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Interview de Mireille Hadas-Lebel

9 Mai 2014

Interview de Mireille Hadas-Lebel

Mireille Hadas-Lebel : En hébreu mashiah signifie " oint"

- Mireille Hadas-Lebel, vous êtes professeur d’histoire des religions à la Sorbonne et spécialiste du judaïsme de l’Antiquité tardive. Votre dernier livre s’intitule « Une histoire du Messie » (Albin Michel). Quelle place occupe le messianisme dans la Bible ?

Mireille Hadas-Lebel : Dans la Bible hébraïque, il n'y a pas de Messie au sens où l'on prend généralement ce terme. L'hébreu mashiah signifie " oint". La Torah connaît le prêtre consacré par l'onction. Les livres historiques évoquent çà et là l'onction royale (y compris pour des rois étrangers) et dans le livre d'Isaïe, c'est Cyrus, roi de Perse, investi d'une mission divine, celle d'autoriser les captifs judéens à rentrer à Sion rebâtir le Temple, qui est appelé "messie" de Dieu.

- Existe-t-il de nombreux textes en rapport avec le Messie dans le Talmud et le Midrach ?

M. H.-L. : S'agissant d'une idée qui a eu tant d'impact par la suite dans l'histoire du judaïsme, on peut être étonné de la part modeste qu'occupe l'attente messianique dans le Talmud. La Mishna l'ignore presque totalement. L'"océan" du Talmud ne lui réserve que quelques pages dans le traité Sanhédrin et s'intéresse moins au personnage lui-même qu'au temps de sa venue. Sans doute ne voulait-on pas entretenir une espérance qui risquait de mener à des révoltes désastreuses comme celle de Bar Kokhba. Le Midrach, qui est un genre populaire, s'est en revanche complu à décrire l'ère messianique comme un retour à l'âge d'or. Cette vision consolatrice au milieu des épreuves a pu toucher les esprits.

- Le concept du Messie avec la résurrection des morts est-il un des aspects les plus mystérieux du judaïsme?

M. H.-L. : L'idée de la résurrection des morts est venue répondre aux questions que l'on se posait sur la justice divine. Puisqu'elle ne se manifestait pas toujours en ce bas monde, on a pu penser qu'elle ferait la part des bons et des méchants lors d'un "Jugement dernier" qui rassemblerait tous les morts. Le juge serait Dieu lui-même mais certains textes, comme Daniel 7 repris dans un livre apocryphe, Hénoch, laissaient entrevoir la participation d'un personnage aux traits humains qui est devenu "le Messie".

- Qu'est-ce qui différencie le Messie des chrétiens de celui des juifs ?

M. H.-L. : Le Messie juif est purement humain, même si on lui suppose parfois quelque action surnaturelle. Il n'est pas encore apparu mais peut surgir à tout moment, si certaines conditions sont satisfaites.

- Existe-t-il une croyance au Messie dans l'Islam?

M. H.-L. : Dans l'Islam chiite, il y a le Mahdi que certains attendent de nos jours. Je laisse à de plus savants que moi le soin de déterminer son lien avec le saoshyant qui était attendu dans le Zoroastrisme.

Mireille Hadas-Lebel « Une histoire du Messie » Albin-Michel - 304 pages -

19,50 euros. site: www.albin-michel.fr

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Interview de Jean-Pierre Allali

9 Mai 2014

Interview de Jean-Pierre Allali

Jean-Pierre Allali : « Les Allemands, à la surprise générale, font leur apparition à Tunis. Le 9 novembre 1942 »

- Jean-Pierre Allali, vous êtes journaliste, écrivain. Votre dernier livre s’intitule « Les Juifs de Tunisie sous la botte allemande » (Éditions Glyphe). Comment débute et s’organise l’occupation allemande en Tunisie ?

Jean-Pierre Allali : En novembre 1942, alors que la communauté juive est persuadée, à l'écoute de la BBC, que les troupes alliées qui ne sont pas loin vont arriver en Tunisie, ce sont les Allemands qui, à la surprise générale, font leur apparition à Tunis. Le 9 novembre 1942, une escadrille allemande atterrit à l'aéroport d'El-Aouina. En quelques jours, plusieurs milliers d'hommes vont rejoindre cette escadrille d'éclaireurs. Le 30 novembre, il y a en Tunisie 3000 soldats allemands auxquels se joignent 8000 Italiens. Au plus fort de l'Occupation, les troupes allemandes compteront 28 000 hommes et leurs alliés italiens 11 000. Rudolf Rahn est nommé ministre plénipotentiaire du Reich auprès du bey de Tunis.

- Quelles sont les mesures racistes et antisémites qui sont appliquées pendant ces mois d’occupation ?

J-P. A. : Dès le 23 novembre 1942, un peloton de soldats allemands emmenés par le SS Hauptscharführer Pohl se présente au domicile du président de la communauté, Moïse Borgel. Il est arrêté en même temps que plusieurs personnalités qui vont se retrouver en prison pendant une semaine. Au fil des jours, les Allemands vont affirmer leurs exigences : enrôlement forcé de milliers de jeunes Juifs pour un travail forcé obligatoire, amendes collectives exorbitantes, spoliations et confiscations, occupation d'appartements avec expulsion des locataires légitimes, arrestations, rafles, mauvais traitements, assassinats et déportations.

- Y-a-t-il eu des tragédies ?

J-P.A. : Oui. L'assassinat d'un jeune infirme de 18 ans, Gilbert Mazouz, tué à coups de revolver, le 9 décembre 1942, parce qu'il ne marchait pas assez vite. Il aura été la première victime juive de l'Occupation. Le 21 décembre, c'est au tour de Haïm-Victor Nataf, élève-rabbin de 19 ans, accusé d'avoir fait des signaux, d'être torturé et exécuté. Le 27 janvier 1943, au camp de travail forcé de Bizerte, Émile Hababou, 25 ans est abattu par une sentinelle. Le 22 février 1943, Élie Saâdoun, qui tentait de s'évader du même camp sera arrêté et atrocement torturé à mort. Deux autres travailleurs de ce camp ont été exécutés en février 1943 : Henri Darmoni et Mardochée Younès. Non loin de là, à Ferryville, c'est Victor Lellouche, 45 ans, qui a été lâchement abattu.

Par ailleurs, les bombardements alliés qui visaient des points stratégiques ont fait des centaines de victimes parmi la population juive.

Enfin, le cas le plus emblématique demeure celui de la famille Scemla : Jo Scemla et ses deux fils, Gilbert et Jean, arrêtés par les Allemands sur dénonciation alors qu'ils tentaient de rejoindre la 2ème Division Blindée du général Leclerc, ont été déportés en Allemagne et, après un simulacre de procès, guillotinés dans la ville de Halle, le père assistant au préalable à l'exécution des ses deux fils.

- Avez-vous pu interviewer des rescapés ?

J-P. A. : Les personnes qui ont connu cette époque disparaissent peu à peu. C'est la loi de la nature. J'ai réussi à retrouver 56 témoins, le plus âgé étant né en 1919. Ces témoins appartiennent à toutes les composantes de la communauté juive : touansas et granas ( tunisiens et livournais) voire sujets britanniques, artisans, commerçants, intellectuels... Dès lors, leurs récits sont très divers et l'ensemble de ces témoignages permet d'avoir une idée assez précise de ce que furent ces six mois sous la botte allemande vécus par les Juifs de Tunisie de novembre 1942 à mai 1943.

Jean-Pierre Allali « Les juifs de Tunisie sous la botte allemande » (préface d’Elie Wisel) - Editions Glyphe - 330 pages – 22 euros. www.editions-glyphe.com

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Interview d'Yves Mamou

10 Avril 2014

Interview d'Yves Mamou

Yves Mamou: «Israël a compris que le Hezbollah n'était pas un mouvement terroriste comme un autre »

-Yves Mamou, vous avez été journaliste au Monde pendant plus de vingt ans, vous êtes l'auteur du livre « Hezbollah, dernier acte » aux Editions Plein jour. Comment est né le Hezbollah ?

Yves Mamou: Le Hezbollah est né en 1982, de la volonté iranienne de structurer les communautés chiites partout dans le monde pour influencer et jouer un rôle leader sur l'ensemble du monde musulman. Le mouvement se fond aujourd'hui avec la communauté chiite libanaise (40% de la population du Liban). Pour l'ayatollah Khomeiny, il s'agissait de mener le Jihad pour "la reconquête de Jérusalem". Pourquoi la Perse chiite révolutionnaire s’est-elle donné un objectif si éloigné de ses frontières géographiques? Parce que l’Ayatollah Khomeiny, véritable fondateur du Hezbollah, s’est posé d’emblée en guide spirituel de TOUS les musulmans. Mais quand on est Perse et Chiite – c'est-à-dire doublement minoritaire au sein du monde musulman – un seul levier peut soulever les Croyants, par-delà leurs particularités politiques, ethniques ou confessionnelles. Et ce levier, c’est le vocable « Palestine ». Seul, il touche tous les musulmans au cœur. On ne comprend pas la raison d'être du Hezbollah, si on n'effectue pas un détour par les passions islamiques.

- Comment le mouvement est-il structuré ?

Y.-M.: Le Hezbollah c’est d’abord un chef charismatique, puis des institutions. Une réplique du modèle iranien. Le chef n’est pas un Seigneur de la guerre qui met un territoire en coupe réglée. Il parle – beaucoup - et par son comportement, montre le chemin du Devoir. A ses côtés, des professionnels – religieux ou non mais dévoués et non corrompus – mettent en place et gèrent des services qui vont de l’armement, à l’aménagement du territoire en passant par la santé, les services sociaux, les médias, les télécoms… Le Hezbollah entretient avec la population chiite libanaise une relation de type paternaliste. Il donne beaucoup ( des soins de santé, des aides au logement, un soutien financier pour les deshérités, des équipements publics...) et en retour reçoit une loyauté sans faille. Ni Etat, ni gouvernement, le Hezbollah a les caractéristiques d'un Etat dans l'Etat. C’est un modèle, un outil de la politique par l’exemple.

- Depuis 2012, le Hezbollah s’est engagé militairement en Syrie. Quelles sont les retombées de cet engagement ?

Y.-M.: La guerre civile syrienne est au cœur d'un basculement d'image. Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, avait construit une image de chef politique et religieux tout entier dévoué à la lutte contre Israël. Depuis 2012, il combat les Frères Musulmans syriens et Al Qaeda au nom de la "libération de la Palestine". Un discours qui ne passe plus. Il est aujourd'hui l'objet d'une détestation générale dans le monde musulman sunnite. En Syrie, son image est traînée dans la boue et des affiches le représentent le front estampillé d'une étoile de David. L'homme qui, depuis trente ans, se présente comme «le cœur vibrant de la résistance arabe (contre Israël)» est vilipendé par les Sunnites comme un «ami des Juifs», un suppôt du sionisme, bref un ennemi de l'Islam aussi malfaisant que les Etats Unis ou Israël. Le prédicateur Youssuf al Qaradawi a déclaré que le Hezbollah était le parti de Satan. La guerre civile syrienne cristallise toutes les fractures du monde musulman : Sunnites contre Chiites, Perses contre Arabes, Iran contre Arabie Saoudite. A ces oppositions de base, il faut ajouter des conflits secondaires : Salafistes, Frères Musulmans, Al Qaeda et tous ses clones sont en compétition les uns contre les autres pour unifier le monde musulman, lequel n'a plus pour frontières au Moyen Orient que celles de l'ethnie et de la religion. Les Kurdes en profitent pour s'autonomiser partout où ils sont situés et les cultures minoritaires (Druzes, Chrétiens,Alaouites...) sont sur la défensive. Les vraies frontières au Moyen Orient sont celles de l'appartenance ethnique et religieuse. - Qu’est-ce qui a décidé l’Union Européenne à inscrire le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes ? Les ministres des Affaires Etrangères des vingt-huit Etats membres de l’Union européenne ont, lundi 22 juillet 2013, à Bruxelles, inscrit la branche armée du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne. Les Européens ont fondé leur décision sur les récentes attaques perpétrées par le Hezbollah sur le territoire européen, à Chypre, mais surtout en Bulgarie, en juillet 2012. Cette décision est à la fois un tournant et une hypocrisie. Un tournant, car il s'agit là d'un geste de défiance ouvert contre l'Iran et sa politique impérialiste. Une hypocrisie car la distinction entre la branche militaire et la branche politique du Hezbollah est une fiction qui n'a guère de sens. Sans sa force militaire, la puissance politique du Hezbollah s'effondre.

- Une guerre entre le Hezbollah et Israël pourrait-elle éclater?

Y.-M.: La question n'est pas de savoir si la guerre avec Israël va éclater, mais quand elle aura lieu. L'affrontement final est inéluctable. Les Israéliens ont compris que le Hezbollah n'était pas un mouvement terroriste comme un autre, une sorte d'épine dans le pied avec lequel il faut vivre. Il s'agit d'un ennemi mortel, structuré comme une armée et immensément dangereux en raison de l'énormité de son potentiel offensif : missiles, drones, mortiers capables d'infliger des pertes humaines et matérielles considérables. La nucléarisation de l'Iran rend le Hezbollah plus dangereux encore.

Yves Mamou – « Hezbollah, dernier acte » - Editions Plein Jour – 144 pages. 16 euros. Internet: www.editionspleinjour.fr

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Interview d'André Nahum

28 Mars 2014

Interview d'André Nahum

André Nahum: Young Perez se fit arrêter par la milice en 1943

- André Nahum, vous êtes médecin, écrivain. Vous êtes l'auteur de « Young Perez champion De Tunis à Auschwitz, son histoire » Editions Télémaque. Comment avez-vous été amené à écrire cet ouvrage ?

André Nahum: Lorsque j'étais enfant, un soir, à Tunis, j'ai entendu un grand chahut dans la rue, c'était une petite foule qui entourait le jeune Young Perez qui revenait dans sa ville natale après avoir remporté le championnat mondial de boxe catégorie poids mouche. Soixante ans plus tard, médecin à Sarcelles, j'ai vu venir à ma consultation une dame qui m'a dit : "Je ne viens pas pour me faire examiner. Je suis la soeur du boxeur Young Perez, injustement oublié. Comme vous écrivez des livres, je voudrais que vous racontiez son histoire et même en faire un livre. C'était donc pour moi un devoir sacré.

- Quelles sont les grandes lignes de la vie de Young Perez ?

A.N.: Enfant pauvre de La Hara, le quartier juif pauvre de Tunis, il voulait s'en sortir et avec sa bande de copains et a pensé que le seul moyen était la boxe. Il a rencontré des gens qui l'ont aidé : Joe Guez, Maitre Mossé, puis en France Léon Bellières qui devint son manager. En 1931, il bat le champion du monde en titre Frankie Genaro en quelques minutes Il vit alors un amour fou avec une belle starlette Mireille Balin. Fidèle en amitié, excellent fils, généreux envers ses anciens voisins et amis, il fut reçu en héros quand il revint à Tunis Au bout d'un an, il perd son titre en Angleterre et ne pourra jamais le reconquérir.

- Comment se déroula son arrestation par les nazis ?

A.-N.: Coincé à Paris pendant l'occupation, il vivait dans un petit hôtel de la rue du Faubourg Montmartre. C'est là qu'il se fit arrêter par la milice en 1943, peut-être sur dénonciation. Il fut envoyé à Drancy puis à Auschwitz. - Que sait-on de sa vie au camp d’Auschwitz et de sa fin tragique ? A.-N.: Le commandant du camp étant féru de boxe, il le fit travailler aux cuisines où il put ainsi se nourrir mieux que les autres déportés. On lui permit de s'entraîner et on lui organisa des combats avec d'autres détenus. Comme il profitait de sa condition de cuisinier pour fournir un supplément de nourriture à d'autres prisonniers, il fut puni et retourna travailler dans un commando. En janvier 45, il fit partie des prisonniers qui évacuèrent Auschwitz pour ce qu'on a appelé « la marche de la mort » et fut abattu par un des militaires qui le gardaient.

André Nahum « Young Perez champion De Tunis à Auschwitz , son histoire » Editions Télémaque. 176 pages. 15,90 euros. Internet: www.editionstelemaque.com

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Interview d'Alain de Mijolla

25 Mars 2014

Interview d'Alain de Mijolla

Alain de Mijolla: Sigmund Freud est et reste toute sa vie attaché à son identité juive

- Dr. Alain de Mijolla, vous êtes psychiatre, psychanalyste, vous avez créé et présidé l’Association internationale de la psychanalyse (AIHP). Vous êtes l’auteur de « 100 questions sur la psychanalyse » (Editions La Boétie). Le judaïsme occupait-il une place importante dans la vie de Freud ?

Alain de Mijolla : L’« identité juive » plus que le « judaïsme » au sens où cela le définit comme éloigné de toutes les pratiques de la religion, a tenu toute sa vie une place importante dans la définition qu’il (Freud) donne de lui-même. En 1925, il écrit : « Ce n’est peut-être pas par un simple hasard que le promoteur de la psychanalyse se soit trouvé être juif. Pour prôner la psychanalyse, il fallait être amplement préparé à accepter l’isolement auquel condamne l’opposition, destinée qui, plus qu’à tout autre, est familière au juif ». Car il est et reste toute sa vie attaché à son identité juive à laquelle il se réfère sans cesse, comme il le déclarera vers la fin de sa vie à ses frères de la communauté Bnai B’rith en 1926 : « Le fait que vous soyez juifs ne pouvait que me plaire car j'étais moi-même juif, et le nier m'a toujours semblé être non seulement indigne, mais encore franchement insensé. Ce qui me rattachait au judaïsme n'était pas la foi - je dois l'avouer - ni même l'orgueil national car j'ai toujours été incroyant, j'ai été élevé sans religion, mais non sans le respect de ce que l'on appelle les exigences "éthiques" de la civilisation humaine ».

- Le père de la psychanalyse était athée. Dans quelle mesure la lecture de la Bible pouvait-elle l’intéresser ?

A.-M. : Certes il s’est décrit lui-même comme un « Juif athée » mais il a toujours respecté sa religion. On trouve peu d’allusions à la Bible dans ses écrits, même si certains y ont lu de nombreux points communs. On sait le sort qu’il a réservé à Moïse… Toutefois il faut rappeler que le 6 mai 1891 pour son 35e anniversaire, son père lui donna le livre dont les illustrations avaient tant enchanté son enfance, la Bible bilingue illustrée par Philipson. Il y ajouta une longue dédicace dans laquelle il écrivit : « Dans la septième année de ta vie, l’esprit du Seigneur s’empara de toi (Juges 13,25) et Il s’adressa à toi : Va, lis Mon livre. Je l’ai écrit et les sources de l’intelligence, du savoir et de la compréhension s’ouvriront en toi. Vois ici, le Livre des livres, c’est en lui que les sages ont puisé, que les législateurs ont appris le statut et le droit (Nombres 21,18) ». En 1927 il déclarera cependant : « Je peux dire que je suis aussi éloigné de la religion juive que de toutes les autres, c'est-à-dire qu'elles sont pour moi hautement significatives en tant qu'objets d'intérêt scientifique. Sur le plan affectif je ne m'investis pas en elles. D'un autre côté, j'ai toujours éprouvé un fort sentiment de solidarité avec mon peuple, et l'ai également entretenu chez mes enfants. Nous sommes tous restés au sein de la confession juive ».

- Les nazis ont chassé Freud de Vienne parce qu’il était juif. Sa découverte était-elle subversive au regard du régime hitlérien?

A.-M.: Elle l’était au regard de tous les totalitarismes et le nazisme, comme le marxisme, n’échappe pas à cette appréciation. A Smiley Blanton, un analysé qui lui demande si Hitler avait une aversion personnelle envers lui « en raison de vos idées et de l'existence même de la psychanalyse” - “Je l'ignore, mais je l'espère bien, répond Freud. » En Mai 1933, le bûcher auquel de jeunes allemands condamnent ses livres lui fait dire : « Quels progrès nous faisons. Au Moyen Age ils m'auraient brûlé ; à présent ils se contentent de brûler mes livres.» Le 20 février 1934 il écrit à son fils, Ernst : « L'avenir est incertain, ou un fascisme autrichien ou la croix gammée. Dans le second cas, il nous faudra partir. » En 1935, à Arnold Zweig : « L'analyse ne peut pas mieux prospérer sous le fascisme que sous le bolchevisme et le national-socialisme. Dieu a là beaucoup de choses à améliorer ». A un reporter américain il commente : « Ils m'ont dit que la psychanalyse était opposée à leur Weltanschauung (conception du monde), et je suppose qu'elle l'est». Les citations abondent qui qualifient le nazisme de « barbarie presque préhistorique », jusqu’à la perquisition de son appartement, l’interrogatoire de sa fille Anna par la Gestapo, le 22 mars, et son départ en exil le 4 juin 1938. Cette année est aussi celle où la psychanalyse est bannie officiellement du domaine public sous le régime nazi.

Dr. Alain de Mijolla - “100 questions sur Freud” - Editions La Boétie - 256 pages - janvier 2014 - 12,50 euros.

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Interview de Dominique Blumenstihl-Roth

25 Mars 2014

Interview de Dominique Blumenstihl-Roth

- Dominique Blumenstihl-Roth: L'œuvre de Racine est toute imprégnée des critères de l'herméneutique juive

- Dominique Blumenstihl-Roth, vous êtes auteur de séries radiophoniques pour France Culture et la Radio Nationale d’Espagne. Vous venez d’écrire «Jean Racine Kabbaliste au service du Roy Essai sur les sources hébraïques du théâtre racinien » (Editions Peleman). Qui était Jean Racine ?

Dominique Blumenstihl-Roth : Jean Racine était, en son temps, un auteur adulé par le public, aux côtés de Corneille — son concurrent — et de Molière. Tout le monde connaît ses pièces Andromaque, Phèdre, Bérénice… Mais ce que l'on sait moins, c'est qu'il était également le secrétaire personnel de Louis XIV. Racine était né en 1639, à La Ferté-Millon, qui était en ce temps-là un endroit très reculé, dans une famille de condition modeste. Ses parents sont décédés alors qu'il était très jeune et il fut pris en charge par une de ses tantes qui l'a fait intégrer l'école de Palais Royal. Cette école était très spéciale, très curieuse, car outre le latin et le grec, on y enseignait l'hébreu. C'est une chose peu connue des historiens, et peut-être même passée volontairement sous silence, en tous les cas, Sainte-Beuve en atteste dans le livre qu'il a écrit, intitulé "Mon Port-Royal" : l'hébreu, que cela plaise ou non aux tenant de la culture conventionnée, était bel et bien enseigné dans cette école. Elle avait, déjà à l'époque, une réputation sulfureuse, en ce qu'elle prônait "la doctrine de la grâce" et aussi par le rigorisme spirituel et son hostilité envers la "Compagnie de Jésus" et sa casuistique. Port Royal était aussi opposé au pouvoir du Saint-Siège. C'est de là que sort Jean Racine, qui ne fut pas seulement l'élève de cette école : il y a vécu pendant toute son enfance, il était l'enfant de Port-Royal. Il ne fait aucun doute qu'il y ait appris l'hébreu. Qui était Racine ? Un mystère… car on peut se demander comment il a pu gravir les échelons de la promotion sociale jusqu'à parvenir au sommet du pouvoir en devenant l'ami personnel et confident du souverain. Des gens influents l'ont aidés, tous issus de Port Royal, comme le Duc de Chevreuse, ou de puissants protecteurs, comme Colbert. Ou encore les femmes… comme Madame de Montespan qui était charmée par son allure, par sa voix surtout, dont on dit qu'elle était ensorcelante. Il fut aussi soutenu par Madame de Maintenon, l'épouse du roi qui lui commanda les pièces Esther et Athalie. Sa fulgurante promotion sociale n'est pas un hasard. Je crois qu'elle a été organisée par ses amis, par le groupe de Port Royal qui désirait placer l'un des siens au plus près du roi. Afin d'influencer le pouvoir par une sorte courant culturel qui parviendrait à inoculer dans le royaume un propos… initiatique. Car il est clair, en étudiant de près l'œuvre de Racine, qu'elle est toute imprégnée des critères de l'herméneutique juive. La construction d'"Iphigénie", par exemple, avec ses 10 personnages, répartis symétriquement en homme et femmes, le déploiement de l'action en style de répétition, connu dans la kabbale hébraïque sous l'expression "Davar Schanoui", l'inversion de la dramaturgie, la substitution in extremis d'un personnage par l'autre, en opposite. "Iphigénie" est une œuvre tout entière construire, édifiée, pensée avec les critères de la kabbale hébraïque. Alors qui était Racine ? À mon sens, il était un kabbaliste hors pair qui a introduit dans la culture française les critères de la tradition kabbalistique, qui les a mis en œuvre, dans le plus grand secret, sans rien dire… en attendant que quelqu'un s'en aperçoive. C'est le but de mon livre que lui rendre cette justice et de faire connaître, au Public juif, qu'il a existé au "Grand Siècle", un auteur immense qui a réussi à infiltrer subliminalement le message de la kabbale dans la culture française. Il faut aussi que la culture française, je veux dire la culture académique — puisque Racine était l'un des premiers et plus jeunes membres de l'Académie Française — accepte que le grand auteur classique ait été un hébraïsant subtil : aujourd'hui encore, cette vérité n'est que peu admise par les spécialistes de Racine, tout simplement parce que l'érudition française, extrêmement centrée sur les références helléniques, n'admet que ce qu'elle sait déjà. Pour moi, Racine est un kabbaliste hébraïsant de grande classe qui a réussi à insuffler à la culture française, par le moyen du théâtre, une forme de révélation puisqu'il met en œuvre, sur scène, les critères jusque là enseignés dans le secret de la Tradition. Avec lui, il y a "sortie", "passage à l'extérieur ; il y a acte de partage de la Connaissance avec le monde, autrement dit avec les Nations.

- Il est clair que Jean Racine était passionné par la Bible, mais qu’est-ce qui permet de penser qu’il connaissait la Kabbale ?

D.B.R : L'œuvre de Racine est traversée par les grandes thématiques kabbalistiques. Ses pièces sont charpentées sur des architectures très visibles. C'est clair dans "Iphigénie" où l'on reconnaît le modèle de la dizaine. Cette pièce est édifiée selon une modélisation séfirotique où chaque personnage occupe la position d'une Séfira. Ainsi nous avons Iphigénie qui correspond à Tipheret et son en-face Eriphile qui correspond à la Geboura. Iphigénie est appelée "fille du roi", c'est une expression typique désignant la Shékina, notamment dans le "Palmier de Déborah", de Moïse Cordovero. Racine indique des pistes. Dans sa présentation de "Britannicus", il avoue : À la vérité, j'avais travaillé sur des modèles qui m'avaient extrêmement soutenus… Quels sont ces modèles ? On ne jure, dans les classes littéraires, que par Euripide, Sophocle, Eschyle… Mais je comprends la difficulté à laquelle se heurtent les spécialistes du théâtre classique, parce que pour savoir si quelqu'un est kabbaliste, il faut vérifier s'il en connaît les critères et comment et les dévoile. Autrement dit, pour reconnaître ces critères, il faut déjà être soi-même au courant de la confidence. Ce qui m'a permis de reconnaître la dimension initiatique et kabbalistique de Racine, c'est le fait d'avoir été moi-même formé à l'enseignement d'un maître compétent, Madame Dominique Aubier, l'auteur de Don Quichotte Prophète d'Israël. Pour comprendre Jean Racine, il faut tout simplement lui faire confiance. Et j'ai fait confiance à son nom, parce que son nom est évocateur. Un kabbaliste en effet se fie au nom, en tant qu'élément porteur d'information. Le nom de Racine est à lui seul un concept kabbalistique puisque la "Racine", c'est l' En-Sof. Appelé Chorech en hébreu, dans le Séfer Ha Bahir. Notre dramaturge porte donc un "sacré" nom qui est déjà un indice puissant ! Il faut lire son œuvre pour voir clair : tout apparaît dans ses pièces. Il organise ses pièces systématiquement en niveaux d'organisations. Il y en a toujours quatre. Sa modélisation correspond au concept du PARDES. Il commence toujours par énoncer une information, puis elle se développe en acte symbolique, ensuite en allégorie déclamée, en acte matériel et enfin, s'adressant au spectateur, il lui en laisse trouver le sens. La progression dramatique est toujours construite sur ce schéma. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'elle est inspirée de la culture grecque, parce que c'est faux. Ce type de construction est calqué sur une modélisation kabbalistique. On peut s'en apercevoir également dans l'art avec lequel Racine organise l'action par des techniques archétypales bien connues de la kabbale : l'inversion entre Iphigénie et Eriphile par exemple. Ou le déroulement dramatique qui brusquement s'interrompe : la technique des arrêts, des ruptures, des nécessités de franchissement. Son théâtre est très "organique". On lui a beaucoup reproché son côté passionnel… C'était l'objet même de la dispute avec Corneille qui ne supportait pas — une dispute qui dure encore de nos jours ! Mais là aussi, j'y ai reconnu un aspect proprement kabbalistique : Racine, c'est le théâtre des passions, où les corps viennent s'aimer, où l'amour et les sentiments se disent et s'exposent ouvertement. Qu'irions-nous reprocher aux hommes d'éprouver de la passion quand on sait, depuis "le Palmier de Déborah", que "les passions sont partie intégrante de la perfection divine et elles ont, de ce fait, acquit leur noblesse dans l'homme" ?

- Etait-il familiarisé avec la Kabbale juive ou avec la version chrétienne?

D.B.R : Je crois que Jean Racine, hébraïsant formé à Port Royal, était non seulement familiarisé avec la kabbale hébraïque mais il en était un expert. Cela dit, j'ignore si Racine était Juif, mais à mon sens ce problème est secondaire puisqu'être Juif, c'est avant tout être fils d'Israël, ce qui signifie lutter pour l'Esprit. La descendance biologique n'est pas, à mon sens, suffisante : il faut que chaque génération et chaque individu valide l'attachement à Israël en tant que concept spirituel. Je crois aussi que tout lutteur pour l'esprit peut rejoindre le concept d'Israël par sa disposition intellectuelle et par ses actes. Racine a sans doute eu des maîtres, à Port Royal. Nous ne savons pas qui lui enseignait l'hébreu, bien qu'il soit absolument prouvé, par le témoignage écrit de Sainte-Beuve, que cet enseignement existait. Il a également longtemps séjourné dans la région de Carpentras et dans une lettre qu'il écrit à son ami La Fontaine, il raconte que les gens (quels gens ?) lui apportent des livres écrits en français, espagnol et d'autres langues (quelles langues ?). Y a-t-il rencontré des hébraïsants? De toutes manières, sur la vie personnelle de Racine, on ne sait que peu de choses. L'historien Raymond Picard lui a consacré une énorme étude, et dit qu'il n'y a que très peu de documents historiques dévoilant sa pensée. La véritable source disponible, c'est son œuvre. Et là, il apparaît clairement que ce n'est pas la version christianisée de la kabbale qui influence son projet. Peut-être a-t-il lu Reuchlin ou Pic de la Mirandole ? C'est possible, puisqu'il était un grand lecteur. Mais il est certain qu'il ait lu le « Pirké » de Rabbi Eliezer. Le chercheur Lucien-Gille Benguigui le confirme dans son étude mais pense qu'il l'a lu dans une traduction. Moi, je suis convaincu qu'il l'a lu directement dans le texte : pour preuve, dans Esther, Racine mentionne le rêve d'Assuérus. Ce rêve n’apparaît pas dans les versions grecques de la Bible, ni dans celle de Flavius Joseph. Ce rêve d'Assuérus n’est mentionné que dans le Midrach, c'est-à-dire une forme de commentaire de la tradition juive. Comment Racine les aurait-il reçues ? Par la traduction de Saint-Jérôme ou Origène qui, tous deux hébraïsants, ont pu intégrer à la tradition chrétienne des éléments du Midrach? Ou par une voie plus directe, c'est-à-dire par la connaissance personnelle du texte midrachique en hébreu ? Le Pirké de Rabbi Eliezer, il a bien pu le lire dans son édition hébraïque, publiée à Venise en 1544. Qui peut croire qu'en son temps les ouvrages circulaient moins bien qu'aujourd'hui ? Aussi bien a-t-il pu lire la Méguila d’Esther dans le texte ainsi que le Midrach. Sa confession est sans équivoque : j’ai suivi l’explication… dit-il — et non pas sa traduction. Et cette connaissance de l’hébreu, pourquoi ne l'aurait-il pas acquise très jeune, à Port-Royal, à l’image du personnage auquel il prête une confession dans Athalie (Acte II scène 7). Il faut écouter la voix de Racine, au travers de ses personnages : dans sa préface à Bérénice — reine de Palestine ! — il précise : Je n'écris que pour le petit nombre de gens sages auxquels on s'efforce de plaire… Qui sont les gens sages aux yeux de Racine ? Ses maîtres de kabbale hébraïque ? Ou les lecteurs des temps futurs qui parviendront à décrypter ses écritures ? Peut-être sommes-nous visés ? Dans sa préface à Esther, qui met en scène un épisode de la Méguila, il donne très ouvertement un piste : J'ai suivi l'explication de plusieurs commentateurs fort habiles… Qui sont les commentateurs habiles autour de Racine qui lui fournissent des explications sur le texte hébraïque et sur le Pirké ? Il semblerait bien que Racine réunissait autour de lui plusieurs commentateurs — expression consacrée pour désigner des talmudistes ? Enfin, après avoir répété plusieurs fois les mots dissimulé et caché (c'est le sens du nom d'Esther), Racine fait un aveu absolument flagrant dans Athalie, parlant des relations qu'entretient son personnage avec l'hébreu : On m'apprend à lire et déjà de ma main je commence à l'écrire… Parle-t-il de son propre rapport à l'hébreu ? Combien de preuves faudrait-il encore apporter pour soutenir la thèse de Jean Racine kabbaliste ? La thèse suscite un inconfort dans la culture française amidonnée à la fascination gréco-latine qui a du mal à intégré les références sémitiques dans son répertoire. Même la Comédie Française, où l'œuvre racinienne pourtant figure de tout son prestige, a du mal à considérer Bérénice comme reine de Palestine avec tout ce que cela implique. Les enseignants, dans les classes littéraires, même au plus haut niveau des grandes écoles, demeurent en retrait par rapport à tout ce qui touche à la culture hébraïque dans Racine et en minimisent la portée, allant parfois jusqu'à nier l'évidence. Comment douter plus longtemps de la puissante imprégnation hébraïque chez Racine, quand Esther s'écrie, à l'acte II, scène 8 : Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre, jusqu'à quand seras-tu caché ? Je crois que Racine justement vise à dévoiler, à dissiper cette ombre en nous faisant comprendre que le théâtre est un processus de révélation, de mise en lumière, de dévoilement.

Dominique Blumenstihl-Roth « Jean Racine, Kabbaliste au service du Roy » Essai sur les sources hébraïques du théâtre racinien – Editions Peleman – 324 pages – novembre 2013 – 47 euros.

Internet: http://dbr-radio.com/crbst_68.html

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Interview de Simon Wuhl

21 Mars 2014

Interview de Simon Wuhl

Simon Wuhl: Je ressentais le besoin d’accéder à une culture juive reconnue

- Simon Wuhl, vous êtes sociologue, vous commencez par narrer l’histoire de votre père arrêté lors de la Rafle du Vel d’Hiv. Vous aviez alors deux ans. Quelles ont été les conséquences de ce drame sur votre vie et celles de vos proches ?

S.-W.: Nos vies, à ma mère et à moi ont été bouleversées en profondeur et en permanence. La Shoah était encore présente quotidiennement, avec pour conséquences : Une impossibilité pour ma mère à reprendre une existence normale, mettant la Shoah un peu à distance. Ma mère avait perdu tout goût à la vie jusqu’à la naissance de mes enfants dans les années 1970. Quant à moi, mon traumatisme se doublait d’un profond sentiment de décalage vis-à-vis d’une France en reconstruction qui se souciait alors fort peu de la guerre spécifique d’extermination que les nazis avaient menée contre les Juifs en tant que peuple, entreprise inouïe que l’Histoire n’avait encore jamais connue. Par ailleurs, je ressentais le besoin d’accéder à une culture juive reconnue, afin de retisser des liens avec mes racines au sein d’un univers disparu. La tendance à l’homogénéisation culturelle en France, à la marginalisation des cultures minoritaires, dressait (et dresse encore à mon avis) des obstacles face à cette aspiration légitime.

- Qui a été votre père ? Quel a été son parcours ?

S.-W.: Mon père, Isacher, était un ouvrier du bâtiment, entièrement engagé dans un combat pour l’émancipation sociale, culturelle et nationale du peuple juif, avec la conscience aiguë que cette démarche devait s’articuler avec les combats plus généraux pour l’émancipation humaine sous toutes ses formes. Son parcours, avant sa mort à Auschwitz à l’âge de 36 ans, s’articule autour de trois grandes séquences : celle sa première jeunesse engagée dans le sionisme de gauche au cœur du monde juif de langue yiddish (le Yiddishland) d’Europe orientale ; celle de son engagement actif dans les années 1930, au sein de la communauté juive (le Yishouv) de la Palestine sous mandat britannique, en faveur de la création d’un Etat sur une base socialiste, dans un kibboutz d’abord, puis comme ouvrier du bâtiment devenu militant communiste ; son choix fatal enfin, avec ma mère Rébecca rencontrée au kibboutz, de l’émigration en France - temporairement pensaient-ils - à l’automne 1936, afin d’échapper à l’emprisonnement en Palestine comme militant communiste « fauteur de troubles » recherché par la police britannique. En France, revenu dans la mouvance des sionistes de gauche, mon père s’est engagé dans les réseaux d’aide et de soutien en direction des dizaines de milliers de Juifs étrangers démunis résidant en région parisienne. Ces réseaux sont devenus des lieux de résistance civile lors de l’occupation nazie.

- Qu’entendez-vous par judaïsme culturel ?

S.-W.: On situe généralement l’apparition de la culture, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, au 18ème siècle pour le monde occidental, au moment de la fin de l’hégémonie des normes religieuses sur l’ensemble de la production intellectuelle, spirituelle et esthétique qui caractérise une collectivité humaine. Dès lors, le judaïsme va connaître plusieurs transformations importantes. Premièrement, si la religion est devenue une composante importante de la culture, elle a cessé de dominer toutes les activités de la pensée du monde juif. Deuxièmement, la référence à la Tradition et aux grands Textes du judaïsme, la Torah et le Talmud notamment, demeure fondamentale, pour resituer la culture juive moderne par rapport à la production multimillénaire de la pensée juive ; cette référence à la tradition juive est importante que ce soit dans une optique d’adhésion globale ou de critique partielle vis-à-vis de tel ou tel dogme issu des interprétations dominantes et instituées (la place des femmes dans la production spirituelle et dans les institutions juives par exemple). Troisièmement, l’analyse de ces grands textes de référence peut dès lors s’envisager soit dans une perspective religieuse, inspirée par la foi dans la transcendance divine, soit dans une perspective profane, agnostique ou athée, centrée sur la portée historique, philosophique et culturelle de toute cette pensée soumise à discussion et accumulée au cours des siècles. Quatrièmement enfin, comme dans toutes les cultures produites par les collectivités humaines, une partie toujours plus importante de la culture juive se nourrit de l’Histoire et de l’Expérience sociale des différentes composantes du peuple juif dans les différentes aires géographiques où les Juifs ont vécu et développé de très nombreuses productions culturelles – dans les domaines de la vie des idées, de la vie littéraire ou artistique et de la vie spirituelle – issues de leur histoire et de leur mode de vie. Ainsi, on peut rappeler par exemple qu’à son origine, la définition du sionisme est de nature séculière, inscrivant la référence religieuse dans le cadre du patrimoine historique et culturel du peuple juif dans son ensemble. C’est notamment la définition donnée à l’identité juive par l’un des plus grands penseurs du sionisme, Ahad Ha’am (de son vrai nom Asher Ginsberg), au début du 20ème siècle : « La nation juive a un passé dont il faut revisiter le patrimoine historique, culturel, littéraire et pas seulement religieux ; un présent, qui consiste pour un individu à se reconnaître comme Juif et comme membre d’un peuple ; et un futur, qui confère à l’individu et à la collectivité le devoir de transmettre aux générations ultérieures les valeurs cardinales du judaïsme. » C’est en fonction de cette définition du judaïsme culturel et sécularisé que j’ai organisé la troisième partie de mon livre, plus particulièrement centrée sur mon rapport à l’identité juive, avec des chapitres consacrés à L’Expérience sociale du peuple juif – L’expression littéraire et artistique, les analyses autour de la Shoah, le rôle de la référence israélienne pour les diasporas -, d’une part, et Le judaïsme de pensée, d’autre part, centré sur la production culturelle issue des grands Textes de la Tradition juive.

- Comment êtes-vous parvenu à rester fidèle au message de la Bible après Auschwitz ?

S.W.: Premièrement, dans les vingt années d’après-guerre, comme beaucoup de juifs ashkénazes de ma génération dont les familles ont été décimées lors de la Shoah, je me suis tenu un peu à l’écart du judaïsme, sans aucunement nier mon appartenance juive toutefois. En particulier, nous n’avions pas le cœur à faire la fête après la tragédie, et l’on ne célébrait pas les fêtes juives, rituel quasiment indispensable pour maintenir une véritable relation avec le judaïsme. Deuxièmement, lorsque j’ai repris plus sérieusement contact avec le judaïsme, avec la culture juive qui a nourri mon identité plus en profondeur, je l’ai fait à travers des lectures qui, entre autres, m’ont permis d’accéder à un certain nombre de textes bibliques ou associés particulièrement commentés (le sacrifice d’Abraham, l’Exode, l’Exil à Babylone ou la chute du premier et du second Temple). Troisièmement, les auteurs en prise sur les grands Textes juifs qui m’ont le plus intéressé, -Hermann Cohen (1842-1918), Emmanuel Levinas (1906-1995) ou le philosophe juif américain Michael Walzer (né en 1935) - sont ceux qui ont mis en avant l’idée selon laquelle, que l’on ait la foi ou que l’on doute, la Torah et ses interprétations sont des questions humaines avant tout, et donc, que la relation « Homme-Homme » est prioritaire, et qu’elle se substitue sur les questions d’éthique à la relation « Homme-Dieu » (Lors du Kippour, du grand Pardon, ce n’est pas à Dieu que l’on demande d’accorder son pardon, mais à celle ou celui que l’on a offensé). Quatrièmement, cela m’a permis d’aborder ceux des textes bibliques ou associés qui ont nourri ma culture et mes questionnements, comme des pensées dont la puissance d’évocation a résisté à l’épreuve du temps, car elles ont été réinterprétées par les hommes de génération en génération. Cinquièmement enfin, dans le chapitre de mon livre sur le Judaïsme de pensée, j’ai choisi des questions qui me semblent particulièrement éclairantes quant à l’apport spécifique de la pensée juive dans la pensée universelle : La question de l’Universel juif, à partir des réalités humaines concrètes, en opposition à la vision chrétienne ou celle des Lumières, qui définit un idéal abstrait, en surplomb, sans indiquer de chemin pour l’atteindre. La question de l’éthique, à partir de l’épisode du sacrifice d’Abraham notamment, qui éclaire l’idée avancée ci-dessus de la priorité des relations humaines sur la relation à Dieu, par nature indéterminée dans le judaïsme. La question de la justice sociale, centrée tout prioritairement sur la réintégration des plus pauvres et des marginaux au sein de la communauté sociale ; la réduction des inégalités matérielles étant un moyen (et non une fin ultime ), nécessaire à la pleine autonomie et la pleine responsabilité de tous les membres de cette communauté. La question de la référence politique dans l’Histoire des collectivités humaines, à partir de l’ensemble du Livre de l’Exode, à travers ses différents épisodes que sont la sortie de l’esclavage, la constitution des Hébreux en tant que peuple autonome à partir de l’Alliance et la création de la Torah (comme ensemble de doctrines, de lois et de prescriptions de référence), la tentation d’un retour à l’ancien (le Veau d’Or), et la période de maturation du projet de libération définitive vers la Terre promise (l’errance des quarante années dans le désert).

Simon Wuhl "Pour un judaïsme culturel" - Le Bord de l'Eau Editions - 340 pages - Octobre 2013. 22 euros. Internet: www.editionsbdl.com

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Interview de Catherine Siguret

21 Mars 2014

Interview de Catherine Siguret

- Catherine Siguret: J'ai lu l'ensemble du Tanakh pour la première fois à 42 ans !

- Catherine Siguret, vous êtes journaliste et romancière, vous êtes l’auteur d’un livre qui s’intitule « La Bible en 200 questions-réponses » (Albin Michel) que proposez-vous dans ce livre ?

Catherine Siguret: Je propose de donner envie de ne pas se contenter de mon livre, c'est à dire que j'aurais pu l'appeler : "Rendez vous dans la Torah !" Afin de ne pas confisquer le Tanakh toutefois, puisque d'autres religions y revendiquent des racines, j'ai opté pour un titre plus oecuménique. Quoique je ne le sois pas puisque c'est bien au texte, rien qu'à lui, qu'inlassablement je me reporte dans les réponses. Elles citent souvent le verset hébreu, en français bien sûr, avec sa référence. J'espère par là entraîner le lecteur, surpris, amusé, perplexe, c'est selon, à aller directement puiser le bonheur à la source. Car c'est bien de bonheur qu'il s'agit. Certains l'ont oublié, parfois jamais su, mais il n'est jamais trop tard pour se souvenir de ce que l'on n'a jamais su. La preuve ? J'ai 44 ans, et j'ai lu l'ensemble du Tanakh pour la première fois à 42 ans !

- Est-ce une façon ludique de se familiariser avec le message biblique ?

C.-S.: Ma présentation est ludique, le fond ne l'est pas. A savoir que j'ai posé des questions avec trois réponses possibles, dont certaines tout à fait improbables, afin de permettre aux plus ignorants, notamment aux enfants s'ils s'essaient à répondre avec leurs parents dans un jeu à haute voix, de rire en sachant bien que non, ce n'est pas telle réponse qui est la bonne! Ce qui tient à l'écart du texte, c'est souvent la peur d'en être écrasé, écrasé comme par un rocher, par l'ignorance. Se dire "c'est un trop gros morceau", c'est se condamner assurément à l'écart de la lecture. Dans notre société, je crois qu'il faut emmener les gens dans la solennité avec le sourire, d'abord parce qu'ils ne comprennent plus une autre voie, ensuite parce qu'il n'a jamais été indiqué qu'on ne pouvait se réjouir d'aller cheminer sur un sujet des plus sérieux, bien au contraire. Nos Sages du Talmud ne démontrent-ils pas un formidable sens de la farce ? L'humour ouvre les coeurs, j'en suis persuadée, donc les esprits.

- Parlez vous hébreu?

C.-S.: Je ne "parle" malheureusement pas hébreu, car je débute, mais disons que je m'efforce de décrypter les versets importants, les racines, le tout avec l'aide de patients instructeurs comme l'un des membres de ma communauté, Jean-François Levy. Grand savant, il a bien voulu justement ne pas "m'écraser" de son savoir et écouter patiemment mes questions, parfois naïves, afin que je puisse offrir des réponses intéressantes pour le plus grand nombre. Grand public, mais justes à la fois. Si j'ai ramené une seule personne au Tanakh, sans se dire "c'est trop", je pourrai m'estimer comblée!

Catherine Siguret « La Bible en 200 questions-réponses ». Editions Albin-Michel. 240 pages. 10 euros. Novembre 2013. Internet: www.albin-michel.fr

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Interview de Jean-Louis Schlegel

21 Mars 2014

Interview de Jean-Louis Schlegel

Jean-Louis Schlegel: Moïse a existé parce qu’il était impossible de l’inventer

- Jean-Louis Schlegel, vous êtes sociologue des religions, traducteur, éditeur aux Editions du Seuil. Votre dernier livre s’intitule « Moïse et le D.ieu Unique ». S’agit-il d’un livre d’histoire ou de théologie?

Jean-Louis Schlegel: C’est un livre d’histoire, mais il parle aussi de beaucoup d’autres choses : de théologie, d’éthique, de littérature, de poésie, de prière… Mais il est vrai que son sujet est l’histoire dans la Bible, parce que pour beaucoup, c’est « le » problème de la Bible. Les questions modernes : « Qu’est-ce qui s’est vraiment passé ? Moïse a-t-il vraiment existé et ce qu’on raconte de la sortie d’Egypte a-t-il vraiment eu lieu ? Où, quand, comment, etc.… ? » – les taraudent et les inquiètent comme une sorte de préalable pour avancer. C’est donc cette question que j’ai voulu en quelque sorte déblayer, en me servant des résultats de la recherche historique, archéologique, linguistique la plus récente. Je dis « déblayer », comme on le dit pour l’enlèvement d’un obstacle. Car mon souhait, c’est que tout moderne puisse lire la Bible dans toute sa richesse de sens, qu’il soit « croyant » ou non. Je voulais surtout enlever l’obstacle rationaliste idiot, qui consiste à dire : « Ce n’est pas vrai historiquement parlant, donc cela n’a pas de sens ni d’intérêt ».

- Avez-vous trouvé des preuves historiques de l’existence de Moïse et de la sortie d’Egypte?

J.-L.-S.: Non. Honnêtement, il faut le reconnaître : nous n’avons pas de traces archéologiques, d’inscriptions sur des tablettes, d’actes officiels… de l’existence de Moïse, d’une sortie du peuple hébreu hors d’Egypte, d’un passage de la Mer des Joncs, d’un long périple dans le désert, d’une entrée et d’une installation en Canaan. Il y a quelques indices, très faibles, d’une présence des Hébreux en Egypte autour des XIV° et XIII° siècles avant notre ère. Mais nous avons, et ce n’est pas rien, un nom d’origine égyptienne : « Moïse ». Et nous avons une œuvre écrite prodigieuse, la Bible, dont le héros s’appelle Moïse, qui domine par ses hauts faits et son enseignement toutes les autres figures bibliques. On en conclurait volontiers ceci : il a existé parce qu’il était impossible de l’inventer. Ou, pour le dire de façon plus pédagogique : il y a eu évènement surprenant au départ, une histoire de libération par un héros nommé Moïse, une histoire qui a enflée, qui été, comme on dit, grossie à force d’être racontée, et qui est devenue la saga « nationale » d’un peuple – les Hébreux, devenus plus tard les enfants de Jacob-Israël… C’est possible, c’est plausible, mais c’est seulement un raisonnement, une reconstruction, ce n’est pas une « preuve » historique. Peu importe finalement, car, qu’il ait eu ou non un « Moïse historique », dont toute trace est perdue (comme le suggère d’ailleurs le livre du Deutéronome 34,6 : « Nul n’a connu sa tombe »), il nous reste un « Moïse littéraire » absolument exceptionnel.

- Moïse est, sans doute, le fondateur de la religion juive, mais le monothéisme n’existait-il pas déjà depuis Abraham voire depuis Adam et Eve?

J.-L.-S.: Oui, bien sûr, la Bible raconte que le D.ieu de Moïse était là au tout début. On pourrait dire : le narrateur connaît, avant de commencer le récit, comment il finit. C’est un narrateur, ou plutôt ce sont des narrateurs croyants, observant la Loi, aimant le D.ieu de la Torah, qui écrivent, et qui, à partir de là, réinterprètent tout, y compris les tout débuts et donc aussi tout ce qui a précédé Moïse. Pour le dire autrement : le dernier souci des rédacteurs est de fournir aux lecteurs l’ « histoire vraie », « ce qui s’est vraiment passé ». C’est notre curiosité d’aujourd’hui qui demande cela. Eux, les narrateurs bibliques, ont de toutes autres questions en tête : comment le monde est-il né ? Qui l’a créé (car il est évident pour eux qu’il a été créé…) ? C’est évidemment le D.ieu de la Loi ! Comment a-t-il fait le monde ? Par la Parole ! Et l’homme ? Pourquoi l’homme là-dedans ? Et pourquoi l’homme et la femme ? Pourquoi le sexe, et le désir, et la souffrance de mettre au monde, et la douleur de travailler, et le mal et la mort ? Plus tard, après bien des épisodes étonnants (la tour de Babel, le Déluge) où l’on reste au niveau de l’humanité entière, on va devenir plus précis sur la généalogie de Moïse : il y a eu un certain Abraham qui est parti de Chaldée pour Canaan, puis son fils Isaac, puis Jacob, puis Joseph et ses frères… et ils se sont retrouvés en Egypte. Et trois, quatre ou cinq siècles après, on est au début du livre de l’Exode, ils sont devenus un peuple nombreux, et ils inquiètent les Egyptiens, et alors naît un certain Moïse… Ce n’est pas de l’histoire « scientifique », mais un récit fabuleux, qui pose encore aujourd’hui mille questions et apporte mille joies à qui le lit.

Jean-Louis Schlegel “Moïse et le D.ieu Unique”. Editions Hatier. 160 pages. Août 2013. 7, 70 euros. Internet: www.editions-hatier.fr

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Interview de Bernard Allali

2 Mars 2014

Interview de Bernard Allali

Bernard Allali: « les Juifs de Tunisie ont édité près de 150 journaux juifs et sionistes”

- Bernard Allali, vous êtes le président de l’Association des Arts et Traditions Populaires des Juifs de Tunisie (association membre du CRIF). Vous êtes l’auteur du livre “Les juifs de Tunisie Un autre regard”. Que découvre-t-on dans cet ouvrage?

Bernard Allali: C’est un ouvrage qu’il était nécessaire d’écrire. Il est le reflet de 40 années de collection et de recherche sur ce thème. C’est avant tout un livre d’images et de textes, qui dévoile sur 336 pages un certain nombre de sujets qui n’avaient pas éveillé l’attention des chercheurs et des historiens jusqu’à ce jour. Dès le début de mon livre, la présence juive en terre d’Ifriqiya est confirmée par l’existence effective de dizaines de lampes à huile juives datant du IIe au VIe siècles, révélées à travers des photographies prises sur place qui ne permettront plus de mettre en doute leur existence. La révélation aussi d’une découverte incroyable, il y a moins de huit ans, d’une mosaïque dans la ville de Kelibia : cette mosaïque de plus de 80 m2 au sol a été découverte en parfait état, avec 12 « menorahs » et de nombreux signes du zodiaque. Avec l’aide de l’archéologue Jean-Pierre Darmon, spécialiste des mosaïques antiques du Bassin Méditerranéen, nous avons pu établir, à partir de textes qui se trouvaient sur cette mosaïque, qu’il s’agissait bien d’une synagogue du Ve siècle de notre ère. Je parle aussi des révélations et de l’analyse de documents découverts dans une ghenisa du Caire, où il est fait mention, dans des correspondances entre Kairouan et Alexandrie, de l’installation dans ces temps reculés de Juifs de Tunisie en Inde.

- Quels éléments nouveaux apporte votre livre sur l’histoire des juifs de Tunisie?

B.A.: Les sujets abordés sont nombreux et divers, comme par exemple un chapitre sur les connaissements de douane du XVIIIe et du XIXe siècles entre Livourne et Tunis où l’on découvre des cachets de cire en hébreu. Mais ce livre est essentiellement consacré à de très nombreux documents iconographiques sous forme d’estampes, de gravures, mais aussi de photos albuminées de la fin du XIXe siècle, avec une étude très poussée de l’histoire de la photographie en Tunisie et de ses précurseurs, tant européens que juifs indigènes. Cette analyse m’a amené à révéler les différents supports photographiques, tels les daguerréotypes, les ferrotypes, les photos sur verre ou les clichés stéréoscopiques. Ils sont des témoignages assez inattendus sur la communauté juive. Si la photographie est apparue en Tunisie à partir de 1860 avec son précurseur J. Garrigues, la carte postale ancienne sur laquelle ont figuré des juifs et des juives de Tunisie est apparue progressivement à partir de 1896. Mon livre dévoile et analyse une grande quantité de cartes postales particulièrement rares, représentant parfois des métiers aujourd’hui disparus ou des devantures de commerces juifs . Chaque carte postale est analysée et parfois même, pour confirmer sa judaïté, elle est accompagnée d’une enveloppe à en-tête du dit commerçant, avec souvent des encarts publicitaires parus dans la presse juive locale. Les commentaires antisémites et la caricature sont aussi abordés à travers le sujet de la carte postale. Des éléments nouveaux complètent cette étude, comme l’approche de la chromolithographie, les faïences et les céramiques de l’époque des expositions universelles, sur lesquelles figuraient des sujets juifs. Des chapitres entiers sont consacrés aussi à l’avènement de l’histoire postale et à l’histoire de la philatélie en Tunisie, des sujets pour lesquels la communauté juive de Tunisie était particulièrement impliquée. Une étude sur le costume juif permet au lecteur de découvrir les contraintes vestimentaires, comme par exemple le port de chaussures trop petites pour les femmes ou l’obligation pour les hommes de porter des chaussures de couleur noire. Nous réalisons aujourd'hui à quel point ces mesures pouvaient être vexatoires. C’est à partir des débuts du Protectorat français que les Juifs de Tunisie ont édité près de 150 journaux juifs et sionistes, dont je fais, dans mon ouvrage, un relevé très détaillé, avec les années d’édition, le nom des directeurs de publication et le nombre de numéros tirés pour chaque journal.

- Quelles relations entretenaient les juifs et les noirs sur la terre d’Ifriqiya?

B.A.: Dans le chapitre que j’ai intitulé « De la relation entre les Juifs et les Noirs », j’aborde plutôt le regard colonial, la confusion des genres, mais surtout l’approche antisémite de certains d’entre eux. A travers l’impact de la caricature, ils ont essayé de faire passer les Juifs de Tunisie pour des esclavagistes. Je laisserai au lecteur le plaisir de découvrir cette analyse très poussée sur le sujet.

- Sur quelles bases sérieuses repose l’hypothèse selon la quelle “L’Arche d’Alliance “ pourrait se trouver en Tunisie.

B.A.: Le dernier chapitre abordé dans mon livre est libellé sous forme de questionnement : « L’Arche d’Alliance en Tunisie, mythe ou réalité ? » C’est une approche nouvelle qui reste une hypothèse basée sur une analyse du cheminement historique des Cohanim de Jérusalem à Djerba il y a 25 siècles et des légendes autour d’une synagogue mystique dite de la Ghriba (la solitaire), du pèlerinage et de la procession annuels qui nous révèlent des aspects particulièrement troublants.

Bernard Allali “Les juifs de Tunisie, un autre regard”. (format 29/24). Janvier 2014. 336 pages. 45 euros.

Disponible sur commande: bernard.allali@gmail.com

Tél.: 06 60 65 46 43

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