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Interview de Jacques Semelin

25 Septembre 2013

Interview de Jacques Semelin

Jacques Semelin: « Je n’ai pas voulu raconter une histoire "rose" du sauvetage des juifs de France »

Jacques Semelin vous êtes historien, directeur de recherches au CNRS (CERI) et professeur à Sciences Po. Vous êtes l’auteur du livre « Persécutions et entraides dans la France occupée »(Editions Les Arènes – Le Seuil, 2013). Selon votre étude 75% des juifs en France ont échappé à la mort. Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?

Jacques Semelin: Ce n’est pas la conclusion de mon livre : c’est son point de départ. En effet, ce chiffre est connu des spécialistes et Serge Klarsfeld n’a jamais manqué de souligner ce pourcentage. Mais il est peu connu des Français. Cette proportion de 75% reste d’ailleurs abstraite. Je commence donc par la traduire en nombre de personnes. Si environ330 000 juifs vivaient en France en 1940 (selon Klarsfeld) et que malheureusement 80 000 ont péri, ceci signifie que 250 000 ont survécu. Or, on sait qu'environ 20 000 ont réussi à passer en Suisse et aussi un peu en Espagne. Il est donc possible d’affirmer qu’environ 230 000 juifs étaient encore en France en 1944.

Entre la politique de collaboration menée par le gouvernement de Vichy et les dénonciations, comment les juifs ont-ils fait pour échapper à leur sort ?

J-S: C’est tout l’objet de mon enquête conduite sur plusieurs années. Je suis les trajectoires de 17 témoins juifs principaux, français et étrangers. Avant et durant l’occupation. (cf la présentation de l’ouvrage dans L’Actualité juive du 11 juillet). Pourquoi certains membres de leurs familles sont-ils finalement déportés et d’autres pas ? Est-ce alors pur hasard ou bien y a-t-il des facteurs expliquant cette inégalité de destins ? Frappés par les lois antisémites, comment tentent-ils de les contourner ? D’échapper à leurs arrestations ? De mettre au moins leurs enfants à l’abri ?

Quel est le pourcentage de juifs sauvés par les « Justes » ?

J-S: C’est impossible à dire. Quelques milliers peut-être ? En tout cas, les 3500 justes ne peuvent avoir protégé les quelques 200 000 juifs non déportés de France. C’est pourquoi mon livre ne porte pas tant sur les Justes (bien sûr j'en parle) que sur les juifs. Brisant le cliché de leur supposée passivité, je cherche au contraire à montrer comment nombre d’entre eux ont tenté de se débrouiller par eux-mêmes pour s’en sortir.

Outre les actes héroïques des Justes, comment s’est organisée ce que vous appelez « la solidarité des petits gestes » ?

J-S: Celle-ci n’est précisément pas organisée mais spontanée . Elle se développe surtout à partir de l’été 1942 dans le contexte des rafles visant les juifs étrangers. A l’heure des déportations, l’opinion est choquée. Se multiplient alors ces petits gestes de solidarité pour aider les juifs à se cacher ou à fuir. D’où l’importance de l’entraide qui continue néanmoins à cohabiter avec l’indifférence voire la délation.

En revanche, il y a bien une entraide organisée qui provient d’abord des associations juives mais aussi chrétiennes et laïques, ce que j’appelle la résistance civile. Pour la première fois, cet ouvrage présente une histoire générale de la résistance civile en France, dédiée au sauvetage des juifs , en premier lieu des enfants. La région de Nice en a connu un bel exemple à travers le réseau Abadi soutenu par l’évêque Paul Rémond.

Comment vos confrères historiens ont-ils accueilli votre travail ?

J-S: Bien, il me semble. A Sciences Po Paris, il y a eu un débat avec Serge Klarsfeld qui a déclaré que cet ouvrage allait servir de modèle, y compris à l’étranger. Selon lui, d’autres chercheurs devraient suivre ma méthode pour comprendre comment les juifs ont pu parfois s’en sortir. On verra bien s’il a raison…

Le 28 juin dernier, j’ai eu aussi l’honneur de faire un débat avec le grand historien américain Robert Paxton (auteur de La France de Vichy). Notre dialogue a été retransmis par France Culture le 10 juillet.

http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-histoireactualites-du-vendredi-120713-robert

En tout cas, je n’ai pas voulu raconter une histoire « rose » du sauvetage des juifs de France, mais alors pas du tout. N’oubliez pas que je suis un spécialiste des génocides et crimes de masse (cf mon livre précédent Purifier et Détruire. Usages politiques des massacres et génocides. Seuil, 2012). J’ai bien davantage cherché à comprendre comment nombre de juifs ont pu survivre en France mais sans jamais oublier les morts de la Shoah.

Jacques Semelin "Persécutions et entraides dans la France occupée Comment 75% des juifs en France ont échappé à la mort" Les Arènes - Seuil mars 2013. 902 pages, 29 euros.

Site: www.arenes.fr

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Interview de Janine Elkouby

15 Septembre 2013

Interview de Janine Elkouby

Janine Elkouby: « les femmes bibliques sont des femmes au caractère bien trempé , ni dociles ni soumises «

Janine Elkouby, vous êtes l’auteur du livre « Chroniques bibliques au féminin » aux éditions Albin Michel. Pourquoi avoir choisi de faire parler les héroïnes ?

Les récits de la Bible sont en général plutôt centrés sur les hommes : je veux dire que ce sont d' abord des histoires d' hommes, même si la dimension de couple y est, bien sûr, prépondérante . Les femmes , quant à elles, sont souvent reléguées dans les marges du texte . Il était donc tentant, et j'avais ce projet depuis longtemps, de remplir les blancs ou les pointillés du texte : quelles idées assaillaient Sarah tandis qu'elle était kidnappée et emmenée au harem du pharaon pour avoir accepté de se faire passer pour la soeur d'Abraham ? Quelles pensées tourbillonnaient dans la tête de Dinah la silencieuse, objet de la violence de Sichem , puis prétexte à celle de ses frères ? Comment Tsippora , bien peu présente dans le texte, vivait-elle sa vie difficile aux côtés de Moïse ? Qu'auraient pu dire la femme de Noé ou celle de Lot, dont on ne connaît même pas le nom ? Il y a comme un parfum de mystère autour de la vie de ces femmes , un mystère bien attirant .

Vous vous êtes essentiellement appuyée sur les commentaires du Midrach et du Talmud pour rédiger ces chroniques. Est-ce une façon d’aller au-delà du texte littéral ?

Dans la tradition juive, on ne lit pas la Bible dans la nudité du texte écrit ; celui-ci , au contraire , est inséparable de la tradition orale , qui vient l'éclairer, l' expliciter, traquer ses multiples significations . La fonction même du Midrach est précisément de s' interroger sur le texte , en prenant appui sur ses dits et ses non-dits, sur ses redondances et ses silences pour débusquer son sens . Et de fait , le Midrach est d' une extraordinaire richesse , offrant des interprétations variées , des pistes de sens nouvelles , parfois audacieuses , que j'ai en effet exploitées , et qui renouvellent la lecture un peu convenue que nous pouvons avoir de nos textes . A travers le Midrach , les rabbins posent les questions que suscite le texte, tentent d' apporter des réponses qui sont loin d' être unilatérales ou dogmatiques et nous apprennent à lire, Le Midrach m' a inspirée, et, à l' instar de ses auteurs, j' ai prêté l' oreille aux questions qui se posaient à moi, lectrice d' aujourd'hui, aux prises avec les problématiques d' aujourd'hui , je me suis , légitimement , approprié le texte.

Mais je me suis aussi laissé guider par mon imagination , par l' empathie , la fascination que j' éprouve pour ces femmes à la fois si proches et si lointaines , elles qui, dans un autre temps, si différent du nôtre, ont aimé , lutté, souffert, ont voulu et su être partie prenante et active de l' aventure hébraïque et juive.

Peut-on dire que les héroïnes de la Bible sont des femmes de caractère ?

Oui, incontestablement , les femmes bibliques sont des femmes au caractère bien trempé , ni dociles ni soumises , qui avaient , au-delà de leur silence apparent , des choses fortes à dire et qui , pour certaines tout au moins, ont joué un rôle de premier plan , comme le souligne le Midrach . Les unes , comme Sarah , ont formulé clairement des exigences sans appel , d' autres, comme Rébecca, ont emprunté les voies détournées de la ruse , d' autres encore , comme Tsippora , ont posé , dans l' urgence , des actes décisifs : toutes , selon le beau texte d'Emmanuel Lévinas, ont remis sur les rails le train de l'histoire d'Israël, quand il était sur le point de dérailler.

Janine Elkouby Chroniques bibliques au féminin Editions Albin Michel

208 pages, 17 euros. Site: www.albinmichel.fr

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Interview de Jacky Milewski

4 Septembre 2013

Interview de Jacky Milewski

Jacky Milewski : Une prière digne de ce nom est une prière vivante, pleine d'énergie.

Jacky Milewski, vous êtes rabbin, vous êtes l’auteur du livre « Au-delà des mots » paru aux éditions Biblieurope. Faut-il aborder le texte de la prière hébraïque comme celui de la Torah c'est-à-dire y chercher un sens caché ?

Jacky Milewski : Les textes bibliques tout comme les textes talmudiques, midrachiques ou même liturgiques possèdent différentes couches de lecture d'interprétation, de compréhension. Ce sont des textes que l'on comprend dans leur littéralité mais aussi dans une "sur-littéralité". La formulation des textes liturgiques - puisque c'est le sujet de notre ouvrage - s'y prête parfaitement grâce à la polysémie, aux racines hébraïques, aux multiples significations des mots... Il y a des mots au-delà des mots. Notre ouvrage n'aborde pas la lecture mystique de la liturgie mais ouvre de nouvelles perspectives de réflexion.

  • Pourquoi vous êtes-vous surtout appuyé sur des commentaires hassidiques ?

J-M : Il existe, me semble-t-il, une méthodologie hassidique même si elle n'a pas été systématiquement formulée. Elle ressort à la lecture des maîtres du hassidisme depuis son émergence. Cette méthode consiste à percevoir les textes sous un jour inattendu et dont souvent le message est particulièrement percutant. On limite souvent la littérature hassidique aux récits et aux histoires miraculeuses. On a bien tort. Il y a comme un souffle débordant d'énergie dans cet exercice traditionnel d'examen et d'étude des textes, notamment liturgiques.

- Après avoir lu votre livre priera-t-on avec plus de kavana (concentration) ?

J-M : Je l'espère. Tous les jours, nous récitons les mêmes textes. Le danger de la routine est donc bien réel. Une prière digne de ce nom est une prière vivante, pleine d'énergie. Cette vie de la prière trouve l'une de ses sources dans la découverte de nouveaux sens aux paroles énoncées depuis un certain temps. Le type d'explications rapportées dispense par ailleurs un nouveau regard sur les textes qui, du coup, sous perçus avec beaucoup plus de profondeur qu'auparavant.

Jacky Milewski "Au-delà des mots - Nouvel éclairage sur le Sidour - Commentaires & explications". Editions Biblieurope. 122 pages. 16 euros. Site: www.biblieurope.com

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Interview de Christian-Georges Schwentzel

29 Juillet 2013

Interview de Christian-Georges Schwentzel

Christian-Georges Schwentzel: Après la destruction de Jérusalem, le judaïsme se méfie plus que jamais des dirigeants politiques, fussent-ils juifs.

Christian-Georges Schwentzel, vous êtes professeur d’histoire ancienne à l’Université de Lorraine (Metz). Votre livre s’intitule « Rois et reines de Judée IIè s. av. – Ier s. apr. J.-C. » Qu’est-ce qui différencie les souverains hasmonéens des Hérodiens ?

Christian-Georges Schwentzel: Les Hasmonéens, c'est-à-dire les souverains de la famille du héros libérateur Judas Maccabée, fondent un nouvel Etat juif indépendant, après des siècles de domination étrangère (d'abord babylonienne, puis perse et gréco-macédonienne). Ils remportent d'éclatantes victoires militaires sur leurs voisins et paraissent reconstituer le royaume de David. Les Hérodiens, par contre, sont des souverains "clients" des Romains, des "vassaux" comme on aurait dit au Moyen Age. Hérode n'est pas un roi indépendant : il doit rendre des comptes à l'empereur Auguste, son maître, qui règne sur l'Empire romain. Cela dit, on note aussi des points communs entre les deux dynasties : un autoritarisme sans scrupules, la répression des opposants, un usage habile et calculé de la propagande... Le roi hasmonéen Alexandre Jannée et Hérode le Grand sont vus comme des tyrans sanguinaires par un grand nombre de leurs sujets. La vision globale des Hasmonéens et des Hérodiens dans l'historiographie est également négative.

Est-il facile pour l’historien de faire la part entre la légende et la réalité historique ?

C-G S: Non, car l'historien manque de sources et celles qu'il possède sont toujours plus ou moins biaisées. Faire la part entre la légende et la réalité constitue une part essentielle du travail historique. L'historien est parfois un casseur de mythes. En fait, le problème consiste à trouver une voie médiane entre le scepticisme généralisé et la complaisance naïve. Mais le chercheur dispose d'une méthode consistant notamment, comme préalable, à critiquer les sources : d'où viennent-elles ? Qui parle ? Pourquoi l'auteur dit-il ce qu'il dit ? A-t-il un intérêt particulier à le faire ? Toute enquête historique commence par un questionnement sur les sources, en l'occurrence les deux premiers livres des Maccabées et les écrits de Flavius Josèphe.

Quelles sont les principales caractéristiques de l’idéologie des souverains évoqués dans votre livre ?

Tous se définissent comme juifs. Ils appartiennent au peuple juif, à l'ethnos, comme on disait alors dans les sources grecques (les livres des Maccabées et les ouvrages de Flavius Josèphe sont écrits en grec). Le terme ethnos désigne un peuple avec ses coutumes ancestrales, ses traditions propres, ses mythes, son culte, son territoire, éventuellement sa langue... Les Hasmonéens puis Hérode le Grand se posent en protecteurs et bienfaiteurs des Juifs. Judas Maccabée rétablit le culte traditionnel dans le Temple ; Hérode fait magnifiquement rebâtir le sanctuaire (l'actuel Mur des Lamentations remonte au règne d'Hérode). Ils prétendent aussi entretenir un lien privilégié avec Dieu, afin de légitimer leur pouvoir ; c'est ce que Flavius Josèphe appelle la théocratie (Contre Apion II, 165). L'Hasmonéen Jean Hyrcan laisse entendre qu'il possède des dons prophétiques ; Hérode affirme que Dieu lui a sauvé la vie à plusieurs reprises et l'a fait roi afin d'assurer le bonheur de l'ethnos juif. Il y a aussi une dimension messianique dans l'idéologie des Hasmonéens et d'Hérode.

Comment expliquer que ces deux dynasties aient conduit à la chute de Jérusalem en l'an 70 ?

C-G. S: C'est là une question centrale dans toute l'historiographie de la Judée depuis Flavius Josèphe. L'histoire des Hasmonéens et, à plus forte raison, des Hérodiens est déterminée par la destruction du Temple et de Jérusalem. Elle est rétrospectivement perçue comme le prélude à cette catastrophe qu'ils n'ont pas réussi à empêcher. C'est Flavius Josèphe qui, témoin des faits, a imposé cette vision "dramatique", il y a presque deux mille ans. Bien sûr, cette représentation ne manque pas de pertinence. Mais l'historien doit aussi réussir à la mettre parfois de côté, afin de se replonger dans le contexte particulier de chaque règne. On peut alors mieux percevoir l'originalité politique, voire les efforts de certains souverains pour apaiser les conflits du moment. En fait, les rois et reines de Judée ne peuvent être tenus pour les seuls responsables. Hérode n'est pas qu'un tyran ni un monstre, contrairement à la légende noire qui colle au personnage (même s'il ne s'agit nullement de nier ses crimes) ; il a aussi remporté d'indéniables succès : reconstruction du Temple, embellissement de Jérusalem, bonne gestion du royaume, fiscalité relativement modérée, lutte efficace contre la famine... Les maladresses à répétition du pouvoir romain, ainsi que les rivalités entre les divers courants juifs de l'époque (le judaïsme est alors divisé en véritables partis politico-religieux qui s'opposent) alimentent aussi ce qu'on a pu se représenter, depuis Flavius Josèphe, comme un engrenage inéluctable. De manière générale, les rois et reines de Judée incarnent, malgré eux, l'échec du judaïsme politique de l'Antiquité. Après la destruction du Temple, le judaïsme se reconstruit dans une dimension essentiellement religieuse et spirituelle, qui n'est d'ailleurs pas absente non plus du christianisme naissant. Bien que traité de "roi des Juifs" par les Romains, Jésus avait rejeté toute dimension politique de son "règne". De même, comme l'a montré le chercheur Dan Jaffé (Revue biblique 115, 2008, p. 105-126), les rabbins ont diffusé une image négative des souverains de Judée ; ils ont même censuré les livres des Maccabées. Après la destruction de Jérusalem, le judaïsme se méfie plus que jamais des dirigeants politiques, fussent-ils juifs.

Christian-Georges Schwentzel « Rois et reines de Judée IIè s. av. – Ier s. apr. J.-C. » Lemme edit illustoria 106 pages 17,90 euros www.lemmeedit.com

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interview de Coralie Camilli

17 Juillet 2013

interview de Coralie Camilli

Coralie Camilli: “Le traité Sanhedrin affirme que le temps messianique sera la fin de l'oppression politique”

- Coralie Camilli, vous êtes doctorante, en deuxième année de philosophie à l’université Paris 12. Vous avez étudié la philosophie et l’hébreu. Votre premier livre s’intitule « Le temps et la loi » (Editions PUF). Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Corali Camilli: Je dois avouer que ma première idée de titre était ''L'éphémère messianique'', car je trouvais qu'il rendait plutôt bien compte de l'idée que je voulais défendre dans cet essai : un messianisme événementiel, soudain, souverain, mais éphémère. Un événement messianique qui peut arriver n'importe quand, déchirant la toile historique, mais ne pouvant pas s'inscrire dans une quelconque durabilité temporelle. Pour le dire sans doute de manière plus simple : il ne s'agissait pas de penser uniquement les modalités de l'attente et de la venue messianique, mais aussi son départ, son retrait, sa mise en suspens.

Cette pensée d'un éphémère messianique était, à mon sens, pensable à partir du rapport entre deux notions, à partir de la relation qu'entretient la temporalité avec la loi dans la tradition juive. D'où le titre de mon livre, qui reprend les deux bouts conceptuels servant à déterminer une nouvelle forme messianique.

- Vous préparez une thèse sur le renouveau du messianisme. Pourquoi un tel intérêt pour ce sujet ?

C-C: Plusieurs points à ce sujet, si vous le permettez : d'abord, travailler en philosophie sur un sujet qui, a priori, ne semble relever que du domaine ''religieux'', la question du messie, me semblait important. J'utilise les guillemets pour le terme de religieux car la tentative consiste justement en ceci : ne pas cloisonner les savoirs, ne pas enfermer des notions dans des domaines distincts, ne pas catégoriser à tout prix les problématiques. Traiter d'un thème traditionnel juif dans le langage philosophique permet également de tenter d'opérer le mouvement inverse : prendre un problème philosophique et le traiter dans les termes d'un raisonnement talmudique. Et là, créer des ponts, ou même seulement des passerelles fragiles, devient très enrichissant, et permet de considérer des thématiques avec une perspective nouvelle.

Ensuite, pourquoi spécifiquement le messianisme ? C'est une grande idée juive, que l'on ne retrouve pas au même titre dans d'autres monothéismes. Ensuite, elle est développée dans le Talmud, et moi qui ai toujours voulu l'étudier, cela me donnait une occasion de me pencher sur les textes ! Enfin, je pense qu'elle a une actualité réelle, et qu'elle peut constituer un véritable outil philosophique pour penser -ou repenser- le rapport entre temps et loi, qui n'est finalement rien d'autre que le rapport entre le politique et le théologique.

- Que représente le messianisme dans la tradition juive ?

C-C: Le terme de ''messie'' (mashiah) désigne bien sûr, à l'origine, les rois, les prêtres et les hommes importants qui étaient oints, qui subissaient une onction. Le terme en est progressivement venu à désigner un libérateur, par qui la rédemption pouvait arriver. Rédemption spirituelle à-venir pour certains interprètes du Talmud, rédemption d'ordre purement politico-social pour d'autres. Ainsi, de Chémou'el, qui au traité Sanhédrin, affirme que la seule caractéristique du temps messianique sera la fin de l'oppression politique, réservant le seul changement messianique à la fin du joug des nations sur le peuple d'Israël. Cette conception m'intéresse beaucoup, car elle écarte la tendance eschatologique qui colle à la peau du messianisme, si l'on peut dire. Maïmonide, plus tard, ira dans ce sens, écrivant dans son Michné Tora que ''Le Roi oint (Melekh ha mashiah) est destiné à se lever et à restaurer le royaume de David dans son antique et première souveraineté. Il reconstruira le Temple de Jérusalem et rassemblera les égarés, toutes les lois seront alors remises en vigueur comme avant''. Bien sûr, il y a encore d'autres pensées du messianisme, dans le Talmud et aussi dans le textes ultérieurs, et il serait trop long ici de les résumer. Mais c'est aussi ce qui fait la profondeur du messianisme : c'est une notion assez souple pour accepter plusieurs tendances en son sein. Un matériau solide et élastique, en quelque sorte.

- Beaucoup de philosophes se sont-ils intéressés avant vous à ce sujet ?

C-C: On peut citer Maïmonide, Strauss, Levinas, Derrida, Mosès, Bensussan... Levinas et Derrida ont essayé d'habituer le public philosophique français à entendre parler de messianisme, ce qui était difficile avant, justement étant donné le rejet des philosophes pour les notions religieuses, -et juives-, qui plus est ! Mais les philosophes ayant traité de la question messianique restent malgré tout en minorité dans le paysage philosophique.

Coralie Camilli “Le temps et la loi” Editions PUF Philosophies, 150 pages, 14 euros.

Site: www.puf.com

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Un regard contemporain sur la Torah

15 Juillet 2013

Un regard contemporain sur la Torah

Un regard contemporain sur la Torah

Harvey J. Fields est professeur d’université, historien et écrivain. Diplômé de l’Université de Californie et docteur en histoire de la diplomatie de l’Université Rutgers, il est aussi rabbin émérite de la synagogue de Wilshire Boulevard à Los Angeles en Californie.

Dans son livre « La Torah commentée pour notre temps » préfacé par les rabbins Pauline Bebe et François Garaï et publié avec le concours de la Fondation Alain de Rothschild et le soutien de la Fédération du judaïsme libéral, il nous fait découvrir le texte fondateur de notre civilisation. La Torah est loi mais aussi interprétation. La loi orale, le Talmud est le plus grand commentaire des cinq livres de Moïse. Exégètes, philosophes, penseurs, écrivains, ont interprété le texte de plusieurs façons: parfois contradictoires mais souvent complémentaires.

Dans ce livre, accessible au plus grand nombre bien qu'il soit l'oeuvre d'un érudit, nous découvrons les commentaires de maîtres du judaïsme comme Hillel, Shammaï, Raschi, Abravanel, N. Sarna, N. Leibowitz …

L’auteur propose des réponses aux questions contemporaines en invitant les commentateurs de différentes époques à dialoguer.

Jeunes, adultes, juifs, non juifs, croyants ou athées trouveront matière à réflexion dans cet ouvrage.

Dès les premières pages, le rabbin Fields dévoile les méthodes d’interprétation de la Torah découvertes par les rabbins. Parmi celles-ci: les sept principes d’herméneutique de Hillel.

La parution du tome 2 (Exode et Lévitique) est prévue pour le premier semestre 2014.

Le tome 3 (Nombres et Deutéronome) devrait sortir au deuxième semestre 2014.

H.J. Fields « La Torah commentée pour notre temps - La Genèse »

Le Passeur Editeur Rives spirituelles, 176 pages, 24 euros.

Site : www.lepasseur-editeur.com

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Ni muettes ni soumises

8 Juillet 2013

Ni muettes ni soumises

Ni muettes ni soumises

En juin 2013, le magazine « L’Arche » a publié un numéro hors-série « Parcours de Femmes ». Des articles de fond évoquent la place qu’occupe aujourd’hui le féminisme en Israël et, plus particulièrement, le réveil du féminisme dans les milieux orthodoxes. Quelles sont les revendications des femmes juives d' aujourd’hui, notamment dans le domaine de la halakha (loi religieuse) ?

A signaler: le papier d’Eliette Abécassis en rapport avec le problème du guett (acte de divorce juif). Selon elle, c'est « l’un des problèmes les plus urgents à résoudre du judaïsme contemporain ». Dans un entretien, le rabbin Michel Gugenheim affirme : « La transmission se fait par les femmes ».

On peut découvrir le parcours de plusieurs femmes célèbres : Golda Meïr, Tsipi Livni, Simone Veil, Hanna Arendt, Françoise Giroud, Barbara … et les motivations de stars du cinéma qui, comme Marilyn Monroe et Elisabeth Taylor, se sont converties au judaïsme.. Un portrait est consacré à l’actrice Natalie Portman.

A lire: un entretien avec le rabbin libéral Delphine Horvilleur qui assure : « On peut naviguer entre plusieurs mondes juifs et offrir diverses lectures de la loi ».

L’Arche - Le magazine du judaïsme français - Parcours de femmes n°642 – juin 2013, France : 7,60 euros

Site : www.larchemag.fr

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Interview de Jean-Jacques Biton

8 Juillet 2013

Interview de Jean-Jacques Biton

Jean-Jacques Biton: "La peur inconsciente de la femme est-elle à l'origine de la misogynie?"

A l'occasion de la sortie de son nouveau livre; « Lilith ou l'inquiétante féminité» (Editions Hay'Images) Jean-Jacques Biton répond aux questions de Shalom Pratique.

Shalom pratique: Pourquoi cet intérêt pour le personnage de Lilith?

Jean-Jacques Biton: J'avais découvert ce mythe assez jeune en lisant les ouvrages du kabbaliste Gershom Scholem. A l'époque, je me passionnais déjà pour la psychanalyse. J'ai aussitôt compris que ce personnage nous renvoyait aux angoisses que suscite dans notre inconscient la féminité.

SP: Pourquoi, selon les psychanalystes, le femme fait-elle peur à l'homme?

J-J B: Soyons précis, il s'agit d'une peur inconsciente. Freud parlait de « l'inquiétante étrangeté ». Tout être humain est inquiet face à l'autre, à l'inconnu. La féminité est inquiétante parce qu'elle nous confronte à notre origine. Nous sortons d'un utérus et nous marchons vers une tombe. En clair, nous existons entre deux trous noirs. J'observe, dans ce livre que, paradoxalement, ce n'est pas Lilith, la démone, mais Eve qui fait entrer la mort dans le monde. Le nom de Lilith n'apparaît pas dans le texte de la Genèse. C'est un mythe d'origine babylonien qui s'est greffé sur le texte biblique et a beaucoup inspiré la littérature mystique juive.

SP: Que raconte ce mythe?

JJ B: Avant de créer Eve, D.ieu aurait créé, en même temps qu'Adam, Lilith, une femme. Ces deux êtres sont issus de la terre. Au moment de la relation sexuelle Lilith a voulu inverser la position, dominer Adam. Ce dernier a refusé. Une dispute a suivi, Lilith a quitté le jardin d'Eden et s'est donnée à Satan. Elle a refusé la proposition de retour au jardin d'Eden des trois anges envoyé par D. Depuis ce jour Lilith est devenue une redoutable démone condamnée à voir mourir ses fils. Elle s'attaque aux accouchées et aux nourrissons qu'elle vampirise. Elle est également luxurieuse, dotée d'un appétit sexuel insatiable. Dans ce mythe on retrouve tous les « ingrédients » du versant noir de la féminité si on peut dire. La femme vamp, dominatrice, castratrice. Mais tout cela correspond-t-il à la réalité ou aux fantasmes sexuels que l'homme projette sur un personnage féminin imaginaire?

SP: Dans votre livre vous consacrez plusieurs pages à la criminalité féminine et aux infanticides.

JJ B: Il est exact que j'établis un rapprochement entre le mythe de Lilith et certains pathologies mentales féminines. Mais le crime est-il l'apanage de la gent féminine? Selon la Bible, le premier meurtrier est un homme: Caïn. Freud a démontré que le désir de tuer habite chacun de nous. Ce sont les barrières psychologiques créées par l'éducation, la religion, la peur du gendarme qui nous empêchent de passer à l'acte. Selon Freud, le crime est inscrit en nous presque au même titre que le désir sexuel. Nous versons le sang depuis l'aube de l'humanité. Dans la vie en société, il existe de nombreux crimes symboliques. Virer une personne de façon abusive, l'exclure,...n'est-ce-pas une façon de la tuer symboliquement? La sagesse juive nous enseigne que celui qui fait blêmir son prochain en public perd son monde futur. Cela est considéré comme un crime selon la Torah.

SP: Vous expliquez que le sexe et le corps féminin effraient l'homme. Pourquoi?

J-J B: Ici encore, il s'agit d'une angoisse inconsciente que Freud nomme complexe de castration. Quand le petit garçon découvre la différenciation sexuelle, il vit dans la peur de perdre son sexe, au même titre qu'il perd ses ongles et ses dents de lait. La fillette vit ce manque comme une profonde humiliation, elle en veut à sa mère de ne pas l'avoir dotée d'un pénis. Cette angoisse joue un rôle important dans la construction psychologique et l'orientation sexuelle du sujet. Le corps féminin inquiète l'homme car il est capable de métamorphoses internes. Il peut, par exemple secréter du lait. Le corps masculin est dépourvu de cette capacité. Freud qualifiait la sexualité féminine de « continent noir de la psychanalyse ». C'est dire si les mystères du corps et de l'âme féminine ont intrigué et effrayé. Même les hommes de science s'interrogent. N'est-ce pas cette peur inconsciente de la femme qui a produit la misogynie? Une étude attentive montre que la misogynie est comparable au racisme, voire à l'antisémitisme.

Jean-Jacques Biton "Lilith ou l'inquiétante féminité suivi Du judaïsme à la psychanalyse".

Edtions Hay'Images Mai 2012, 96 pages, 16 euros. Vendu par correspondance: hayimages@wanadoo.fr

Interview paru dans Shalom Pratique n°9, Mai 2012

Cet entretien est publié avec l'aimable autorisation du magazine Shalom Pratique

site: www.shalom-pratique.com

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Interview de Frédéric Tournoux

4 Juillet 2013

Interview de Frédéric Tournoux

Frédéric Tournoux: « Rachel a été en butte à des attaques antisémites de la part d'une certaine presse »

- Frédéric Tournoux, vous êtes professeur de lettres, votre dernier roman s’intitule « Mademoiselle Rachel - Solitudes d’une tragédienne » Editions Glyphe. Qui est Mademoiselle Rachel ?

F-T: Mademoiselle Rachel (1821-1858) est une très grande tragédienne, qui connut une renommée internationale, comparable à celle de Sarah Bernhardt, qui lui succéda quelques années plus tard. Elle fut la première comédienne à parcourir le monde, se rendant même à Cuba pour y jouer Corneille et Racine. Malheureusement, atteinte de phtisie, c'est à dire de la tuberculose, elle disparut à l'âge de trente-sept ans. Cent mille personnes assistèrent à ses obsèques au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

- Pourquoi avoir choisi le roman plutôt que la biographie pour raconter la vie de cette tragédienne juive ?

F-T: Mon livre reprend les aspects les plus marquants de l'existence de Rachel mais il s'agit en effet d'une vie romancée car cela me permet de rendre le personnage encore plus proche du lecteur. C'est ainsi que l'on trouve dans mon récit de nombreuses pages en italiques qui correspondent à un journal intime de mon héroïne, mais cela est une création de ma part, puisque Rachel n'a jamais tenu de journal intime. Grâce à celui-ci, j'espère mieux mettre en valeur l'intensité profonde qui animait la grande tragédienne. De plus, certains épisodes de sa vie sont peu connus. Par exemple, elle a écrit une lettre à une amie pour lui dire qu'elle désirait se rendre au bagne de Brest, afin d'être confrontée, comme dans les tragédies, à la misère morale et aux tourments de l'être. Cette lettre est très brève, à peine une page, et il m'a paru passionnant d'imaginer ce qu'elle avait pu ressentir en un tel lieu, alors qu'elle-même n'en disait rien dans son courrier à son amie.

- Dans votre roman sur quels moments de la vie de Rachel avez-vous mis l’accent ?

F-T: Tout d'abord, les grandes tournées: l'Angleterre, l'Europe centrale, la Russie, l'Italie puis l'Amérique, Cuba. Par ailleurs, ses rencontres avec les grands écrivains et poètes: Musset (avec lequel elle eut une liaison), Lamartine, Alexandre Dumas et bien d'autres encore. Enfin, mais ce n'est pas exhaustif, sa vie sentimentale agitée car cette femme extraordinaire se voulait libre. Elle a déclaré, en parlant des hommes et de ses amours: "Je veux bien des locataires mais pas de propriétaires."

- Rachel a-t-elle beaucoup souffert de l’antisémitisme ?

F-T: Je ne pense pas que l'on puisse dire qu'elle en ait souffert mais cela a pu l'atteindre car elle fut, effectivement, en butte à des attaques antisémites de la part d'une certaine presse.

- Rachel a-t-elle beaucoup apporté au théâtre français ?

F-T: Enormément car elle a su interpréter Racine et Corneille notamment (ses deux auteurs de prédilection) en donnant à son jeu une langueur toute romantique - loin des déclamations emphatiques auxquelles le public était habitué - que sa beauté rendait encore plus touchante. Comment ne pas tomber amoureux d'elle? C'est ce qui m'est arrivé...

Frédéric Tournoux « Mademoiselle Rachel Solitudes d'une tragédienne », roman, Editions Glyphes, novembre 2012, 136 pages, 12 euros.

Site: http://www.editions-glyphe.com

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Interview de Francis Huster

4 Juillet 2013

Interview de Francis Huster

Francis Huster: "Albert Camus a été d'une droiture parfaite vis-à-vis d'Israël"

Côte d'Azur: A l'occasion de son passage à Monaco où il a donné son spectacle « Bronx », Francis Huster a fait escale à la FNAC de Nice pour dédicacer son roman: « Albert Camus Un combat pour la gloire » (Le Passeur Editeur). Il a répondu avec chaleur et sincérité aux questions d'Actualité Juive.

A-J: Comment est né ce livre? Vous avez, je crois, rencontré Catherine Camus, le fille de cet auteur dont on célèbre le centenaire de la naissance.

Francis Huster: Oui. Jean-Louis Barrault avait monté « Etat de siège » au Théâtre Marigny. Cela s'était mal passé. Albert Camus avait décidé de le faire seul. Mais il est mort prématurément. Jean-Louis Barrault m'a demandé, quand j'avais dix-huit ans,de monter « La Peste » et d'écrire deux ou trois pages sur Albert Camus à chaque représentation. Il me considérait comme son fils spirituel « Huster mon frère, Francis mon fils. » Au bout de deux-cent-soixante-trois représentations, je me suis retrouvé avec plus de cinq cents pages sur Albert Camus. Quand un jeune éditeur « Le Passeur » est venu me demander, l'an dernier, un livre sur Albert Camus pour le centenaire, j'ai relu ces pages et je me suis rendu compte qu'il valait mieux faire parler Camus lui-même plutôt que de donner mon opinion sur lui. J'ai donc tout recommencé à zéro et cela a donné ce roman à la première personne. Je sais que cela paraît très orgueilleux. Mais j'ai préféré que le lecteur, et surtout les jeunes, écoute, comme si lui-même leur parlait.

A-J: La vie d'Albert Camus a-t-elle été un combat?

F.H: Toute sa vie a été un combat. Il était orphelin puisque son père avait été enrôlé dans les zouaves et qu'il est mort dès le début de la guerre de 14-18. Il a lui-même été obligé de combattre car sa mère était illettrée et ne pouvait imaginer que son fils deviendrait Prix Nobel de Littérature. Il a combattu aussi pour s'imposer comme artiste, au théâtre. Il rêvait aussi de combattre pour ses idées. Il l'a fait pendant la guerre dans la résistance. Il a aussi combattu physiquement. Il était tuberculeux et ne pouvait pas, par exemple, aller chercher son Prix Nobel à Stockholm en avion. J'ai mis « un combat pour la gloire » parce que c'est un combat pour la gloire théâtrale.

A-J: Comment expliquer la dimension universelle de l'oeuvre d'Albert Camus?

F.H: Albert Camus a été instituteur dans une petite école avec des enfants juifs. Il a été frappé par le lien qui l'unissait à ces enfants. Il avait l'impression d'être lui-même -et c'est ce titre que j'aurais pu donner à ce roman- « Le guide ». C'est cela la chose la plus importante. Comme Moïse qui prend son bâton et qui transforme l'eau du Nil en sang devant le pharaon d'Egypte. C'est exactement ce que fait Albert Camus avec l'encre. C'est pour ça qu'il méritait le Prix Nobel. Il touche toujours autant toutes les races, toutes les religions et toute la jeunesse. Il a osé écrire ce que personne n'osait écrire: D.ieu nous a abandonnés et il a fallu trouver un autre d.ieu. Et cet autre D.ieu c'est l'homme et la dignité humaine. C'est l'homme qui lutte contre lui-même. A hauteur d'homme.

A-J: Est-ce qu' Albert Camus se sentait proche du judaïsme et de l'Etat d'Israël?

F.H: Albert Camus a toujours été très net. Il a été d'une droiture parfaite vis-à-vis d'Israël du début à la fin. Il a toujours considéré que ce peuple, le premier de tous les peuples selon lui, avait le droit d' être chez lui. Jean-Louis Barrault et Pierre Dux m' avaient parlé de ce « chez lui » dont parlait souvent Camus. Lui-même se sentait déraciné. Il avait eu avec Dux, une conversation à propos de De Gaulle. Camus se demandait s'il avait un « chez lui ». Il ne savait pas s'il était algérien d'origine française, français d'origine pied-noir... Il était coupé en deux. Il faisait un parallèle avec Moïse: était-il le fils du Pharaon? Était-il le fils d'un hébreu récupéré par la fille du Pharaon? C'est cela qui l'intéressait. D'ailleurs le personnage théâtral de Moïse l'interpellait énormément.

A-J: Comment vivez-vous votre judaïsme?

F.H: D'une façon toute droite. Je ne me suis jamais retourné. J'ai toujours voulu aller de l'avant. J'ai écrit une pièce sur Gustave Mahler qui a renié sa religion pour pouvoir accéder au poste de directeur de l'Opéra de Vienne, puisque ce poste était interdit aux juifs. Cosima Wagner, la veuve de Richard Wagner, tenait absolument à ce que Malher, qui était le plus grand chef d'orchestre wagnérien de son époque, dirigeât cet Opéra. Des deux côtés, c'était la même honnêteté artistique. Mais ce que Malher a fait, moi je ne l'aurais pas fait.

Propos recueillis par Jean-Jacques Biton

Francis Huster "Albert Camus Un combat pour la gloire" Le Passeur Editeur 128 pages 15,90 euros

site: www.lepasseur-editeur.com

Cet interview est publié avec l'aimable autorisation d'Actualité Juive.
Entretien paru dans Actualité Juive n° 1254 du mercredi 8 mai 2013
site: www.actuj.com

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