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Interview de Juliette Sibon

26 Novembre 2016

Juliette Sibon : « En France, le sort que les rois ont réservé aux juifs pose des questions spécifiques »

 

 

    - Juliette Sibon, vous êtes maître de conférences d’histoire médiévale à l’université d’Albi. Vous êtes l’auteur du livre “Chasser les juifs pour régner” (Perrin). Comment expliquer que, de Philippe Auguste (en 1182) à Louis XII (en 1501), les rois de France ont chassé puis rappelé les juifs à plusieurs reprises?

 



Juliette Sibon : C’est une spécificité du royaume de France : en 1290, le roi d’Angleterre bannit les juifs « une bonne fois pour toutes », si j’ose dire ! Trois siècles plus tard, en 1492, les Rois catholiques prennent une décision irrévocable.
Dans le royaume de France, le sort que les rois de France ont réservé aux juifs pose des questions spécifiques : des expulsions générales (1182, 1306 réitérée en 1311, 1394, 1501) justifiées par des raisons terribles - meurtres rituels, usure - et des rappels temporaires (1315 pour douze ans, 1359-60 pour dix ans), prolongés par des délais jusqu’en 1390.
Versatilité ? Remords ? Erreurs politiques de rois mal assurés ? Rien de tout cela, à mon avis. La décision d’expulsion et de rappel des juifs est peu à peu conçue comme un instrument, parmi d’autres, d’affirmation de la puissance publique à l’échelle de tout le royaume. De la fin du XIIe siècle à la fin du Moyen Âge, les Capétiens puis les Valois oeuvrent pour devenir « empereurs en leur royaume ». Ils se heurtent aux résistances de leurs puissants vassaux, les Grands qui dominent les principautés sur lesquelles le roi n’est que suzerain. En affirmant que les juifs, dispersés sur tout le territoire, sont siens - c’est Louis VIII (1223-1226) qui pour la première fois utilise la formule « Iudei nostri » - et qu’il dispose comme bon lui semble de leurs biens et de leurs personnes, il contribue à affirmer sa prépotence, c’est-à-dire la transcendance du pouvoir royal sur tous les autres pouvoirs. C’est toute la thèse du livre!



    - Peut-on employer le terme de persécutions de la part de certains rois de France à l’égard des juifs?

J.-S. : Si l’on revient à l’étymologie du terme, il signifie « poursuites injustes et violentes, pour des raisons religieuses ou ethniques ».
Que le roi de France fût violent avec les juifs, c’est indubitable : captures générales de leurs biens et expulsions en sont des démonstrations. Mais il le fût envers ses autres sujets également. La violence de l’Etat ne fait pas de quartier ! Et en affirmant que les juifs lui appartiennent, il s’en fait aussi souvent le protecteur. Si bien qu’il est inexact de considérer que le roi de France fût « injuste » envers les juifs : les juifs avaient toujours les moyens de recourir à sa justice et le roi condamnait ceux qui les molestaient et les massacraient.
Il n’y eut donc pas de politique de persécution des juifs de la part des rois de France. Il y eut des violences, justifiées par la construction d’un Etat qui tendait à devenir moderne.
Il ne s’agit pas d’absoudre les rois de France, bien sûr, mais de définir leurs actes à la faveur de la violence d’Etat, qui ne peut pas être qualifiée de « persécution » à proprement parler.

 



    - Les juifs représentaient-ils un danger pour le royaume de France?

J.-S. : Hormis la plume des théologiens chrétiens et des polémistes - mais sans unanimité toutefois, et surtout à partir des XIVe et XVe siècles - et les justifications officielles des expulsions, les juifs ne sont pas perçus comme un danger de manière univoque et linéaire. Leur présence est admise en chrétienté pour affirmer la supériorité du christianisme, d’une part, et pour essayer de les convaincre de se convertir, d’autre part.
Lorsqu’ils sont désignés comme dangereux, c’est par crainte de prosélytisme, réel ou fantasmé, et parce qu’on les accuse de tout un tas de maux et de crimes épouvantables - empoisonnement des puits, crimes rituels...

 

 

- Ce sujet a-t-il intéressé les médiévistes?
 

J.-S. : Les médiévistes sont nombreux à aborder le sujet ! Regardez la bibliographie que j’ai insérée à la fin de mon livre et vous verrez que les articles et les ouvrages spécialisés ne manquent pas !
En revanche, ce qu’il manquait jusqu’à présent, c’est une synthèse accessible envisageant d’abord la question sur la longue durée et sous l’angle de l’histoire politique du royaume de France, en essayant de saisir la spécificité de décisions prises à des époques bien différentes et dans des contextes particuliers, tout en proposant, et c’est en cela que ce livre est un essai historique, d’exhumer le dénominateur commun à toutes ces décisions, la raison profonde, le ressort qui motive le recours du roi à l’ordre d’expulsion ou de rappel des juifs de son royaume.

 

 

 

Juliette Sibon  -  « Chasser les juifs pour régner »  -  Perrin  -  2016  -  304 pages  -  21,50 euros. Site : www.editions-perrin.fr

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Interview de Michaël de Saint-Cheron

26 Novembre 2016

                 Michaël de Saint-Cheron : Peu de gens ont vraiment compris « Le salut par les juifs »

 

    - Michaël de Saint-Cheron, vous êtes philosophe des religions et
chercheur à l’Ecole pratique des Hautes Etudes (centre HISTARA). Vous
avez introduit le livre de Léon Bloy “Le salut par les juifs” réédité
par Salvator.
Peut-on parler d’un texte philosémite?
  

Michaël de Saint-Cheron : Si j’en crois les quelques éminentes voix juives qui en ont parlé depuis Bernard Lazare, alors oui c'est un texte philosémite
mais bien sûr c'est du Bloy, donc nous sommes dans le paradoxe permanent.


    - Quels sont les arguments de Léon Bloy en faveur des juifs?

 

M.-S.-C. : C'est le premier peuple à qui Dieu a parlé et il ne prenait pas à
la légère, lui, Bloy, et l’ « élection » et le fait que Jésus, ses parents,
tous ses disciples soient Juifs.

 


    - Comment ce livre fut-il accueilli à sa sortie?

M.-S.-C. : Il me semble que peu de gens ont vraiment compris ce livre. Il a
fallu attendre que Jacques Maritain et sa femme juive russe convertie,
Raïssa, le découvrent et le rééditent à leur compte, pour qu'enfin on se mette à en parler dans les milieux chrétiens progressistes, philosémites
et aussi les milieux juifs ouverts de l'époque. Mais remarquons que le
grand Péguy a toujours ignoré Bloy alors qu'il publia son chef d'oeuvre
« Notre jeunesse » en 1910, sur l'affaire Dreyfus et Bernard Lazare.
Bloy et Péguy, ce sont deux voix diamétralement opposées par rapport à
leur vision des Juifs même s'ils professaient l'un et l'autre
une admiration pour ce peuple.

 

 

Léon Bloy  -  « Le salut par les juifs »  -  Introduction de Michaël de Saint-Chéron -  Salvator  -  2016  - 172 pages  -  18 euros  -  Site : www.editions-salvator.com

 

 

Interview de Michaël de Saint-Cheron
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