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Interview d'Olivier Loubes

11 Août 2014

Interview d'Olivier Loubes

Olivier Loubes : Jean Zay est le juif des antisémites de l’époque

- Olivier Loubes, vous êtes historien. Vous travaillez sur Jean Zay depuis 1991. Vous êtes professeur de chaire supérieure au lycée Saint-Sernin de Toulouse. Votre dernier livre s’intitule : Jean Zay (Editions Armand Colin). Comment expliquez-vous que Jean Zay demeure un homme politique méconnu, une figure républicaine inconnue?

Olivier Loubes : L’annonce par François Hollande en février 2014 de son entrée au Panthéon en mai 2015 va contribuer à sa reconnaissance, mais, vous avez raison, malgré cela Jean Zay reste largement méconnu de la plupart des Français, et pour l’homme de la rue, il est même quasiment un inconnu de la République. Pourquoi ? D’abord, et pendant fort longtemps, parce qu’il renvoyait à la guerre civile franco-française de la période de l’occupation. A travers son parcours, c’est ce passé qui ne passait pas bien pour parler comme Henri Rousso. En effet, le sort réservé à Zay – son procès inique d’octobre 1940 pour une prétendue désertion, ponctué par la même peine que celle de Dreyfus, la dégradation et la déportation, peine qui n’existait plus dans le droit militaire - prouve que le régime de Vichy est une dictature qui emprisonne ses opposants dès le début, mu par une logique de revanche maurrassienne. Et son assassinat par les Miliciens le 20 juin 1944 renvoie à la violence d’élimination physique qui prolonge l’élimination politique préalable. Bref, la mémoire de Jean Zay est prise dans les rythmes du Syndrome de Vichy identifié par Henri Rousso. Toutefois, elle a sa propre histoire, passionnante car elle permet d’ajuster la chronologie, de nuancer la périodisation habituelle. En effet, Jean Zay a été honoré très tôt de façon nationale par la quatrième République à la fin des années 1940 : hommages à la Sorbonne, à la Chambre des Députés, Légion d’Honneur... C’est ensuite seulement, à partir des années 1950 qu’elle se replie sur ses amis et les militants de l’école laïque. Jean Zay cesse alors d’être reconnu nationalement. Pourquoi ? C’est que Jean Zay n’appartient pas aux camps politiques qui sont alors les porteurs de mémoire dominants. En effet, il était radical socialiste et après 1945 le radicalisme n’est plus une force politique motrice. De plus, ses amis fidèles, comme Léon Blum, disparaissent et, pire encore, leur modèle de République, celle qu’incarnait justement Zay, la république parlementaire, est devenu obsolète. La mémoire de Jean Zay est à ce moment-là trop liée à une République du passé. Là encore, elle est prise dans un passé qui ne passe plus face aux refondations proposées par les communistes ou les gaullistes qui sont les groupes politiques dominants dans la mobilisation de la mémoire de la seconde guerre mondiale. En outre, ce qui renforce dans ces années-là (1950-1980, dates larges) le recouvrement de la mémoire de Zay est que le prisonnier de Riom incarne une figure de victime et pas d’acteur de l’histoire. Or, ce n’est que récemment que notre société identifie les victimes de l’occupation comme des acteurs de l’histoire. De la sorte, malgré des actes de participation à l’action intellectuelle de la résistance depuis sa cellule (pour le compte de l’OCM par exemple), la reconnaissance de Zay en « résistant isolé », pourtant validée par un certificat officiel en 1949, n’est redevenue légitime que dans les années 1990. Ainsi, trop liée à la mémoire délicate de Vichy, trop peu identifiée à la geste de la Résistance, trop rattachée à l’obsolescence de la République parlementaire, la mémoire de Zay n’est plus portée de façon nationale, sauf par le monde laïque, souvent enseignant : elle n’est plus consensuelle. Avec les renversements majeurs des années 1980, les choses changent. Progressivement, Vichy, la Résistance et la République parlementaire connaissent, chacun à sa façon, des relectures qui réinstallent la figure de Jean Zay dans la légitimité mémorielle à l’échelle de la Nation et dans la modernité réformatrice à la dimension de la République. -

- Son œuvre de réformateur est-elle exceptionnelle ?

O.-L. : Oui, son œuvre de réformateur est exceptionnelle parce qu’avec Jean Zay s’ouvrent les questions contemporaines de la démocratisation de l’enseignement et de la culture. Certes, et pour faire le lien avec la question précédente, elle est difficile à voir car elle fut pionnière, interrompue par la guerre, et ne s’est pas traduite par une œuvre législative à l’égal de celle des « Lois Ferry ». Or, dans un pays aussi légicentré que la France, c’est un obstacle à sa reconnaissance. Mais on lui doit la mise en route de notre démocratisation dans l’éducation nationale (grande réforme de l’enseignement de l’unification des degrés d’enseignement pour tous : primaire, secondaire, supérieur, à la place des deux ordres sociaux de l’école populaire et du lycée bourgeois / création du CROUS, de l’USEP, projet de création de l’ENA voté par la Chambre), la recherche (création du CNRS), les Beaux-arts (création du Musée des arts et traditions populaires, du Musée d’art moderne, du Festival de Cannes)…

- Pourquoi Jean Zay est-il emprisonné dès 1940 et assassiné par des miliciens en 1944?

O.-L. : Parce qu’il incarne tout ce que l’extrême-droite maurrassienne déteste, détestation résumée dans leur formule des « quatre états confédérés qui forment l’anti-France », c’est-à-dire : « le Juif, le Protestant, le Franc-maçon et le Métèque ». Or, Jean Zay est protestant de confession (baptisé, marié, enterré au Temple), la famille de son père est juive (son père Léon Zay est né dans une famille de confession juive, puis il s’est marié au Temple protestant d’Orléans et fut enterré civilement) et il est donc réputé juif, il est Franc-maçon (et même Libre penseur). Ces trois premiers « critères » en font, ipso facto, pour les essentialistes maurrassiens un métèque, puisque pour eux un juif-protestant-franc-maçon ne peut être Français, par nature. Il est donc une cible particulièrement idéale à la fois pour Vichy dès 1940 puis pour les Miliciens en 1944. Pour Vichy il sert à « démontrer » dès 1940 que la guerre a été perdue parce que ceux qui l’ont voulue, les gens du Front populaire, sont en fait, derrière leur masque de patriotes, des antipatriotes agissant par souci de « solidarités » douteuses et sont donc « responsables de la défaite ». Pour les miliciens en 1944, la période la Libération est pour eux une période de débâcle qui suractive leurs pulsions d’élimination physique de ceux qu’ils considèrent leurs ennemis essentiels « par essence » : ils ne veulent pas qu’ils leur survivent. - Ses origines juives n’ont pas arrangé les choses.

- Peut-on parler d’un crime antisémite?

O.-L.: Oui, c’est incontestable. Et son cas est historiquement très intéressant à deux titres. D’abord, l’antisémitisme qui le vise est crucial mais il n’est pas assassiné que pour cela (si on peut dire). Plus exactement, l’antisémitisme est un élément essentiel d’un complexe de haine, d’un ensemble de représentations de guerre civile qui additionne l’antisémitisme, la haine des Francs-maçons, celle des protestants et celle des membres de gouvernement de Front populaire, on retrouve le cumul, incarnation des quatre états confédérés de l’anti-France des Maurrassiens comme on vient de le voir avec les détestations du « bolchevisme » que ce radical socialisme incarnait par extension car il était membre du Front populaire. D’autre part, ce faisceau de haine permet de comprendre aussi qu’il est victime d’un crime antisémite alors même que Jean Zay n’est pas juif, on vient de le voir. Zay est le juif des antisémites de l’époque, à l’instar du type que Sartre identifie dans « Réflexions sur la question juive ». Un fait le montre clairement. Alors qu’il n’est pas de confession juive on l’a vu et que de surcroit il n’est pas « juif » selon les catégories forgées par les textes dits « lois de Vichy » (puisqu’il n’a que deux grands-parents « juifs » et que sa conjointe n’est pas « juive »), le Commissariat général au questions juives déclare en janvier 1942 que « M Jean Zay doit être considéré comme étant de race juive ». A l’encontre donc de sa propre législation, l’Etat de dictature vichyste fait de Zay un « juif », typique de son antisémitisme d’Etat.

Olivier Loubes - « Jean Zay » - Edition Armand Colin – mars 2014 - 388 pages. 19,80 euros. www.armand-colin.fr

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