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Interview du Dr. Ariel Toledano

23 Juin 2014

Interview du Dr. Ariel Toledano

Dr. Ariel Toledano: Le Talmud a sûrement influencé les travaux de nombreux chercheurs

- Dr. Ariel Toledano, vous êtes médecin, spécialisé en phlébologie et en médecine vasculaire. Votre dernier livre s’intitule “La médecine du Talmud, Au commencement des sciences modernes” aux Editions In Press. Qu’est-ce qui caractérise la médecine du Talmud?

Dr Ariel Toledano : En faisant des recherches historiques sur la circulation sanguine, j’ai découvert un texte du Talmud, du traité Houlin 45b, qui évoquait une discussion entre deux rabbins, Rav et Shmuel, à propos de la définition d’un « vaisseau » sur le plan anatomique. Cette discussion entre ces deux maîtres du Talmud montrait à quel point les connaissances anatomiques des rabbins du Talmud étaient étendues. J’ai donc voulu à travers ce livre faire état de cette médecine qui fait preuve immanquablement de beaucoup d’intuition dans divers domaines. Citons, la notion de contagiosité de certaines maladies évoquée plus de 15 siècles avant Pasteur et l’analyse fonctionnelle des organes à travers des études expérimentales permettant de classer les maladies en fonction de l’atteinte organique. Ces deux grandes notions sont fondatrices de la médecine moderne.

- Comment expliquer que certains rabbins ont procédé à des dissections? Cela ne pose-t-il pas un problème d’ordre halachique?

A.-T.: : En préambule, je dirais que tout ce qui fonde la médecine du Talmud est avant tout la recherche d’une application rigoureuse des prescriptions des lois de Moïse. Ainsi, l’ensemble des expérimentations médicales des rabbins du Talmud n’ont qu’un seul objectif, celui d’être conforme aux lois édictées par la Torah. Vous évoquez les dissections réalisées sur des cadavres humains. Le but des rabbins du Talmud était de définir ce que l’on entend par « cadavre » pour comprendre les lois liées à l’impureté engendrée par leur contact. En effet, tout contact avec un cadavre entraîne une impureté rituelle selon la Torah durant 7 jours. Mais que faire si l’on se trouve en contact avec la moitié d’un cadavre ou simplement avec un membre mutilé. Cette question est cruellement d’actualité en cas d’attentat ou les corps sont malheureusement démembrés. Afin de répondre à cette question, les rabbins du Talmud ont donc réalisé des dissections et défini qu’il y a 248 os qui constituent le squelette humain. Sur un plan halachique, ils ont utilisés un artifice visant à contourner la loi en appliquant le principe qu’un cadavre plongé dans l’eau perdait son caractère impur abordé dans le traité Nidda 54b. Mais, chose étonnante, cette technique était également utilisée par le grand anatomiste du XVIème siècle, Vésale afin de dégager les chairs facilitant la dissection.

- Qu’est-ce qui différencie la médecine talmudique de la médecine grecque ou romaine par exemple?

A.-T. : La médecine gréco-romaine et notamment avec Hippocrate est à l’origine de la première école de pensée qui vise à donner une base rationnelle à la médecine avec des implications pratiques bien codifiées et abordées dans divers traités de médecine. Les rabbins du Talmud sont imprégnés des idées médicales de leurs époques mais les ont enrichies de propositions nouvelles, comme l’asepsie, la notion de contagion, des procédés d’analyses sanguines avec des réactifs, des techniques chirurgicales innovantes comme la césarienne, ou la mise en place de prothèses. On peut également noter de nombreuses propositions intuitives sur la génétique notamment à propos de la reproduction ou encore de certaines maladies comme l’hémophilie.

- La médecine talmudique a-t-elle pu influencer la médecine moderne?

A.-T.: La médecine moderne est née de la révolution scientifique du XIX ème siècle grâce à l’essor de la biologie, de la physique et de la chimie. Mais ces progrès n’ont pu être possibles que grâce aux bases édifiées par les générations précédentes. Le Talmud a sûrement influencé les travaux de nombreux chercheurs car c’est une pensée en mouvement. La médecine est considérée de nos jours comme une science mais c’est surtout un art qui vise à la fois à soigner mais aussi à prévenir les maladies pour améliorer l’état de santé. En hébreu la santé se dit beriout qui vient de la racine de bara qui signifie « créer ». Etre en bonne santé c’est être capable de créer, d’être dans le mouvement. Mais soigner c’est aussi être capable d’innover en respectant l’héritage éthique des médecins qui nous ont précédés.

Dr. Ariel Toledano “La médecine du Talmud” - Editions In Press - avril 2014 – 280 pages – 19 euros – www.inpress.fr

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Interview de Marc Israël

23 Juin 2014

Interview de Marc Israël

Marc Israël: Peut-on philosopher avec la Torah?

- Marc Israël, vous êtes normalien et professeur agrégé de philosophie. Vous enseignez en khâgne au lycée du Parc à Lyon. Vous étudiez aussi le Talmud au Centre d’Etude et de Réflexion Juive à Villeurbanne. Vous êtes l’auteur du livre “Philosopher avec la Torah” Editions Eyrolles. Pensez-vous que la philosophie aide à une meilleure compréhension de la Torah?

Marc Israël : La compréhension de quelque texte que ce soit culmine dans la traduction conceptuelle que l’on donne de ce texte. Selon moi la philosophie n’est rien d’autre que cet effort de compréhension. Penser qu’elle “aide à une meilleure compréhension de la Torah”, ce n’est pas la comparer à une autre voie de compréhension (à laquelle on pourrait la trouver inférieure ou supérieure), c’est y voir l’étape ultime (et donc la meilleure) de cette compréhension.

- Quelles questions essentielles posez-vous dans votre livre? tentez-vous de répondre à la quête de sens à laquelle est confronté tout être humain?

M.-I. : Dans ce livre, je pose deux questions essentielles. Premièrement, l’existence (du monde, de vous, de moi) est-elle un événement dont je puisse faire l’objet d’un émerveillement religieux? Deuxièmement, est-elle par sa généralité un absolu libérateur qui me permette de ne rien idolâtrer, rien ni personne? En réalité, de ces deux questions, seule la première est une vraie question. Au sens où je pourrais concevoir, philosophiquement, une réponse résolument négative: “Non, l’existence n’est pas un événement, elle est un fait brut sur lequel il n’y a rien à dire, aucun sens à chercher”. A cette thèse j’oppose une espèce de “décision juive”, comme quoi un rapport de gratitude joyeuse et émerveillée à l’existence (qui fait de celle-ci un événement) est possible et préférable. La deuxième, il serait plus honnête de lui donner une formulation interro négative (L’existence n’est-elle pas un absolu libérateur?) qui, donc, affirme que oui, elle en est un, quelque conception qu’on s’en fasse. D’ailleurs c’est ce dernier point qui donne toute sa force à une réponse positive à la première question: si l’existence me libère de toute soumission particulière par son caractère absolu et relativisant, alors il y a de quoi l’aimer et la servir de tout son cœur! J’espère par cette “décision juive” (exportable par sa portée universelle) et cette affirmation répondre à la quête de sens de tout un chacun, mais sur un mode interrogatif et non pas dogmatique (comme si l'idée d'un sens allait de soi...)

- La pensée philosophique n’est-elle pas un peu réductrice par rapport à la démarche des commentaires sur le sens profond (Sod) de la Torah?

M.-I. : Si maintenant on prend la philosophie comme telle ou telle philosophie de tel ou tel philosophe, alors bien sûr il peut arriver que cette philosophie paraisse réductrice. L’exemple qui vient tout de suite à l’esprit, c’est la manière dont Maïmonide rend compte du Tabernacle comme simple concession au besoin qu’ont les hommes d’un espace et d’objets sacrés. Lecture incontournable mais insuffisante, qui n’aura pas la capacité de rendre aussi bien compte du détail que celle d’un Na’hmanide, qui voit dans le Tabernacle un microcosme et dans ses détails tout un système de correspondances. Mais d’après ce que j’ai dit plus haut, il n’est pas interdit de qualifier de philosophique l’expression claire et rationnelle de cet autre point de vue…

Marc Israël « Philosopher avec la Torah » - Editions Eyrolles - mars 2014 - 76 pages – 13,90 euros – www.editions-eyrolles.com

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Interview de David Lemler

20 Juin 2014

Interview de David Lemler

David Lemler: L'Épître de la controverse pose, à mon sens, une question fondamentale

- David Lemler, vous avez introduit, traduit et annoté le livre de Shem Tov Falaquera
« L’accord de la Torah et de la philosophie – Epître de la controverse » (Editions Hermannn Panim el Panim). Qui était Shem Tov Falaque
ra ?

David Lemler: La question se pose en effet tant Falaquera reste à ce jour un auteur méconnu. Il s’agit d’un poète et surtout philosophe juif actif en Espagne au XIIIe siècle. Il est notamment l’auteur d’un des premiers commentaires sur le Guide des égarés de Maïmonide, sur lequel nous reviendrons. Falaquera appartient à une génération de philosophes post-maïmonidiens qui se sont efforcés d’introduire en hébreu la philosophie aux juifs non-arabisants d’Europe latine. En arrière fond, se trouve l’idée que la philosophie est indispensable à une compréhension véritable de la vérité et, par conséquent, de la Torah, qui est supposée en être la révélation. Si Falaquera est un tel inconnu à quoi bon traduire un de ses textes, me direz-vous ? C’est que son Épître de la controverse pose, à mon sens, une question fondamentale susceptible d’intéresser au plus haut point le lecteur contemporain.

- Quels sont les arguments essentiels développés dans ce livre ?

D.-L.: Ce texte donc vise à établir qu’il existe un « accord » entre la Torah et la philosophie. Il se présente de manière très vivante comme un dialogue entre deux juifs, qui représentent chacun une certaine forme de rapport à la croyance. Un « Pieux » qui estime que la philosophie est une « science étrangère » qui n’a pas sa place dans l’étude de la Torah, qui peut se contenter de ses interprétations reçues par tradition ; un « Sage » pour qui la compréhension véritable de l’enseignement de la Torah passe nécessairement par le recours à la philosophie. L’enjeu est donc la part de la rationalité dans l’étude de la Torah, entendue comme vérité donnée par une révélation. Le Sage parvient au fil du dialogue à convaincre son interlocuteur de la nécessité de la philosophie. Deux types d’arguments sont présentés. D’abord des arguments rationnels : la Torah prescrit par exemple d’affirmer l’unité de Dieu (dans le cadre de la lecture du Shema Israel notamment), or la compréhension véritable de l’unité passe par un travail conceptuel, de sorte que cette affirmation ne soit pas une pure proclamation vide de sens. Interviennent ensuite des arguments scripturaires et traditionnels, visant à établir que la Torah elle-même, écrite et orale, enjoint à un travail d’appropriation de la vérité par le biais de l’intelligence humaine. Un verset énonce, ainsi : [Lors de la sortie d’Égypte], il te fut montré pour que tu saches que l’Éternel est Dieu, il n’en est point d’autre (Dt 4, 35). Et le Sage de noter « pour que tu saches » et non « pour que tu croies » !

- La réflexion philosophique et l’étude de la Torah sont-elles compatibles ?

D.-L.: Du point de vue de la Torah, la philosophie, avec sa prétention à saisir la vérité par la seule force de la raison humaine, semble constituer une menace dans la mesure où elle suggère que le passage par une révélation est inutile. Du point de vue de la philosophie, c’est la soumission de la pensée au présupposé que la Torah est vraie et qu’elle légifère sur l’existence humaine qui paraît inadmissible. Un philosophe médiéval comme Falaquera ne remet nullement en doute, de manière radicale du moins, à la manière de la modernité philosophique, la validité de la révélation. Il est donc confronté à une vérité qui se donne dans deux ordres de discours : l’un démonstratif et conceptuel et l’autre narratif et législatif. Il s’agit pour lui de montrer que ces deux ordres énoncent en réalité la même chose, selon l’axiome « la vérité ne saurait se contredire elle-même ». Quant à nous, nous pouvons souligner qu’en un point au moins, philosophie et Torah affichent une grande proximité, à savoir dans l’injonction d’étudier la Torah, c’est à dire de chercher à faire siens ses enseignements, sans se contenter de les recevoir de façon toute extérieure et inquestionnée. On peut rappeler, comme le fait Falaquera, que l’acte fondateur de la tradition juive est paradoxalement un acte de rupture vis-à-vis de tout conformisme religieux : Abraham brisant les idoles de son père.

- Avec "Le guide des égarés", Maïmonide n'a-t- il pas tenté une conciliation entre Torah et philosophie ?

D.-L.: Savoir si une telle conciliation est ce que propose réellement Maïmonide dans le Guide est une question qui agite ses nombreux commentateurs depuis sa rédaction à la fin du XIIe siècle. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, rares ont été les lecteurs à considérer que c’était le cas. Certes, c’est bien ce que semble proposer le Guide au premier regard. Il s’agit d’un traité adressé à un juif élevé dans la croyance et l’observance qui, ayant fait la rencontre de la philosophie, constate des contradictions manifestes entre les enseignements littéraux de certains versets et certaines thèses établies rationnellement (comme l’incorporalité de Dieu). Maïmonide se propose de montrer à un tel lecteur que les contradictions qu’il croit percevoir n’en sont pas. Mais légitimer rationnellement la Torah constitue-t-il une entreprise proprement philosophique et non pas seulement une tentative de défendre l’édifice religieux face à la menace que fait peser sur lui la philosophie ? Dans cette perspective, on peut fort bien comprendre Maïmonide comme une pure figure religieuse (puisqu’il est, avec son code de la loi juive, le Mishneh Torah, une autorité majeure en matière de halakhah). Le recours à la philosophie ne servirait alors qu’à s’adresser, de manière toute circonstanciée, à une jeunesse en déroute qu’il s’agirait de ramener dans le giron de la tradition. On peut très bien symétriquement voir en lui un pur philosophe qui feindrait de montrer un accord du judaïsme et de la raison pour se laver de toute accusation d’hérésie et que la masse des fidèles le laisse philosopher en paix. C’est là, renvoyées dos à dos, en se dispensant des nuances qu’une telle question appellerait, les interprétations de cette personnalité fort complexe qu’offrent réciproquement l’orthodoxie religieuse d’une part et l’orthodoxie universitaire de l’autre. Dans chacun de ces deux cas, la « conciliation » de la Torah et de la philosophie dans le Guide maintient en réalité l’idée d’une incompatibilité fondamentale entre ces deux champs discursifs. Prendre au sérieux cette idée de conciliation de la Torah et de la philosophie, proposée par le Guide, revient en revanche à considérer que s’y joue une véritable option philosophique singulière. Cela suppose d’envisager comme une thèse philosophique, l’énoncé : « la vérité - celle là même que la raison peut se donner à elle-même - se donne aussi comme une loi révélée », autrement dit comme une convocation des hommes dans leur pensée et leur existence.

Shem Tov Falaquera “L'accord de la Torah et de la philosophie – Epître de la controverse” Introduction, traductions et notes de David Lemler – édition bilingue hébreu-français. Editions Hermann - Panim el Panim - Février 2014 - 292 pages - 18 euros. www.editions.hermann.fr

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Interview de Jean-Claude Poizat

17 Juin 2014

Interview de Jean-Claude Poizat

Jean-Claude Poizat: Un intellectuel juif est un penseur qui intervient dans le débat public en tant que juif.

- Jean-Claude Poizat, vous êtes professeur agrégé de philosophie et docteur en sciences politiques (IEP de Paris). Vous êtes l’auteur d’ « Intellectuels et juifs en France aujourd’hui » (Editions Le Bord de l’Eau). Y-a-t-il beaucoup d’intellectuels juifs en France ?

Jean-Claude Poizat: Oui il y en a beaucoup... et certainement beaucoup plus, en tout cas, que ceux dont je parle dans mon ouvrage et qui sont en nombre finalement assez limité! Mais la question est surtout de déterminer le critère qui permet de définir un "intellectuel juif". De fait, c'est très simple: je suis parti de l'idée qu'un intellectuel juif est un penseur, écrivain, scientifique ou même artiste qui intervient dans le débat public en tant que juif, c'est-à-dire: en se déclarant ouvertement juif et en faisant de sa judéité ou de son judaïsme l'un des enjeux de son intervention dans le débat public. Or ce phénomène est assez récent dans l'histoire de la république française, pour des raisons qui tiennent à la façon dont la république a, pour ainsi dire, "réglé" la question juive à partir de la Révolution, à savoir en refusant tout aux juifs comme nation, et en leur accord tout en tant qu'individus - pour paraphraser le mot célèbre du comte de Clermont-Tonnerre. Autrement dit, en en faisant des citoyens aussi abstraits et universels que les autres membres de la nation française. C'est donc la remise en cause de ce que l'on appelle le franco-judaïsme (ou l'israélitisme), au cours du XXe siècle et notamment après la Seconde Guerre mondiale, qui a entraîné cette "prise de parole" ("voice" comme dirait le sociologue américain Albert O. Hirschman) de la part des intellectuels juifs français contemporains - notamment ceux de la génération 1960 (nés durant la guerre et entrés dans le débat public et politique au moment de mai 68).

- Les idées défendues par ces intellectuels sont-elles à l’origine de controverses au sein de la nation ?

J-C. P: La présence même de ces intellectuels juifs dans le débat public français d'aujourd'hui constitue le signe (en raison même de ce que je viens de rappeler précédemment) d'un profond bouleversement du modèle républicain "classique". Or ce bouleversement n'est pas du seul fait de ces intellectuels juifs eux-mêmes bien entendu, car il est le produit d'une histoire commune des juifs et de la nation française - histoire dans laquelle les juifs ne furent pas purement passifs, mais où ils purent aussi jouer un rôle important! Quoi qu'il en soit, un certain nombre d'intellectuels juifs français contemporains ont été accusés au cours des dernières décennies - non sans amnésie ni sans vergogne - de mettre en péril le pacte républicain français, de promouvoir le communautarisme, que sais-je encore!

- Les intellectuels juifs ont-il un poids dans la pensée politique en France ?

J-C. P.: Les intellectuels ont traditionnellement pour rôle et pour but d'influer sur le débat public et politique. Donc, à partir du moment où des intellectuels interviennent en tant que juifs dans le débat public, cela vise forcément à produire des effets politiques, et cela en produit forcément - outre le fait que, comme je l'ai déjà dit précédemment, la possibilité même pour des intellectuels français d'intervenir publiquement "en tant que juifs" constitue déjà en soi un fait social et politique remarquable car relativement récent et nouveau, et qui est la source de nombreux débats et controverses publics. Or il y a, à ce sujet, une question qui semble relativement indécidée pour l'avenir: le fait que des intellectuels juifs s'affirment publiquement en tant que tels dans le débat public français est-il un signe de puissance ou de fragilité de la part de ces intellectuels? Autrement dit: devons-nous en tirer la conclusion que la république française deviendrait de plus en plus libérale en s'ouvrant au pluralisme des opinions et des intérêts communautaires, ou bien au contraire que la France deviendrait de moins en moins républicaine en laissant s'exprimer publiquement des voix communautaires susceptibles de faire écho aux tensions qui traversent la société? Sous ce jour, on comprend en tout cas que s'intéresser au devenir des intellectuels juifs français contemporains, cela revient ni plus ni moins à poser la question de l'avenir de la république en France. En ce qui me concerne, il me semble que l'on ne conjurera pas les menaces qui pèsent sur la république en prétendant rappeler à la discrétion (voire au silence) les voix juives qui s'expriment en son sein, mais au contraire que l'on ne pourra se donner les moyens de réinventer la république qu'en écoutant ces dernières et en prenant en considération ce qu'elles ont à nous apprendre.

Jean-claude Poizat « Intellectuels et juifs en France aujourd'hui » Editions Le bord de l'eau – Février 2014 - 446 pages – 24 euros - www.editionsbdl.com

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Interview du Pr. Benjamin Gross

9 Juin 2014

Interview du Pr. Benjamin Gross

Pr. Benjamin Gross : La Torah établit , grâce aux mitsvot, une "alliance" (Berit) entre l'être humain et la transcendance divine.

- Benjamin Gross, vous avez enseigné la philosophie au département de Philosophie juive de l’Université Bar Ilan. Votre nouveau livre s’intitule « Choisir la vie – Le judaïsme à l’épreuve du monde » (Editions de l’éclat). Que découvre-t-on dans ce livre ?


Benjamin Gross : Ce livre est un recueil d'articles qui portent sur une confrontation de la pensée juive avec le monde moderne. Une première partie traite de la crise de la civilisation moderne, de la crise financière et du rapport à l'argent, ainsi que de l'énigme de la persistance du peuple juif dans l'histoire. Une seconde partie est consacrée au judaïsme à l'épreuve du temps, c'est à dire aux problèmes internes à l'existence juive. Elle traite de la langue de la Révélation, de la vision messianique, du particulier et de l'universel, et des leçons à tirer de la Shoah à partir d'un essai sur la relation entre Mémoire et Histoire. Une troisième partie est consacrée à la présentation de l'œuvre de quelques penseurs juifs qui se sont confrontés aux problèmes des rapports du judaïsme avec la modernité (Samson-Raphael Hirsch, le Rav Kook, Avraham Heschel, le Rav Soloveitchik). Le chapitre de conclusion, plus personnel , analyse le problème du couple et de la signification du mariage.

- « Choisir la vie » est une injonction biblique. Respecter les mitsvoth revient-il à choisir la vie ?

B.G. : Face aux tendances mortifères de la civilisation occidentale, l'injonction biblique revêt, à notre époque, une importance particulière. Elle est un appel à une plénitude, et un refus de consentir à l'immanence d'un monde fermé sur lui-même. Elle recommande un consentement positif à l'Être et à l'acception de l'existence non comme un fait naturel, mais tournée vers une finalité, en conférant un sens la vie. Elle exige en conséquence de considérer la vie non comme une donnée mais comme un projet, une volonté de s'insérer dans l'élan vital afin de l'orienter vers un dépassement et une aspiration vers l'infini. L'observance des mitsvot contribue certes à conférer à l' existence une direction et une signification, à condition de les accomplir dans la pleine conscience de leur origine sur-naturelle et avec l'intention d' y ressentir un lien avec la transcendance.

- La Torah prône-t-elle la voie du juste milieu ?

B.G. : Tous les penseurs du judaïsme sont d'accord pour l'affirmer, mais ils divergent cependant sur la compréhension de ce terme. Ce concept commun à la philosophie générale, à la pensée et à la mystique juives est souvent compris comme la consécration d'une voie moyenne, éloignée de tous les extrêmes, une stabilité tranquille qui requiert une répartition équitable des forces. Il me semble qu'il faut pousser plus loin cette exigence et voir dans le milieu la convergence entre des valeurs opposées. Le judaïsme refuse de sacraliser d'une manière exclusive n'importe quelle valeur et prône le dépassement des contradictions pour rejoindre d'une certaine façon leur origine commune. Le milieu devient alors le lieu d'une unification, d'une recherche active de l'unité originelle, une tension vers l'infini. Dans ce sens, le milieu n'est pas un compromis, une attitude neutralité qui tente d'éviter toute
prise position trop audacieuse, mais au contraire un lieu de passage entre des éléments différents et séparés.

- Cette voie du juste milieu a-t-elle contribué à la survie du peuple juif ?

B.G. Compris dans ce sens, le milieu est un lieu qui forme un lien entre des éléments radicalement séparés, comme le sont par exemple l'homme et Dieu. La Torah est ainsi cet intermédiaire et établit , grâce aux mitsvot, une "alliance" (Berit) entre l'être humain et la transcendance divine. L'histoire juive s'inscrit dans la ligne de cette alliance, qui est en dernière analyse le secret de la pérénité de l'existence du peuple juif.

Benjamin Gross « Choisir la vie Le judaïsme à l’épreuve du monde » - Editions de l’éclat - Avril 2014 - 256 pages - 25 euros - www.lyber-eclat.net

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