apparaît que l'œuvre spielbergienne est articulée autour de thématiques, de motifs, d'obsessions visuelles et dramaturgiques, qui évoluent, qui dialoguent et se répondent, s'enrichissent et se nuancent au fil des opus. En évitant une approche chronologique de la filmographie, j'ai choisi de placer tous les films au même plan, sans établir entre eux de hiérarchie. En plus des entrées consacrées aux longs-métrages, aux acteurs et aux collaborateurs, le Dictionnaire Spielberg propose d'explorer cette oeuvre à travers les thèmes de l'histoire, la guerre, la famille, l'étranger, l'Amérique, la maison, la lumière, la nature, la créature, etc...

- Que sait-on de l’enfance et des origines de Spielberg?

C.-S. : Spielberg est né le 18 décembre 1946 à Cincinnatti, d'une mère pianiste et d'un père ingénieur. Le divorce de ses parents pendant son adolescence bouleversera Spielberg, qui n'aura de cesse, tout au long de sa carrière, de faire allusion à ce traumatisme familial, à travers les thématiques de l'abandon, de la maternité, de la paternité, et, par-dessus tout, de l'enfance, représentée comme l'étape essentielle, et conflictuelle, du développement de l'individu.

- Le judaïsme et la Shoah sont-ils très présents dans l’oeuvre de Spielberg?

C.-S. : Bien qu'il n'ait pas vécu les années de guerre, Spielberg a ressenti le poids du souvenir de la Shoah à travers le récit des survivants de sa famille. En tant que cinéaste, il mettra de longues années à parler de la Shoah dans ses films. C'est seulement en 1993 qu'il filme La Liste de Schindler, inspiré de l'histoire vraie des "Juifs de Schindler", sauvés de l'extermination par l'industriel allemand Oskar Schindler. Ce film bouleversera la vie de Spielberg autant que son oeuvre : refusant son salaire de réalisateur pour ce film, il entreprendra dans la foulée la création de la Fondation Shoah, pour l'enregistrement et la mémoire audiovisuelle du génocide.

Par la suite, le cinéaste fera allusion à la Shoah dans des récits et des registres parfois très éloignés de cette réalité historique : dans La Guerre des mondes, en 2005, il rattache naturellement l'idée de l'extermination de la race humaine (en l'occurrence, par une puissance extraterrestre) à la mémoire de la Shoah, convoquée à travers des visions irréelles et cauchemardesques.

- Avez-vous eu l’occasion de rencontrer Steven Spielberg?

C.-S. : J'ai pu rencontrer Steven Spielberg, indépendamment de l'écriture du Dictionnaire. Comme tous ses interlocuteurs, j'ai été frappé par la gentillesse et de le naturel d'un homme qui s'applique à faire oublier son statut "légendaire" dans le cinéma mondial.

Clément Safra - « Dictionnaire Spielberg » - Editions Vendémiaire - Coffret 2 tomes - 2014 - 16 euros - www.editions-vendemiaire.com

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Interview de Nathalie Uffner

15 Janvier 2015

Interview de Nathalie Uffner

Nathalie Uffner: Une description humoristique et tendre autour de mes origines , de ma famille et de mes amis

- Nathalie Uffner, vous êtes la directrice du Théâtre de La Toison d’Or à Bruxelles. Vous êtes l’auteure (avec Sébastien Ministru) de “La cuisine juive expliquée à mon ami goy”. Comment est né ce livre?

Nathalie Uffner: Passionnée de cuisine , je cherchais depuis longtemps un projet qui allait pouvoir réunir mes activités : le théâtre, l'humour et la cuisine. J'en ai parlé à Sébastien Ministru qui est mon meilleur ami et avec qui je collabore artistiquement depuis près de quinze ans . En effet il écrit des pièces de théâtres que je mets en scène et, à deux, nous avons la chance d'additionner les succès à Bruxelles . Sur ce même principe nous avons décidé de réaliser une nouvelle aventure qui est devenue ce livre - S’agit-il d’un simple livre de recettes? N.-U.: Non. Il s'agit aussi d'une description humoristique et tendre autour de mes origines , de ma famille et de mes amis . Les photos aussi ont une place importante dans le livre . Le fil rouge est "ce qu'on dit ou pense des juifs" et je me suis amusée à imaginer des scènes qui illustreraient ces clichés véhiculés. Chaque image est comme mise en scène.

- Vous êtes comédienne et metteur en scène. D’où vient votre intérêt pour la cuisine?

N.-U.: J'adore manger, comme la majorité des gens mais tous le monde ne possède pas la passion de faire la cuisine. Pour moi le plaisir de contenter les autres avec de bons petits plats est immense. Cette passion vient de ma mère qui a toujours aimé nous nourrir mais, chez elle, c'était pour nous sauver de l'éventuel manque qui pourrait surgir à tous moments ... l'ayant vécu pendant la guerre, là elle pouvait réparer ses vieilles souffrances en nous gavant ... ce qui malheureusement ne fait pas de moi aujourd'hui une femme fine et svelte .

- L’humour occupe-t-il une place importante dans cet ouvrage?

N.-U.: L'humour m'a sauvé de la grande tristesse communiquée par mes parents et leur vécu si douloureux de la guerre. L'humour est devenu une arme que je manie avec une complète inconscience: il est là et je n'ai pas besoin de le convoquer. Donc, il ne me semblait pas concevable de faire ce livre sans lui et de parler sérieusement de la cuisine Je suis une vraie amatrice, il aurait été risible que j'en parle sérieusement. De plus, étant donné que Sébastien connait autant à la cuisine que moi à la plomberie , nous prendre au sérieux allait très vite devenir pathétique.

Nathalie Uffner - Sébastien Ministru - La cuisine juive expliquée à mon ami goy – Hugo & Images - 162 pages – 14,50 euros. www.hugoetcie.fr

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Interview de Claude Berger

15 Janvier 2015

Interview de Claude Berger

Claude Berger : Ce livre a pour objet la mise à jour de l’aspect viscéral de l’antisémitisme

-Claude Berger, Vous êtes l’auteur du livre « Itinéraire d’un Juif du siècle » (éditions de Paris-Max Chaleil). S’agit-il d’une autobiographie ou d’un témoignage ?

Claude Berger : Il s’agit à la fois d’une autobiographie et d’un témoignage : autobiographie, je conte ce parcours quelque peu unique d’un enfant orphelin de mère et délaissé par le père qui l’abandonne à ses parents dès sa naissance, un vieux couple juif d’Europe centrale pauvre et observant. La grand-mère de l’enfant que je suis est peu maternelle et m’incite à regarder de front les situations dramatiques de l’époque : le port de l’étoile jaune, l’enfermement dans une maison vétuste de banlieue aux volets clos et l’angoisse deux années durant d’un couloir de la mort permanent rythmé par une interrogation : tiens ils ne sont pas venus nous arrêter ce matin, peut-être ce soir ? Cet enfermement est ponctué de quelques sorties aux issues à la fois dramatiques et miraculeuses : effacer les étoiles de David tracées sur la cachette, accompagner la grand-mère dans ses visites au père emprisonné pour violence et recel sans avoir été fiché comme Juif, tenter une remise à l’école et y être chassé comme Juif sous la menace d’une arrestation, se hasarder à visiter Paris et devoir franchir au retour un barrage de SS . A la Libération, je serai ainsi porté à déchiffrer le pourquoi de l’antisémitisme qui avait voulu ma mort et ne pas me contenter de l’évocation du comment ? Je serai aussi porté à comprendre la marche du monde et des sociétés, bref chercher une humanité où me poser et ressentir bien vite qu’elle était à refaire et agir dans ce sens. Je m’affronterai ainsi à trois problèmes : outre le décryptage du fantasme final de l’extermination des Juifs, celui des bouleversements de la décolonisation tant en Afrique du Nord qu’en Afrique noire avec la découverte, déjà, de la violence islamiste et de celle de l’animisme masquées un temps par les violences coloniales et enfin, troisième problème celui de l’immense faillite du capitalisme d’Etat totalitaire baptisé « communisme ». Témoignage, car au cours de cette quête je serai témoin de faits ignorés ou refoulés, l’évocation du rejet des torturants devenus fous de culpabilité durant la guerre d’Algérie au cours d’un séjour en hôpital psychiatrique militaire, la guerre faite aux résistants par les troupes de Boumediene et Ben Bella et dans le même temps aux harkis et aux pieds noirs, guerre qui suivait les violences commises par les mêmes maquisards déguisés en soldats français contre ceux qu’il jugeaient modérés ou traitres. Témoignage sur les pratiques du bolchévisme à la française dans les banlieues ouvrières où je pratiquais une médecine sociale: je lui opposerai un article qui fit scandale « Georges Marchais et la question juive » dans un grand quotidien. Témoignage également sur la persistance d’un courant pétainiste, je lui réserverai l’interruption d’une messe à Pétain par un jeté bruyant de tracts, témoignage sur la chape luthérienne qui s’exerçait tant en Allemagne de l’après-guerre que dans les pays nordiques. Témoignage sur l’âpreté les débats qui agitaient les gauches extrêmes hantées après le mouvement de 1968 par une mythologie progressiste à tendance totalitaire, une mythologie qui sécularisait la matrice culturelle chrétienne de l’inquisition. Témoignage sur la Révolution des œillets dont l’initiateur, Otelo de Carvalho, saluera mon ouvrage de démystification du léninisme et de la social-démocratie « Marx, l’association, l’anti-Lénine, vers l’abolition du salariat » paru en 1974.

- Quels sont les principaux thèmes du livre ?

C.-B. : J’ai emprunté le mot « Itinéraire » à Chateaubriand dans son « Itinéraire de Paris à Jérusalem ». Il y décrit des vieux Juifs et il dit d’eux que ce sont les véritables « maîtres de la Judée réduits à l’état d’esclavage ». Il dit aussi que si le mot miracle a un sens, il faut le chercher dans la pérennité du peuple juif et de sa foi. Ce livre est précisément le récit d’une marche qui, de la brisure de l’identité par l’enfermement et la condamnation à mort, mène aux retrouvailles avec la pensée de Jérusalem, chemin philosophique qui avait été entrepris ai XIXe siècle par un auteur trop peu connu qui s’était affronté à Marx pour affirmer cette pensée contre celle de Rome. Il s’agit de Moses Hess, salué par Herzl comme le plus grand penseur juif après Spinoza. Au cours de ce trajet, outre la démystification du marxisme léninisme, je mettrai à jour les diverses omerta que celui-ci exerce sur l’œuvre de Marx, notamment sur sa critique du salariat et son projet de substitution par une société fondée sur l’association, sur la vanité de la revendication « conservatrice du salaire » mais également sur l’antisémitisme de Marx comme de tous les fondateurs de la pensée de gauche, antisémitisme qui sécularise la matrice culturelle d’origine chrétienne et qui sévit encore aujourd’hui dans l’inconscient culturel d’une gauche qui préfère soutenir un Hamas islamiste et fustiger Israël. Il oscille entre la diabolisation du « pays de trop » et celle du »peuple de trop ». Cette même matrice engendre une pulsion de mort à l’égard du Juif du fait d’une projection au ciel d’une figure incestueuse de la Vierge et du Fils qui rendra l’acte de chair tabou au même titre que le père matériel incarné par le Juif. Cette matrice et cette pulsion seront identiques dans le schéma parental de l’Islam. Dans le judaïsme et notamment dans le Zohar, la sexualité et le modèle parental reposent sur l’équité et l’acte de chair y est considéré comme un moment de communion avec l’Eternel à la condition que l’homme ne refoule pas sa part de féminité, émanation du côté féminin de Dieu. Ce livre a donc aussi pour objet la mise à jour de l’aspect viscéral de l’antisémitisme. Le judaïsme qui implique quatre niveaux de lecture ne projette pas de modèle familial au ciel. Ayant, en fin de parcours, recréé un restaurant culturel juif ashkénaze « afin de ne pas mourir deux fois et de faire vivre la culture qu’on avait voulu tuer », je suggère que notre pensée de Jérusalem soit suivie d’effets. Elle implique une relation à l’universel et un projet de société solidaire. Je note que tout comme le salariat et le marché du travail ont été inventés en Europe au XIVe siècle, des essais de sociétés associatives et non salariales ont été inventés en Israël comme le prouve aujourd’hui encore l’invention des kibboutz urbains. Enfin le texte articule poésies et récits d’alpinisme qui répondent aux vœux premiers émis dans l’enfermement d’enfance, fuir, survivre, surmonter les obstacles et ouvrir nos valises culturelles à la face du monde afin de le refaire.

- Pourquoi cet intérêt pour la psychanalyse et en particulier, pour Gérard Mendel, inventeur de la socio-psychanalyse ?

C.-B. : Freud n’a pas éludé la question sociale ni le lien entre la scène parentale et l’encadrement de la sexualité avec les structures sociales et notamment avec le Pouvoir et l’Etat. Simplement, dans « Malaise dans la Civilisation », il espère que d’autres que lui défricheront ce terrain et révèleront les liens. En 1971, je publiai un article sur la critique de l’Etat chez Marx contre l’obscurantisme de Lénine, à partir de l’analyse critique du salariat, une critique inaugurée par les physiocrates et notamment par Turgot. Le salariat n’est pas seulement un mode de rémunération, c’est la transformation du travail en marchandise concurrentielle. Les travailleurs sont adeptes forcés de l’individualisme du chacun pour soi. Parallèlement l’Etat outre qu’il sécularise la forme monarchique précédente, pérennise cette concurrence des travailleurs entre eux par une citoyenneté désolidarisée. C’est désormais lui qui incarne fictivement l’hégémonie sociale. L’extorsion de plus-value monétaire sur le travail se double alors d’une extorsion de pouvoir social entre les mains des politiciens : tout le contraire d’une association entre des producteurs, d’une association existentielle, politique et d’un pouvoir communaliste et fédéré. Le Pouvoir d’Etat lié à la société de salariat est alors une machine d’oppression sous son aspect de régulation des affaires civiles. Gérard Mendel salua cet article et m’invita à publier dans sa collection car cet article confortait sa propre théorie d’extorsion de pouvoir social dans les institutions, extorsion qui redoublait les aliénations parentales fondées sur l’autorité et la soumission. Sa socio-psychanalyse se voulait une méthode de récupération du pouvoir extorqué dans les institutions et une psychanalyse des effets des parentalités fondées sur l’autorité et le refoulement (d’où ses ouvrages : « La révolte contre le père » et « Pour une autre société » (Payot)). Il ne manquait jamais de citer mon livre sur Marx qu’il avait édité. De mon côté, je faisais paraître un article sur son travail et sa méthode, article intitulé « Frustrés de tous les pouvoirs, unissez-vous » (Dans Libération). Gérard Mendel est un auteur majeur pour comprendre l’articulation entre le psychisme de l’individu et le sociétal, domaine grandement délaissé dans cette période de marchandisation de toutes les activités humaines, une marchandisation qui s’effectue au détriment des valeurs culturelles et morales. La psychanalyse ainsi articulée avec la critique sociétale ouvre alors la voie à la pensée de Jérusalem et à la spiritualité humaniste qu’elle offre au monde. Mon livre veut inciter le lecteur à poursuivre cette quête et ce chemin de vie qui mêlent les récits du vécu, l’interprétation, et la quête du divin dans le quotidien. L’amour du divin dans l’existence n’ a- t-il pas à voir avec le divin de l’amour ?

Claude Berger « Itinéraire d’un juif du siècle » - Les éditions de Paris Max Chaleil – Octobre 2014 – 240 pages – 20 euros

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Interview de Martine Gozlan

1 Décembre 2014

Interview de Martine Gozlan

Martine Gozlan: Hannah représente l'espérance sioniste au coeur de la nuit

- Martine Gozlan, vous êtes grand reporter et rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne. Vous avez écrit de nombreux essais et vous publiez aujourd'hui “Hannah Szenes, L’étoile foudroyée” (Editions de l'Archipel), la première biographie en français sur cette héroïne d'Israël. Qui était cette grande résistante juive assassinée par les nazis il y a 70 ans?

Martine Gozlan : Hannah Szenes est une jeune poétesse née à Budapest dans un milieu juif d'artistes et d'intellectuels. Elle choisit le sionisme en 1939, au moment où sont édictées de nouvelles lois antisémites et arrive en Palestine, alors sous le mandat britannique, pour étudier l'agriculture à l'école de Nahalal puis rejoindre les pionniers qui fondent le kibboutz de Sdot Yam, près de Césarée. Elle y mène une vie très dure. Hannah est hantée, comme les cinq cent mille habitants du Yishouv, la communauté juive sioniste en Eretz Israël, par les nouvelles de l'extermination des juifs européens. Elle écrit et tient son journal. En 1943, un accord secret est conclu entre David Ben Gourion, le chef de l'Agence juive, et les services de renseignements britanniques pour envoyer un commando de parachutistes juifs derrière les lignes nazies. L'objectif des Anglais est de disposer d'émissaires qui connaissent parfaitement les pays occupés et en parlent la langue pour envoyer des informations sur les zones stratégiques et les mouvements de troupes nazies. L'objectif des sionistes est de porter secours aux juifs pris dans l'horreur de la Shoah. Hannah Szenes, qui a laissé sa mère à Budapest, est candidate à ce que certains considèrent déjà comme une mission sans retour. Son objectif est de rejoindre la capitale hongroise pour organiser une résistance juive. C'est un projet fou, admirable où elle va révéler toute sa dimension dans des circonstances terribles...

- Quelle place occupe Hannah Szenes dans l’histoire du sionisme?

M.-G.: J'ai choisi de lui consacrer ce livre, qui est une grande enquête sur ses traces, de son kibboutz à Budapest, en passant par les archives du Palmach à Tel-Aviv, parce qu'Hannah représente l'espérance sioniste au coeur de la nuit. Elle avait pu rejoindre la terre d'Israël et, pourtant, elle a choisi de la quitter, cinq ans après son arrivée, en février 1944, pour s'enrôler dans un commando où tous risquaient leur vie par solidarité avec les juifs européens. Et c'est cela précisément, le sionisme: un destin partagé. La solidarité des uns, momentanément à l'abri, avec les autres qui sont dans l'obscurité et le danger. Evidemment, le commando échouera mais Hannah brandira les 22 lettres de l'alphabet hébraïque de la fenêtre de sa cellule, dans la prison de la Gestapo à Budapest, parce qu'elle voulait apprendre l'hébreu aux autres détenus. Elle leur apprendra à chanter la Hatikva, l'Espoir, qui deviendra l'hymne national israélien! Son courage, son silence sous la torture, ses derniers poèmes, son attitude face à la mort vont faire d'elle, dès 1945, avant la création de l'Etat, une grande figure de la jeune histoire sioniste. Sa dépouille sera rapatriée en Israël en 1950 lors de cérémonies impressionnantes. Mais Hannah n'est pas seulement un personnage désincarné. C'est une artiste, une jeune femme, assassinée à 23 ans, et je suis allée à sa rencontre comme si elle nous parlait aujourd'hui. Sa famille- ses neveux, fils de son frère Gyuri- m'a beaucoup aidée dans cette bouleversante aventure. Les photos qu'ils m'ont autorisée à reproduire nous livrent les différents visages d'Hannah Szenes, de la débutante en robe de bal à Budapest à la pionnière du kibboutz et à la maquisarde sur la route de la frontière hongroise. Je remercie également le directeur des archives du Palmach et les responsables de l'actuelle communauté juive de Budapest. J'ai décrit le passé avec rigueur, sans éluder la tendresse et l'empathie, mais j'ai voulu connaitre son prolongement dans le présent.

- Votre livre aide-t-il à mieux comprendre le sionisme?

M.-G. : Je l'ai écrit, poussée par la tristesse et la colère de voir le mot sionisme constamment diabolisé. Ce mot semble devenu une insulte dans la bouche d'innombrables détracteurs qui se révèlent de bien médiocres avocats de la cause palestinienne qu'ils prétendent défendre. Autant mon coeur bat dans l'espoir de la paix, autant je refuse de voir un Etat démonisé , quelle que soit sa politique, car on a oublié que les gouvernements israéliens de gauche, naguère, étaient également ostracisés. Mon voeu est qu'on regarde Israël, son histoire et ses figures nationales comme on regarde ceux des autres peuples. Hannah Szenes- j'ai retenu l'orthographe hongroise de son nom qu'elle a ensuite hébraïsé en Senesh- est une magnifique figure féminine , romantique, littéraire et résistante. Pour elle, le sionisme représentait un idéal exigeant. C'est toujours un idéal aujourd'hui, quelle que soit la violence de la réalité qu'il doit affronter. Je sais qu'à l'heure actuelle, les mots que j'utilise sont tabous. On les renverra aux choix politiques des uns ou des autres. Or Hannah n'était pas une politique mais une idéaliste. C'est l'idéal qui a créé le sionisme et qui assurera sa continuité.

Hannah Szenes, l'Etoile foudroyée - Editions de l'Archipel, 223 pages, cahier-photo inclus, 18,95 euros.

Internet: www.editionsarchipel.com

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Interview de François Azar

30 Novembre 2014

Interview  de  François  Azar

François Azar : « La culture judéo-espagnole est encore bien vivante »

- François Azar, vous êtes l’auteur du livre “Le perroquet juif et autres contes judéo-espagnols” (illustré par Aude Samama). Que découvre-t-on dans ce livre?

François Azar : On y découvre d'abord de belles histoires de la tradition judéo-espagnole, c'est-à-dire des Juifs venus d'Espagne et établis pendant 500 ans dans l'Empire ottoman. Ces contes transmettent toute la sagesse et l'humour de ces communautés qui ne vivaient pas en ghetto mais au contact de leurs voisins musulmans, arméniens, arabes ou grecs. On y retrouve en filigrane beaucoup d'éléments de la vie des communautés : les rapports entre riches et pauvres, les luttes commerciales, le rapport au pouvoir, l'importance du bien manger... Nous avons choisi ces histoires non seulement pour leur qualité narrative mais également pour les réflexions qu'elles suscitent. Beaucoup de contes transmettent en effet une morale pratique : l'importance par exemple de conserver sa réputation dans un monde où les transactions se fondent sur la parole. La morale de certaines histoires est très ouverte et offre plusieurs interprétations. Cela permet de prolonger la lecture notamment auprès des enfants. La peinture d'Aude Samama est aussi pour beaucoup dans la réussite de cet album car elle fait revivre avec talent cet univers du conte oriental.

- Pourquoi un tel intérêt pour la culture judéo-espagnole?

F.-A. : Depuis déjà plus d'un siècle on pronostique la disparition de la culture judéo-espagnole. Il est vrai que les communautés se sont dispersées bien au-delà du bassin méditerranéen et qu'elles ont subi des pertes immenses avec la Shoah. Pourtant cette culture est encore bien vivante avec ses clubs, ses associations, ses rencontres. Comme pour le yiddish, il s'agit d'une culture de diaspora avec un rayonnement universel. Surtout il s'agit d'un univers très original, formé par des apports successifs : la culture arabo-andalouse, l'aventure marrane, le monde ottoman, les cultures occidentales françaises et italiennes sans oublier la culture juive. En même temps il y a un fond méditerranéen très fort qui unit toutes ces composantes. Aujourd'hui on constate un nouvel intérêt pour cette culture. On n'a jamais mené autant d'études sur le judéo-espagnol dans le monde universitaire. Des jeunes souhaitent renouer avec l'héritage de leurs parents ou de leurs grands-parents à travers la cuisine et les chants. Plus largement, des artistes se saisissent du répertoire judéo-espagnol pour en donner des interprétations contemporaines. Et bien sûr l'univers des contes ne pouvait rester à l'écart de ce renouveau.

- Pourquoi avoir créé les éditions lior?

F.-A. : Il y a toujours eu des éditions judéo-espagnoles en France, mais avec la clôture du programme de publication de la Lettre Sépharade de Jean Carasso, il y avait le risque que celles-ci disparaissent. Nous avons donc voulu relever ce défi d'une manière un peu différente de nos prédécesseurs. Nous voulons partager les couleurs et le plaisir visuel et tactile de notre culture méditerranéenne en réalisant des livres qui soient aussi des objets de désir, que l'on ait envie d'offrir et de feuilleter avant même de les lire. Tous nos livres auront une allure très contemporaine car la transmission aux jeunes générations est essentielle à nos yeux. Même lorsque nous publierons des livres de Mémoires, il faut que ces parcours soient des leçons de vie et qu'ils n'évoquent pas seulement avec nostalgie un monde à jamais disparu.

Aude Samama - François Azar - « Le perroquet juif et autres contes judéo-espagnols » - lior éditions - Edition bilingue - 50 pages – 15 euros.

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Interview d'Eliette Abécassis

2 Novembre 2014

Interview d'Eliette Abécassis

Eliette Abécassis : « Freud est un personnage très romanesque »

- Eliette Abécassis, vous êtes l'auteure du roman "Un secret du Docteur Freud" (Flammarion). Les derniers jours du père de la psychanalyse sont-ils passionnants au point d'écrire un roman?

E.-A. : Ces derniers moments en Vienne sont remplis d'une tension dramatique très romanesque, puisque Freud doit fuir les nazis qui le pourchassent et qui veulent éradiquer la psychanalyse. Par ailleurs, chaque instant de la vie de Freud est assez passionnante pour que l'on puisse écrire un roman. Freud est un personnage très romanesque, d'une grande intensité, animé de la volonté de résoudre l'énigme de l'homme.

- Quelle a été l'attitude de Sigmund Freud à l'égard de ses persécuteurs nazis?

E.-A. : Le courage, la dignité, la stupeur aussi. Il n'avait pas peur. Il était prêt à les affronter, même lorsqu'ils sont venus faire une perquisition chez lui.

- Ce livre est dédié à votre mère Janine Abécassis, professeur et psychanalyste. A-t-elle joué un rôle dans la rédaction de ce roman?

E.-A. : En effet, ma mère a joué un rôle important, elle m'a beaucoup aidée pour la documentation, les recherches, elle est en effet professeur de psychologie et psychanalyste, et ce livre est bien le reflet de l'enseignement qu'elle m'a prodigué et de sa passion pour le docteur Freud.

Eliette Abécassis - « Un secret du Dr. Freud » - Editions Flammarion - 208 pages - 18 euros - www.editions.flammarion.com

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Interview Christophe Cognet

21 Octobre 2014

Interview  Christophe  Cognet

Christophe Cognet: J'ai découvert le cinéma et les camps lorsqu'un professeur nous a montré « Nuit et Brouillard »

- Christophe Cognet, vous êtes le réalisateur du film “Parce que j’étais peintre L’art rescapé des camps nazis”. Comment expliquer que des déportés ont pu créer dans les camps? Quelles étaient leurs motivations?

Christophe Cognet: Je pense que la jubilation esthétique fait partie intrinsèquement de l'humanité. C'est quelque chose qui résiste en nous, qui est tout le temps là. Dessiner ou peindre dans les camps, c'est aussi un combat politique, qui consiste à affirmer une certaine forme d'art contre la politique culturelle des nazis. Chercher à représenter, à figurer, c'est enfin faire oeuvre de combat, de résistance active puisque c'est figurer des lieux qui ne sont pas supposés l'être, qui sont conçus pour ne pas l'être. Il y a là un point de contact entre eux et nous, car pour nous non plus ce n'est pas figurable. Il y a du vide, quelque chose qu'on ne comprend pas, qu'on ne verra jamais. Mais en même temps, quand un déporté est pris comme individu dans cette masse de boue, de cris, de survie permanente où tu risques la mort tout le temps et partout, avoir une compréhension globale de ce qui se passe, même visuelle, est extrêmement compliqué. Le travail des artistes est celui-là : arriver à comprendre, parfois par fragments, parfois de manière plus générale, ce qui est en train d'arriver, autour d'eux. Dessiner c'est tracer un trait, tracer un trait c'est séparer, et séparer c'est comprendre. Tous les peintres que j'ai rencontrés m'ont dit ça : être artiste, tracer un trait, c'est commencer à faire des partitions, c'est donc disséquer, schématiser, donc faire un effort de pensée. Le dessin permet cela, et la plupart des oeuvres réalisées dans les camps sont des dessins. Certes souvent pour des raisons matérielles, car certains auraient aimé faire de l'aquarelle, de la grande peinture.

- Parmi les artistes que vous avez interviewés, lequel ou lesquels vous ont particulièrement frappé?

C.-C.: Tous ! Les cinq qui sont dans le film. Vraiment.

- Comment avez-vous été amené à réaliser ce film?

C.-C.: Le point de départ est relativement fortuit : en 2000, des amis me présentent Boris Taslitzky, un peintre communiste important, formé par Aragon, qui accompagne le Front populaire et participe à la création du premier syndicat de peintres dans les années 30. Résistant, il est déporté à Buchenwald, où il fait des dessins clandestins qui sont devenus assez connus. Boris était un très grand dessinateur. Un livre a été publié, qui s'appelle 111 dessins faits à Buchenwald. Je fais un film sur toute sa vie. Le film s'appelle L'Atelier de Boris, car je choisis de ne pas quitter l'atelier, comme un endroit d'où on voit le monde entier. Car après Buchenwald, Boris a peint d'autres grands événements du siècle : les massacres de Sabra et Chatila, la chute de Pinochet au Chili – sans y être allé, depuis son atelier, dans une continuité du réalisme. Or, Boris m'avait dit deux choses. Premièrement, qu'ils étaient une dizaine d'artistes à Buchenwald, à dessiner ou peindre clandestinement. Deuxièmement, lorsque je lui demande si ça vaut le coup que j'aille à Buchenwald, il me répond : « Il n'y a plus rien à voir là-bas, mais si vous n'y allez pas vous ne pourrez pas comprendre. » Cette phrase me frappe, je vais à Buchenwald, et j'ai ce choc du vide. Je perçois un rapport entre tous les récits entendus, toutes les peintures que j'avais vues, de lui et des autres, et le vide : Buchenwald est une immense plaine vide – même s'il reste le crematorium, la porte d'entrée et l'Effekten-Kammer, l'endroit où étaient consignées les affaires des prisonniers, qui a été transformé en musée. Je réalise alors qu'il y a une compréhension du corps, une appréhension des lieux par le corps. Tant que le corps ne s'est pas déplacé dans l'espace, il y a quelque chose de l'événement qui y a eu lieu qu'on ne comprend pas. Il faut toujours ramener un événement à cette dimension corporelle des choses. Ce n'est pas seulement intellectuel, ni même visuel. Pour moi le cinéma est très lié à cette question des corps qui se déplacent. Je me dis qu'il y a un film à faire à partir de cette intuition. Donc je n'aborde pas l'art comme un moyen pour me représenter ce qu'ont vécu les gens dans les camps. C'est plutôt : comment puis-je combler un peu le gouffre entre mon corps qui se déplace et pense reconnaître quelque chose dans ces espaces vides, et ces images, ces récits. Je fais un premier film pour la télévision, qui s'appelle Quand nos yeux sont fermés, mais qui me laisse beaucoup de frustration. Donc je me dis que je dois faire un film plus ambitieux et plus large, pour le cinéma. Je commence à trouver l'idée fondatrice du film en lisant les entretiens avec Zoran Music menés par Jean Clair, et en me rappelant cette phrase de Boris disant qu'il avait découvert la beauté en entrant dans le « petit camp » de Buchenwald. C'est-à-dire le pire endroit du camp, surtout en février 1945, puisque c'est là que sont parqués les juifs évacués d'Auschwitz, qui y arrivent après le séjour à Auschwitz et plusieurs semaines dans des convois horribles – Semprun raconte comment, à l'ouverture des portes des wagons, les cadavres tombaient, même à Buchenwald ils n'avaient jamais vu ça. Boris voit ça, lui qui est déjà dans le camp depuis un moment, et il parle de beauté à propos des formes, de la couleur, il parle de « Cour des miracles », il dit qu'un regard de peintre ne peut qu'être frappé par ça. Cette question-là est restée tout le temps, dans toutes mes démarches, dès Quand nos yeux sont fermés, mais je n'osais pas l'aborder car pour le faire il faut travailler, il faut nourrir la pensée pour oser parler comme ça, aller à l'épreuve de plusieurs endroits, voir beaucoup de dessins, lire beaucoup, les livres de Didi-Huberman, de Rancière, de Jean Luc Nancy, de Ziva Maisels, une historienne israélienne que j'ai rencontrée, etc. Il me fallait travailler pour pouvoir dire « oui, effectivement, il y a des artistes qui parlent de la beauté de ces cadavres, oui la jouissance esthétique est tout à fait possible et même nécessaire » – d'abord pour résister, mais pas seulement, aussi pour transcender quelque chose. Une autre manière de répondre serait celle-ci : j'ai compris pourquoi je faisais ce film, moi, et pas quelqu'un d'autre. J'ai découvert le cinéma et les camps en même temps, en classe de cinquième, lorsqu'un professeur nous a montré Nuit et Brouillard, sans aucune explication ni du cinéma ni de ces évènements. Et je sais profondément que ce jour-là j'ai pris rendez-vous. Je pensais avoir pris rendez-vous avec ces événements, mais j'ai compris ensuite que j'avais pris rendez-vous aussi avec le cinéma, avec les deux. D'une certaine façon, quelque chose en moi me dit que je ne pouvais me considérer comme cinéaste qu'une fois que j'aurais fait un film sur ce sujet. Ce n'est pas une dette, je n'avais pas de dette, mais disons plutôt que j'ai honoré mon rendez-vous. C'est pourquoi j'ai été tellement touché en tombant sur le texte de Susan Sontag où elle dit que, la première fois que tu rencontres ces événements, tu prends conscience d'un deuil que tu n'auras jamais fini de porter. Ça, je l'ai vraiment ressenti avec Nuit et Brouillard. C'était le début d'une chose qui allait me poursuivre tout le temps. Si on m'avait montré un autre film, je n'aurais peut-être pas voulu être cinéaste. J'ai senti confusément qu'il y avait quelque chose qu'on ne me disait pas dans ces travellings, dans le rapport du noir et blanc et de la couleur. Le film vient de tout cela.

Christophe Cognet - Parce que j'étais peintre - DVD - www.jour2fete.com

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Interview du Dr. Régis-Nissim Sachs

12 Octobre 2014

Interview du Dr. Régis-Nissim Sachs

Dr. Régis-Nissim Sachs: “Aucun texte, dans la tradition judaïque n’interdit aux Juifs de soigner les malades”

- Dr. Régis-Nessim Sachs, vous êtes né en Egypte. Après des études médicales à Paris, vous avez pratiqué la médecine en Israël pendant quatre ans. Diplômé de l’EPHE, vous poursuivez vos recherches. Vous êtes l’auteur du livre “Médecins juifs du Xe au XVIIe siècle” (Editions l’Harmattan). Les médecins juifs entre le Xe et le XIIe siècle ont-ils beaucoup apporté à l’histoire de la médecine?

Régis-Nessim Sachs: La médecine médiévale tant en Orient qu’en Occident repose essentiellement sur le savoir gréco-romain. Il faut citer au moins, parmi leurs médecins, les noms d’Hippocrate et de Galien. Les savants médecins et philosophes arabes, dont Al Razi, Al Magusi et Avicenne, ont enrichi cette médecine de leurs apports personnels, et transmis à l’occident leur culture médicale. Cela dit, il faut certainement rajouter les médecins juifs, qui ont transmis le savoir médical d’une part à leurs coreligionnaires et d’autre part à l’occident, savoir enrichi de leurs propres observations. Il faut toutefois considérer que pendant cette période la médecine n’avait pas franchement progressé par rapport à l’époque antique, à l’exception sans doute des progrès instrumentaux qu’Albucassis, médecin arabe né à Cordoue (Xe siècle), introduit en chirurgie. Il faut noter que l’histoire de la médecine fait partie de l’histoire des cultures ; mais chaque culture possède son propre développement. Cependant chaque peuple a au cours de l’histoire été en contact avec d’autres civilisations avec un échange culturel conséquent. Aucun scientifique n’est jamais seul responsable de ce dont il est crédité ; personne ne pense ni n’agit seul. C’est une caractéristique constante de la médecine, qui admet certaines spécificités temporelles, religieuses, autorisant de lui adjoindre des adjectifs tels que médecine égyptienne ou pharaonique, grecque, juive etc…

- Pouvez-vous nous citer quelques noms de médecins juifs célèbres?

R.-N.-S.: Au Moyen Âge on retrouve des médecins juifs tels : Shabbetaï Donnolo, (9e siècle) qui jusqu’à une période récente était considéré comme le premier à avoir écrit un texte médical en hébreu, destiné à ses coreligionnaires. En réalité grâce aux historiens israéliens contemporains on a pu identifier un texte médical riche écrit en hébreu, par Asaph ha Iéhoudi, vers le VI-VII siècle. Ce texte qui s’appuie sur la médecine gréco-romaine se distingue par une approche clinique développée, un concept de maladies lié aux spermes et aux conditions de la cohabitation (copulation). On dirait aujourd’hui maladies congénitales et héréditaires. Hasdaï Ibn Shaprut, (10e siècle) grâce à sa médecine reconnue et appréciée entre au service d’Abdel Rahmane III. Devient un ministre très apprécié et consacre son énergie à promouvoir la culture et la science juives. Mais surtout Isaac Israéli (10e siècle) et Maïmonide (12e siècle). Ils ont été tous les deux reconnus pour leur grande culture scientifique, au point d’être inclus dans les programmes de l’enseignement médical universitaire en Occident, du XIIIe au XVe siècle. La médecine qui figurait chez eux aux côtés de leurs contributions théologiques et philosophiques, reposait non seulement sur l’enseignement gréco-romain, mais aussi sur leurs propres observations. Ainsi on attribue à Isaac Israéli trois œuvres médicales, écrites en arabe et traduites ultérieurement en latin, le traité des fièvres, le traité de diététique et le traité des urines qui ont fait sa réputation, et qui intéressent encore de nos jours les historiens de la médecine. Maïmonide quant à lui il est l’auteur de dix livres, écrits en arabe, dont le livre sur l’asthme, sur les poisons et leurs antidotes, sur le maintien de la forme etc… Il y a mis la même attention et la même concision méthodologique qu’il a consacrées à sa Michné Torah et à son Guide des Egarés. Je ne vais pas oublier la dynastie de médecins des 12 e-14 e siècles, les Tibbonides qui ont effectué un travail de traduction remarquable, de l’arabe vers l’hébreu, des œuvres médicales de Maïmonide, et même des œuvres des auteurs perses et musulmans. Ces traductions ont été ultérieurement éditées en latin.

- Les médecins juifs ont-ils davantage humanisé la médecine grâce à la Tora ?

R.-N.- S.: Je n’aurai sans doute pas formalisé cette question importante de la même façon. Depuis le travail pionnier de Julius Preuss en 1911 sur la Médecine Biblique et Talmudique, les chercheurs se sont attelés à l’étude des textes pour identifier ce qui dans le legs talmudique revient aux Hébreux et ce qui appartient aux emprunts contemporains de la période talmudique (2e-6e siècles), voire aux époques antérieures au Talmud, notamment babyloniens, perses et peut-être indiens. Ce qui est particulièrement notable et qui rend la médecine juive plus saillante parmi d’autres peuples de l’Antiquité, c’est qu’elle se distingue par l’absorption de traditions et conceptions perçues à travers les filtres, moral et religieux du judaïsme. Le principe central selon lequel la vie est la valeur suprême et donc sa préservation est un commandement divin dans le judaïsme. « J’en atteste sur vous, en ce jour le ciel et la terre : J’ai placé devant toi, la vie et la mort, le bonheur et la calamité ; choisis la vie et tu vivras alors, toi et ta postérité (Deut. XXX, 19) ». Dans la pensée judaïque, le conflit opposant le pouvoir divin de guérir au devoir humain de soigner les malades a été débattu du temps de la Bible, de la Michna et du Talmud. Les plus nombreux cherchaient à démontrer que Dieu avait doté l’homme de la capacité de guérir les maladies. Le devoir de soigner l’emporte même sur la sacralité du Shabbat. Aucun texte, dans la tradition judaïque n’interdit aux Juifs de soigner les malades. Cette conception la différencie des autres peuples dans l’Antiquité. Dans cette acception on peut donc dire « humaniser la médecine ». De fait les médecins juifs considérèrent, depuis les temps bibliques, leur vocation comme dotée spirituellement et non simplement comme une profession ordinaire. Aux 10e-12e siècles cela s’est traduit chez Isaac Israéli par un legs testamentaire où transpirent les valeurs éthiques absorbées à partir du Talmud, mais non seulement puisqu’on y reconnaît les valeurs morales d’Hippocrate et de Galien. La prière de Maïmonide, bien que sa paternité soit discutée, est généralement admise comme émanant de l’esprit de Maïmonide et correspondant à celui des médecins juifs du Moyen Âge. Ainsi, la médecine est universelle. Mais la médecine juive exprime une spécificité et une sensibilité enregistrées depuis les périodes biblique et talmudique. Elles sont basées sur le commandement divin central du choix de la vie, autour duquel s’articulent les données éthiques qui évoluent de plain-pied avec les progrès de la médecine.

Régis-Nessim Sachs “Médecins juifs du Xe au XVIIe siècle” L'Harmattan. 286 pages. 29 euros. Site internet: www.harmattan.fr

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Interview de Laurent Greilsamer

1 Octobre 2014

Interview de Laurent Greilsamer

Laurent Greilsamer: Alfred Dreyfus, un républicain patriote

- Laurent Greilsamer, vous êtes co-fondateur de l’hebdomadaire le 1 et ancien directeur adjoint du Monde. Vous venez de publier “La vrai vie du capitaine Dreyfus”. Sait-on qui était vraiment Alfred Dreyfus?

Laurent Greilsamer: Oui car nous avons son témoignage ( plusieurs livres) et des correspondances. Sans compter pas mal d'archives. Le portrait qui se dégage est celui d'un républicain patriote. Tant pis pour le pléonasme ! La logique chez lui avait fini par prendre le contrôle total de l'émotionnel. C'est ce qui lui a permis de tenir bon face à l'injustice. -

- Comment expliquez-vous que l’injustice se soit à se point acharnée contre cet homme?

L.-G.: L'antisémitisme explique bien des choses à cela, il faut rajouter la volonté de l'état-major et du ministre de la guerre de ne pas se déjuger. Pour eux , la raison d'état doit l'emporter. D'où cet incroyable crime d'Etat. La justice militaire connaît le coupable, le vrai, et le protège.

- Qu’est-ce qui vous parait essentiel de dire sur la vie de Dreyfus?

L.-G.: Le tragique et l'honneur. Le tragique annonce le XXe siècle. L'honneur renvoie à des temps anciens.

- Pourquoi avoir choisi de présenter votre livre sous forme de journal?

L.-G.: Je souhaite être au plus près de cette vie je veux que le lecteur la découvre comme lui ! D'où ce journal ou plutôt la forme d'un journal qui évite les anachronismes.

Laurent Greilsamer « La vraie vie du capitaine Dreyfus » - Août 2014 – 224 pages - 18,90 euros – Tallandier

Internet: www.tallandier.com

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Interview d'Olivier Gaget

23 Septembre 2014

Interview d'Olivier Gaget

Olivier Gaget « L’union sacrée a réellement joué durant la grande guerre »

- Olivier Gaget, vous êtes l’auteur du livre “Les Poilus juifs d’un régiment provençal”. Quelle a été leur participation à la Grande Guerre ?

Olivier Gaget: Comme leurs compatriotes des autres cultes, les Juifs de France ont participé à toutes les batailles de la Grande Guerre, et ceux du 112e d’infanterie ˗ régiment constitué de Provençaux ˗ n’ont pas fait exception. Les Juifs de ce régiment étaient principalement des Provençaux et des Algériens mais il y a également eu, à partir de 1915, ceux provenant d’Europe de l’Est.

- Pouvaient-ils pratiquer leur religion sur le front ?

O.-G.: S’il leur était impossible de pratiquer correctement leur religion au front, ils n’en oubliaient pas pour autant les grandes dates du calendrier hébraïque. Précisons que le consistoire avait eu la bonne idée de leur distribuer « La Tefila du soldat », livre de prières à l’usage des combattants israélites. Les Juifs du 112e RI le reçurent en juin 1915. Mais même avant cette date on les voit fêter Pessa’h 5675 (mars 1915) à quelques kilomètres des lignes ennemies et célébrer le seder en présence du rabbin Raoul Hirschler, l’aumônier israélite du 15e corps d’armée dont dépendait le régiment. L’agent de liaison Roger Rebstock, sans doute le plus religieux du régiment, avait parcouru des kilomètres pour aller chercher trois coreligionnaires cantonnés dans un village voisin. Dans son carnet de route tenu tout au long de la guerre, il rappelle annuellement les fêtes de Kippour et de Pessa’h. Quant à respecter le shabbat, c’est bien entendu impossible, surtout dans les tranchées. Ce jour-là, on combattait, on tuait, on mourait aussi. Sigmond Benovici, un Juif originaire de Roumanie, est mort le 3 juillet 1915, c’était shabbat.

- Ont-ils souffert de l’antisémitisme au sein du régiment ?

O.-G.: On sait que les Juifs ont beaucoup souffert de l’affaire Dreyfus ; et dans l’armée, ils ont eu bien mauvaise presse. Durant le premier conflit mondial, les Provençaux seront stigmatisés dès août 1914 et vus comme de mauvais Français tout au long du conflit. Et lorsque l’on s’interroge sur les Juifs durant la Première Guerre mondiale, on ne peut manquer de penser à leur condition durant le conflit suivant. Mais il n’y a rien de comparable ! Au cours de la Grande Guerre, les soldats français de confession israélite se sont comportés et sont morts comme leurs compatriotes des autres cultes ; les premiers étaient tout autant Français que les seconds et partageaient communément le même sort. En face, les Allemands ne voyaient que de simples combattants ennemis d’un pays ennemi au leur. Toute autre sera la donne avec le conflit suivant où les Juifs seront visés en tant que tels et la politique conduite par les nazis, relayée en France par les lois de Vichy, aboutira au projet de leur extermination. Pour répondre exactement à votre question, je n’ai pas trouvé d’antisémitisme au sein du régiment durant la guerre, mais cela ne signifie pas dire qu’il n’a pas existé. J’ai eu la chance de tomber sur le carnet de guerre d’un proche de Charles Maurras. À un moment donné, il croise le général juif Jules Heymann, et note cette rencontre dans son carnet. Il n’y écrit rien de désagréable à son sujet alors qu’il aurait pu le faire, un carnet étant la propriété intime de son auteur. L’antisémitisme ne transparaît pas dans son carnet. L’union sacrée a réellement joué durant la guerre.

- Se sentaient-ils Français avant tout ?

O.-G.: Leur façon de raisonner serait elle différente parce que Juifs ? Je ne le crois pas. S’ils sont Juifs, ils se considèrent avant tout comme Français ; et par ailleurs, la plupart étaient complètement détachés des pratiques du judaïsme. Abraham Ascoli, par exemple, professeur de littérature française, occupant la chaire Victor Hugo à la Sorbonne entre les deux-guerres se sentait pleinement Français avant que d’être Juif ! Seules les lois raciales de Vichy lui feront prendre pleinement conscience de sa condition juive. Même les plus religieux, et je pense ici à Roger Rebstock, se sentaient Français avant d’être Juifs. Toutefois, l’un n’empêche pas l’autre, et si l’on était Français, on se sentait Juif quand même, car ils tenaient malgré tout à prouver à leurs détracteurs qu’ils étaient de « vrais Français », attitude que les antisémites leur reprochaient avant-guerre. Un de ces soldats écrira dans son carnet : « Notre régiment compte nombre de coreligionnaires cités à l’ordre pour faits de guerre ce qui rehausse beaucoup notre renommée ».

Olivier Gaget « Les Poilus juifs d'un régiment provençal » Essai - 290 pages – 28 euros – www.publibook.com

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