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Interview de Max Kohn

26 Février 2014

Interview de Max Kohn

Max Kohn : Mes découvertes sur le préanalytique m’ont montré que la psychanalyse est toujours à produire.

- Max Kohn, vous êtes maître de conférence à l’Université Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, membre du laboratoire CRPMS (Centre de Recherche en Psychanalyse, Médecine et Société), EA 3522, psychanalyste membre d’Espace analytique. Votre dernier livre s’intitule “Le préanalytique? Freud et le yiddish (1877 – 1897)” (Edition MJW Fédition). Ce livre présente les écrits préanalytiques de Freud. Qu’est-ce qui caractérise ces écrits?

Max Kohn: Ce qui caractérise les écrits préanalytiques, c’est de passer de manière hystérique, dans un certain déplacement d’un objet à un autre qui en apparence n’a rien à voir avec la psychanalyse, le sexe des anguilles, la cocaïne, l’aphasie, le cerveau des enfants, l’invention de méthodes de coloration, avec un fantasme chez Freud, de trouver un élément différentiel. Celui-ci dans les méthodes de coloration doit être visible, mais il s’avère très vite si l’on est attentif à la logique des textes un par un et dans leur liaison que cet élément différentiel n’est pas de l’ordre du visible, mais de l’ordre du langage. C’est le discours de Freud qui compte plus que les objets qu’il étudie et celui-ci est de plus en plus en décalage avec ses objets jusqu’à prendre comme objet sa propre hystérie interne. L’essentiel c’est la découverte d’un lien entre la question de l’identité sexuelle et le langage chez les animaux qui va le conduire à reposer cette question autrement avec les hystériques et à découvrir la somatisation comme ayant une origine psychique chez elles. L’hystérie au sens psychanalytique est alors isolable comme un fait de langage et la psychanalyse peut naître.

- Dans quelle mesure le yiddish a-t-il aidé Freud à élaboré la psychanalyse?

M.K. : Le yiddish comme écart à la langue allemande dans la mesure où il s’écrit en caractères hébraïques et se parle quand même comme du haut allemand, fait que la parole ne correspond pas à l’écrit. Ce qui est dit a l’air d’être de l’allemand, mais ce n’en est pas. Il y a des mots d’autres origines et surtout de l’hébreu hébraïque qui renvoie dans la moindre mention dans la langue à tout le contexte talmudique, à tout un rapport au monde. Freud est né de parents originaires de Galicie, sa mère Amalia est née à Brody et son père Jacob à Tysmenitz. Quand ils sont venus à Vienne, ils ont fait comme tout le monde, ils ont parlé l’allemand avec un accent yiddish, le Mauscheln comme on dit en allemand. Cela signifie que Freud a été élevé dans un écart à la langue allemande, car même s’il ne parlait pas couramment le yiddish, Theodor Reik nous dit pourtant qu’il le parlait avec sa mère, il le comprenait assez bien. Sa correspondance avec sa femme Marthe est truffée de mots en yiddish. Le yiddish a aidé Freud à élaborer la psychanalyse parce qu’il s’intéresse aux mots d’esprit, qu’il les analyse en allemand et qu’il ne peut pas évacuer complètement leur langue d’origine, qu’il appelle comme beaucoup de monde à l’époque, un jargon. Ce caractère péjoratif ne signifie pas que les mots de la langue, leurs associations entre eux, soient complètement absents de son esprit quand il s’attache surtout à montrer que le mot d’esprit a la même structure que le rêve ou le lapsus en tant que formation de l’inconscient, qui utilise les mêmes mécanismes. C’est une ouverture sur le pouvoir du langage. Le yiddish fait une place à Freud.

- A quelle découvertes ou conclusions mène votre recherche sur les liens entre la langue yiddish et la psychanalyse?

M.K. : Mes découvertes sur le préanalytique m’ont montré que la psychanalyse est toujours à produire. Ce n’est pas parce que les choses ont été inventées que cela nous dispense de tout réinventer en institution et en cabinet. L’analytique est à produire. J’appelle analytique, la dé liaison des représentations, le fait de ne pas coller à une représentation, à un mot, à une chose, de s’en décoller. Le mot d’esprit le permet et le yiddish aussi. Le problème, c’est qu’il faut comme analyste porter la parole un peu plus loin que là où elle est fixée pour le sujet dans un symptôme, l’en décoller et toute l’analyse du transfert va dans ce sens. Le yiddish est un excellent exemple d’écart à la langue et le sujet de la parole ne coïncide pas avec la langue qu’il parle. Cela se voit avec l’écriture et cela s’entend. La psychanalyse doit aussi pouvoir décoller d’elle-même. C’est un moyen pour aller plus loin dans son rapport à soi, au monde, aux autres, ce n’est pas une fin en soi. Nous touchons là un rapport talmudique au monde dans lequel la psychanalyse trouve sa place et qui concerne tout un chacun qui veut bien se laisser interroger comme sujet de la parole dans ses certitudes et dans ses symptômes.

Max Kohn « Le préanalytique : Freud et le yiddish (1877-1897) » - MJW Féditions - Novembre 2013 - 252 pages. 22 euros.

Internet: www.mjw-fedition.com

www.maxkohn.com

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Interview de Gilles Hanus

26 Février 2014

Interview de Gilles Hanus

Gilles Hanus: « Au fond, c'est le lien entre Révolution et messianisme qui mérite d'être interrogé »

- Gilles Hanus, vous êtes professeur de philosophie, votre dernier livre s'intitule Penser à deux ? Sartre et Benny Lévy face à face (L'âge d'homme, collection Libelle). Dans quelles conditions Jean-Paul Sartre et Benny Lévy se rencontrent-ils ?

Gilles Hanus : Factuellement, leur rencontre date de 1970. Elle est motivée par des raisons tactiques, si l'on peut dire : le journal de l'organisation que dirige Benny Lévy (la Gauche Prolétarienne), intitulé La Cause du peuple, voit ses dirigeants se faire emprisonner les uns après les autres. L'organisation cherche donc une riposte à ces arrestations, qui équivalent à une impossibilité de publier. L'idée naît de demander à un intellectuel de renom d'assumer la direction du journal, de sorte que le pouvoir politique ne puisse plus procéder à des arrestations jugées arbitraires. La figure de Sartre s'impose très rapidement. Une entrevue est organisée au cours de laquelle Sartre, fidèle à ses convictions, accepte de devenir directeur de « La Cause du peuple ».

Évidemment, cette rencontre renvoie à une rencontre plus ancienne : celles des textes de Sartre par le jeune Benny Lévy, alors lycéen. C'est en lisant « L'Être et le néant » que ce dernier a commencé à entrer dans la réflexion philosophique. Bien que les positions de Sartre n'aient pas nécessairement eu une importance décisive pour les maoïstes français, Benny Lévy avait conservé une certaine estime pour son « initiateur ».

Par ailleurs, la rencontre de 1970 est un point de départ. De 1972 à 1974, Sartre et Benny Lévy vont enregistrer et publier une série d'entretiens avec un troisième homme : Philippe Gavi. « On a raison de se révolter », c'est le titre de ce livre d'entretiens, a un but précis : il s'agit de financer un quotidien naissant portant le nom de « Libération ». Durant cette période, la gauche prolétarienne s'auto-dissout et Benny Lévy rencontre des difficultés administratives importantes : il est apatride et contraint de renouveler un titre de séjour provisoire tous les quinze jours. Sa situation financière n'est pas fameuse non plus. Sartre, conscient de ces difficultés, propose de l'engager comme secrétaire. Depuis son récent accident de santé, il ne voit presque plus et a besoin de quelqu'un qui puisse lui lire certains textes et/ou relire ce qu'il s'acharne à écrire lui-même dans une écriture à peine lisible. En 1973, Benny Lévy devient donc le « secrétaire » de Sartre. C'est alors que s'engage, petit à petit, un véritable dialogue entre les deux hommes qui durera jusqu'à la mort de Sartre, en 1980. Ce dialogue reste méconnu, bien qu'il tente quelque chose d'inédit et, selon moi, de tout à fait décisif dans l'espace intellectuel.

- Le judaïsme occupe-t-il une place importante dans leur dialogue ?

G.-H. : Dans la rencontre, il ne joue aucun rôle. C'est la conjoncture politique, et les préoccupations communes constatées de part et d'autre qui l'expliquent, comme je viens de le rappeler. Dans le dialogue qui s'engage à partir de 1973, il jouera un rôle grandissant et central. Il ne s'agit pas simplement du retour de B. Lévy à son judaïsme (je prends le terme au sens très large qui est celui de votre question) qui, au fond, relève de la sphère privée, mais d'un intérêt partagé pour un horizon de pensée et de vie (la pensée et la vie sont indissociables du point de vue de l'existentialisme sartrien). Théoriquement, les deux hommes ont commencé par s'interroger sur la notion de révolution, soucieux d'en comprendre le renversement qu'ils venaient d'éprouver. D'où un grand nombre de lectures sur la Révolution française d'abord, puis anglaise. Ces lectures témoignent de l'importance des hérésies religieuses dans la Révolution anglaise, de ces formes d'engagement radical. Au fond, c'est le lien entre Révolution et messianisme qui mérite d'être interrogé. Sur ce point, le judaïsme est crucial, si l'on peut dire. Car il permet de repenser à la racine la notion de messianisme avec l'objectif de la débarrasser de ses scories politiques, du point de vue encore naissant de Benny Lévy, ou de fonder, du point de vue de Sartre cette fois, une nouvelle manière de penser le politique. Ce qui est admirable, c'est que jusqu'à un certain point, les deux visées, bien que différentes, coexistent et se développent conjointement.

Sur un autre point, le judaïsme agit indirectement dans le dialogue : vers 1977-78 Benny Lévy se met à relire Lévinas qu'il redécouvre à l'occasion de ses travaux avec Sartre sur la morale et la relation à autrui. Mon livre s'efforce, entre autres choses, de reconstituer les étapes de cette action.

- Quel enrichissement peut apporter la rencontre des deux hommes sur un plan philosophique ?

G.-H. : Tout l'intérêt de ce dialogue réside dans son acharnement à penser et à mettre en œuvre une nouvelle manière de penser. C'est ce que les deux hommes appelaient une « pensée à deux », ou une « pensée du nous », autrement dit un ensemble de propositions émanant directement de la confrontation (ce que l'on appelle parfois « dialogue », d'un terme équivoque, trop souvent consensuel au mauvais sens de ce terme). En termes de contenu, ce dialogue reste profondément méconnu, et mon livre tente de remédier à cette méconnaissance. C'est cependant dans son projet que réside selon moi son apport décisif.

Disons en deux mots : la pensée ne peut plus se contenter d'être l'activité solitaire de spécialistes. Elle doit revenir à son intuition initiale : celle du dialogue que pratiquait Socrate. Cela ne signifie cependant pas une régression, mais un dépassement du solipsisme théorique. Pour être parole véritable, la pensée doit s'exposer. Le dialogue et l'enseignement sont les voies d'une telle exposition, à condition qu'on entende ces termes au sens fort, par-delà leur acception académique. Ce dont témoigne le dialogue de Sartre et de Benny Lévy, c'est que la pensée, si vraiment elle pense, est toujours susceptible de produire de la nouveauté – dans le cas de Sartre, c'est exemplaire car le philosophe qui avait déjà produit une œuvre n'a eu de cesse de reprendre ses propres thèses pour les remettre en question. La pensée ne doit pas se figer en œuvre, elle doit œuvrer, toujours à nouveau. Cet acharnement à susciter de la nouveauté n'est pas sans lien avec ce qui est en jeu dans l'étude talmudique.

Gilles Hanus: «Penser à deux? Sartre et Benny Lévy face à face » Editions L'Age d'Homme Libellé ».184 pages. Octobre 2013.

Internet: www.lagedhomme.com

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Interview d'Albert-Armand Maarek

19 Février 2014

Interview d'Albert-Armand Maarek

Albert-Armand Maarek: « Des associations se sont créées en France pour perpétuer la mémoire du judaïsme tunisien »

- Albert-Armand Maarek, vous êtes professeur d’histoire, diplômé universitaire (Paris I Sorbonne). Votre dernier livre s’intitule « Les juifs de Tunisie entre 1857 et 1958 - Histoire d’une émancipation » (Editions Glyphe). Parlons de l’affaire Batou Sfez. A-t-elle joué un rôle important dans l’émancipation des juifs de Tunisie ?

Albert-Armand Maarek: Cette affaire a accéléré le cours des événements car elle a eu un retentissement important en Europe . La France, déjà installée dans l'Algérie voisine , s'est intéressée de très près à ces événements et a réussi à imposer au Bey et au gouvernement tunisien , l'adoption d'un Pacte fondamental en Septembre 1857, garantissant des droits aux non musulmans (Juifs et chrétiens) en Tunisie. En fait, ces réformes seront remises en question et la France finira par établir son Protectorat dans le pays en 1881.

- Le protectorat français a-t-il beaucoup aidé à l'émancipation des juifs tunisiens?

A.A.M. : Le régime du Protectorat établissait la domination administrative française ; les Juifs tunisiens ont entrepris une campagne pour acquérir plus facilement la nationalité française mais au total, seul le tiers d'entre eux a pu l'obtenir durant cette période coloniale; en effet, contrairement à l'Algérie qui était rattachée au territoire métropolitain et où tous les Juifs ont été faits collectivement français, la Tunisie gardait toujours théoriquement son propre gouvernement et sa nationalité. En fait, l'émancipation des Juifs tunisiens s'est réalisée par la scolarisation intensive dans les écoles de l'Alliance israélite et les écoles publiques françaises installées dans les principales villes du pays .

- Comment les juifs ont-ils vécu ces transformations?

A.A.M. : Ces transformations ont été très favorablement vécues par les Juifs qui les ont menés progressivement vers la modernité de type occidental; de plus , l'influence du sionisme s'est exercée sur une bonne partie de la société israélite et notamment sur la nouvelle génération (mouvements de jeunesse) ce qui déterminera de nombreux Juifs à « monter » en Israël dans les années qui suivirent le rétablissement de l'indépendance de la Tunisie en 1956. Les autres se sont établis, presque à part égale en France (Région parisienne , Marseille , Côte d'Azur ...)

- Existe-t-il un avenir du judaïsme dans la Tunisie d'aujourd'hui?

A.A.M. : Non, la communauté juive est en voie d'extinction aujourd'hui : elle est est réduite à près de 1 500 âmes résidant essentiellement à Tunis et à Djerba . Des associations se sont créées en France pour perpétuer la mémoire de cette communauté très ancienne de Tunisie (publication de nombreux ouvrages , conférences ... ). Le principal souci pour les Juifs tunisiens transplantés se porte de nos jours sur la préservation de ses cimetières, dont certains (celui du Borgel à Tunis) connaissenr une dégradation importante.

Albert-Armand Maarek « Les juifs de Tunisie - Histoire d'une émancipation » Editions Glyphe. Novembre 2013. 464 pages. 25 euros. Internet: www.editions-glyphe.com

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Interview d'Esther Starobinski-Safran

16 Février 2014

Interview d'Esther Starobinski-Safran

Esther Starobinski-Safran: Cet ouvrage est issu de mon enseignement d'histoire de la pensée juive.

- Esther Starobinski-Safran, vous êtes professeur honoraire à l’université de Genève. Votre dernier livre s’intitule « Essais de philosophie juive » (Editions Albin Michel). Que nous propose cet ouvrage?

E.S.S. : Cet ouvrage est issu de mon enseignement d’histoire de la pensée juive à l’Université de Genève ainsi que d’interventions à des colloques et de contributions à des volumes collectifs. Il ne s’agit nullement ici d’un manuel de philosophie juive, mais de multiples éclairages sur des auteurs et des thèmes reliés à cette philosophie, saisis à travers le prisme de ma sensibilité. Ils permettent d’entrevoir à la fois la richesse et la diversité de cette philosophie (d’aucuns diraient: de ces philosophies) et la cohérence qu’il sied d’observer.

- Une approche de la Torah et de la foi par la philosophie est donc possible ?

E.S.S. : Les philosophes juifs auxquels je me réfère peuvent être distingués en tant que “figures centrales” et “ figures marginales”. Par exemple, Juda Halévi, Maïmonide chez les médiévaux, Hermann Cohen, Rosenzweig, Buber chez les modernes peuvent être perçus comme “figures centrales” et Hannah Arendt comme “figure marginale” en regard de la philosophie juive. A partir des “figures centrales”, des approches de la foi et de la Tora sont possibles, éclairantes même, tout comme les interprétations bibliques. Mais il vaut la peine d’être à l’écoute des “figures marginales”, pour réfléchir par exemple au phénomène récurrent de l’antisémitisme.

- Il est intéressant de constater que, 900 ans après sa mort, la philosophie de Maïmonide est toujours d’actualité. Comment expliquer qu’elle a survécu de façon aussi spectaculaire ?

E.S.S. : Cela tient à la diversité et à l’ampleur des domaines où il s’est imposé (quoiqu’il ait aussi été controversé): comme autorité rabbinique, codificateur religieux, philosophe, médecin, astronome et j’en passe... Son charisme, la limpidité de son style n’exclut pas le caractère complexe et énigmatique de sa pensée: celle-ci agit comme un aimant, représente un perpétuel défi pour ses interprètes. Observons enfin sa position au carrefour des trois religions du Livre, avec les philosophies qui en dérivent. Il occupe une place majeure dans leur enchaînement.

- Existe-t-il une rupture entre les philosophes juifs contemporains et leurs prédécesseurs ?

E.S.S. : Dans mon livre, j’ai tenté de mettre en évidence la continuité. Mais il y a aussi ruptures de continuité. Entre Anciens et Modernes d’une part, mais aussi entre philosophes juifs contemporains et leurs prédécesseurs, de l’autre. Entre Anciens et Modernes suite à la révolution “copernicienne” opérée par Spinoza dans le domaine capital de l’exégèse biblique, résultant de sa trajectoire personnelle et de sa situation conflictuelle, dans le sillage des persécutions infligées aux Juifs de la péninsule ibérique. Mais la rupture entre les philosophes juifs contemporains et leurs prédécesseurs, plus douloureuse encore dans les mirages de l’Emancipation, est marquée par le terrible traumatisme de la Shoah. Ce qui amène Gérard Bensussan a conclure son livre « Qu’est-ce que la philosophie juive? » ( Desclée de Brouwer, 2003) en ces termes: ” les grandes pensées et philosophies juives du siècle écoulé ne pouvaient guère s’articuler et s’expliciter hors de la prémonition de la catastrophe ou sans la regarder en face”.

Esther Starobinski-Safran « Essai de philosophie juive » - Albin-Michel. 256 pages. 20 euros.

Internet: www.albin-michel.fr

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interview de Jacky Milewski

4 Février 2014

interview de Jacky Milewski

Jacky Milewski: « Il existe un lien entre la matière ingérée et la spiritualité »

- Rabbin Jacky Milewski votre dernier livre s'intitule « Penser les lois alimentaires » (Editions BIBLIEUROPE / FSJU). Existe-t-il des motifs rationnels aux lois de la cacherout ?

Jacky Milewski: Il est vrai que les lois de la cacherout relèvent de la catégorie des injonctions bibliques appelées 'houkim , c'est à dire des injonctions dont le sens échappe a priori à l'entendement humain. Toutefois, les maîtres de la tradition ont sans cesse réfléchi sur les significations possibles de ces lois, et nous offrent ainsi de passionnantes pistes de recherche que ce soit au niveau symbolique, conceptuel, philosophique, allusif...

- Certaines personnes voient dans les lois de la cacherout un rapport avec l’hygiène alimentaire, la diététique (diète éthique). Quel est le point de vue des sages d’Israël ?

J.M: La raison ultime des commandements alimentaires ne trouve pas sa source dans la problématique de l'hygiène. Ces lois fonctionnent selon des critères qui n'appartiennent qu'à elles et qui s'adressent essentiellement à la dimension morale, éthique et religieuse de l'homme.

- Le judaïsme parle-t-il d'une interdépendance entre le corps et l’âme, la matière et l’esprit ? Consommer des aliments défendus par la Torah entraine-t-il des souillures de l’âme ?

J.M: Des textes rabbiniques, on perçoit qu'il existe un lien entre la matière ingérée et la spiritualité dans le sens où le fait de s'alimenter de produits défendus constituerait comme une obstruction dans les canaux spirituels qui relient les sphères célestes aux sphères terrestres. On retrouve bien cette idée dans la notion de touma, impureté, qui s'applique par exemple aux animaux interdits, et le le concept de timtoum qui provient de la même racine que "touma" et qui renvoie à l'idée d'obstruction, de canal bouché.

- En fin de compte les motifs des lois de la cacherout relèvent-t-ils de la métaphysique et sont-ils inaccessibles à l’intelligence humaine ?

J.M: On peut poser cette question sur l'ensemble des 'houkim tels que définis plus haut. La raison ultime et absolue de l'injonction nous est inconnue mais les textes de la tradition sont assez suggestifs pour bâtir des constructions pleines de sens et d'enseignement pour la vie de tous les jours. On se nourrit d'aliments et on nourrit également son âme par la pensée. D'une certaine manière, l'existence de 'houkim permet d'accéder à l'infini car la réflexion et l'étude n'ont jamais de conclusion.

Jacky Milewski « Penser les lois alimentaires » - Editions Biblieurope - 160 pages – 14 euros. Internet: www.biblieurope.com

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Interview de Cécilia Dutter

31 Janvier 2014

Interview de Cécilia Dutter

Cécilia Dutter: « Etty Hillesum ne s’est nullement convertie au christianisme »

- Cécilia Dutter, vous êtes romancière, vous venez de sortir « Un cœur universel. Regards croisés sur Etty Hillesum » (Editions Salvator). Il s’agit de votre deuxième livre sur ce thème. Pourquoi cet intérêt pour Etty Hillesum ?

Cécilia Dutter: L’année 2014 marque le centenaire de la naissance d’Etty Hillesum. A cette occasion, j’ai souhaité mettre en lumière l’universalité de son message d’amour et de paix. Sa spiritualité intuitive, personnelle, singulière, sans frontières, sans limites, ouverte sur le monde, me semble pouvoir répondre en effet à la quête de sens contemporaine. C’est pourquoi, bien qu’ayant déjà écrit sur Etty, je voulais approfondir dans un nouvel essai cette foi lumineuse qui se situe à la croisée des croyances, des cultures, des traditions et touche en cela le fonds commun de l’âme humaine. L’objet de cet ouvrage est de souligner la richesse et la densité de ces écrits.

- Comment est structuré cet ouvrage paru sous votre direction ?

C.D: Après avoir rappelé dans un avant-propos nourri les éléments biographiques et le parcours d’Etty Hillesum, je consacre un développement à la fois personnel et analytique à cette figure de femme en laquelle je me reconnais et à cette spiritualité dont je me sens proche, moi qui suis à la fois chrétienne et juive, par ma mère. Puis, j’ai demandé à cinq contributeurs de confession et d’horizon différents du mien de venir à leur tour parler d’Etty. Il s’agit de Delphine Horvilleur, deuxième femme ordonnée rabbin en France, d’Alain Delaye qui ouvre les écrits d’Etty aux spiritualités orientales, de Ghaleb Bencheikh qui nous offre un regard musulman sur ce corpus, de Jacques Arènes, psychanalyste et d’Emmanuel Jaffelin, philosophe.

- Certains assurent qu’Etty Hillesum s’est convertie au christianisme. Votre livre laisse entendre au contraire qu’elle est restée fidèle au judaïsme jusqu’au bout. Quelle est votre position à ce sujet ?

C.D: Etty ne s’est nullement convertie au christianisme, ni à une autre religion. Il est indéniable qu’elle a été nourrie par de nombreuses lectures chrétiennes (la Bible, les Evangiles, Saint-Augustin) et que sur certains aspects, son message s’avère de forte inspiration chrétienne. Mais il serait très réducteur de ne la lire qu’à travers le prisme chrétien. Etty était juive. Et même si elle n’a pas été élevée dans la foi juive, elle semble dépositaire d’un bagage immémorial qui transparaît dans ses écrits et, sur bien des points, vous avez raison, son « croire » est emprunt de la tradition judaïque. Au cours de l’entretien qu’elle a bien voulu m’accorder dans cet ouvrage, Delphine Horvilleur nous les rappelle tout comme elle souligne également l’existence de quelques points de rupture avec la pensée hébraïque. Fondamentalement, Etty est porteuse d’une foi ouverte et a-dogmatique.

- Quel est le message spirituel d’Etty Hillesum ?

C.D: Peut-être pourrait-on le résumer par cette phrase, tirée de son journal : « La force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu’à la fin, que la vie a un sens, qu’elle est belle, que l’on a réalisé ses virtualités au cours d’une existence qui était bonne, telle qu’elle était. » Rappelons que ces mots ont été écrits au cœur de la barbarie nazie : Etty est morte à Auschwitz, le 30 novembre 1943. Garder le sens du sacré de la vie au sein de l’entreprise la plus radicale d’anéantissement de la vie qu’est la Shoah, c’est le lumineux message de résistance spirituelle que cette femme exceptionnelle laisse au monde.

« Un coeur universel Regards croisés sur Etty Hillesum » Sous la direction de Cécilia Dutter – Editions Salvator – 192 pages – 19 euros.

www.editions-salvator.com

www.cecilia-dutter.fr

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Interview de Jean Hirsch

6 Janvier 2014

Interview de Jean Hirsch

Jean Hirsch « La cohabitation pacifique entre les trois religions est rationnellement possible »

- Dr. Jean Hirsch, vous êtes l'auteur du livre “Les monothéismes dans leur simplicité” (Editions L'Harmattan). Quels sont les principaux arguments développés dans ce livre?

Jean Hirsch : Les religions monothéistes ont perdu de leur éclat en ce début du XXIe siècle pour diverses raisons que l'on peut résumer ainsi: Les lieux de culte sont moins fréquentés dans les pays développés en raison de la sécularisation; les vocations à la prêtrise se font rares. Il y a l'irruption de l'immense Asie sur le plan de la scène mondiale, Asie où il n'y a pas de dieu au sens biblique du terme. La manifestation massive de l'Islam en Occident , et ce sans que cela relève d'un plan organisé, perturbe les schémas anciens. (Jusqu'à la première guerre mondiale beaucoup de chrétiens espéraient évangéliser le monde). La Shoa (massacre de circoncis par des baptisés), la naissance et le développement de l'Etat d' Israël ont achevé de modifier le paysage religieux, entrainant la nécessité d'une nouvelle description. Aujourd'hui, comme auparavant, les trois religions veulent chacune être le véritable et unique destinataire du livre sacré la Bible incréée, c'est à dire d'origine divine pour les musulmans, mise par écrit 26 générations avant la création du monde pour les juifs.

- Existe-t-il beaucoup d'éléments communs aux trois monothéismes?

J.H : Les éléments communs aux trois monothéismes sont : la foi en un Dieu unique , intervenant dans la création et la transformation de l'univers, maître de l'Histoire, s'intéressant à chaque être humain dans sa singularité, foi en une eschatologie (jours derniers) où l'aventure humaine n'est pas terminée à la mort: le sort du bon est différent de celui du méchant. Foi en la venue ou le retour du Messie. Ces éléments communs aux différentes croyances sont un socle solide d'empathie, puisque, in fine, nous avons le même Dieu.

- L'objectif de ce livre est-il seulement une meilleure compréhension des religions du livre?

J.H : L'objectif de ce livre est une meilleure compréhension du monde moderne: judaïsme et christianisme non seulement ont les mêmes textes bibliques, mais également le vaste corpus inter-testamentaire d'origine juive, recueilli par les chrétiens, sans oublier le judaïsme alexandrin avec Philon ainsi que Qumran. Le monde moderne est l'oeuvre du christianisme. La description des similitudes législatives entre juifs et musulmans, d'autre part, est aisée, malgré les différences entre les droits divins et humains.

- Une cohabitation pacifique entre juifs, chrétiens et musulmans est-elle rationnellement possible?

J.H : Le Talmud mentionne l'existence historique de Jeshu, nom très répandu à cette époque. Il est juif bien qu'il ait péché, et supérieur au prophète des nations, Bilaam. Le christianisme a fait de Jésus au cours des siècles , au moyen des conciles, un Dieu qui possède à la fois une nature divine et une nature humaine, ce qui est inconcevable pour les juifs. Les musulmans (et d'autres) le considèrent comme prophète. Le printemps arabe, 1789, vont dans la bonne direction par la restriction des droits divins et la mise en avant des droits humains (démocratie). L'impulsion est donnée mais le résultat semble encore bien lointain. La cohabitation pacifique entre les trois religions est rationnellement possible. Il faut signaler que les juifs ne se sont développés qu'en pays musulmans ou chrétiens, c'est à dire monothéistes, très peu par contre en Asie.

Jean Hirsch « Les monothéismes dans leur simplicité » éditions l'Harmattan - 420 pages - 40 euros. www.editions-harmattan.fr

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Interview de Gilles Hanus

12 Décembre 2013

Interview  de  Gilles Hanus

Gilles Hanus : « Benny Lévy s’est toujours intéressé à la Torah des B'nei Noah »

- Gilles Hanus, vous êtes professeur de philosophie, vous avez été l’élève de Benny Lévy (disparu en 2003). Vous êtes l’auteur du livre « Benny Lévy, l’éclat de la pensée » aux Editions Verdier. Quel souvenir gardez-vous de Benny Lévy ?

Gilles Hanus : J'ai le souvenir d'un professeur à nul autre pareil, lisant les textes et y faisant pénétrer ses étudiants avec une intensité incroyable. C'était un lecteur hors-pair, capable de repérer dans les textes des nœuds problématiques toujours inattendus, mais toujours essentiels. Il était simultanément d'une très grande exigence et d'une immense générosité avec ses étudiants. Patient à bien des égards, mais sans la moindre indulgence, pressant, soucieux de vous inciter à toujours plus de rigueur et de pensée. C'était par ailleurs un homme avec lequel aucune conversation ne semblait anodine. On avait le sentiment qu'il ne perdait jamais le fil de sa méditation, et qu'il vous y entraînait. Il avait cette capacité de reprendre la conversation que vous aviez eue avec lui deux mois plus tôt, comme si c'était cinq minutes avant. Sa réflexion ne s'arrêtait jamais. Il avait un immense amour des textes et de ceux qui pensent et savait le faire partager. Il y avait en même temps chez lui une sorte d'irrespect pour la pratique académique de la philosophie. Irrespect qui prenait la forme de l'ironie envers toutes les paresses intellectuelles et le confort académique. Intensité existentielle de son judaïsme aussi. Toujours soucieux de susciter notre curiosité (je ne parle plus des cours ici dans lesquels il ne faisait pas mention de son judaïsme sinon en confrontant la lecture de tel philosophe à celle de Rachi par exemple, mais des quelques rencontres d'ordre « privé », à l'occasion d'un shabbat passé chez les Lévy ou d'un enseignement talmudique) quant aux mitsvot et à leur signification – du moins à l'effort en vue de dégager cette signification pour soi de la mitsva. Contrairement à l'image que l'on véhicule parfois, c'était aussi quelqu'un de très sensible – j'ai pu le vérifier à diverses reprises.

- La lecture de votre livre permet-elle une meilleure approche des textes de Benny Lévy ?

G.H : Je ne sais pas, mais je le souhaite. J'ai essayé en effet de dégager les points sur lesquels la pensée de Benny Lévy est actuelle – ce qui ne veut pas dire qu'elle correspondrait à l'actualité journalistique, mais qu'elle peut nourrir une réflexion tâchant de penser le monde aujourd'hui. Ils portent sur la pratique de la pensée, sur la politique, l'universel, sur ce que l'on a coutume de nommer « religion » mais que Benny Lévy abordait sous l'angle d'une réflexion sur le nom de Dieu et, enfin, sur la pratique de la lecture. La difficulté des textes de Benny Lévy réside dans leur concentration. Ce sont des textes qui ne peuvent être lus simplement mais qu'il faut étudier, déplier, faute de quoi leur compréhension est impossible. Cela a d'ailleurs favorisé quelques malentendus. Tout le sens de mon livre est de lever, autant que faire se peut, ces malentendus afin que l'on puisse recommencer à entendre la voix de Benny Lévy. Il est toujours difficile de juger ce que l'on a soi-même écrit, mais j'espère être parvenu sur certains points à donner une voie d'accès à sa pensée.

- Que représente l’œuvre de Benny Lévy dans le monde philosophique et dans le monde juif ?

G.H : D'un point de vue philosophique, la pensée de Benny Lévy a encore beaucoup à livrer. Nous avons commencé il y a quelques années à publier ses cours, dans lesquels sa pensée se déploie de façon suivie et patiente, et qui permettent je crois de mesurer le travail de lecture qu'il effectuait sur les textes philosophiques. Lecture totalement inhabituelle de Sartre par exemple ; lecture pleine de gratitude, mais extrêmement exigeante de Lévinas, n'hésitant pas à faire jouer les différentes tendances internes à cette pensée les unes contre les autres ; fréquentation ininterrompue des textes de Platon et de leurs commentaires néoplatoniciens (surtout ceux d'un certain Proclus). La liste n'est pas limitative, son enseignement philosophique portait aussi bien sur Philon d'Alexandrie, Blaise Pascal, Kant, Hegel, Marx, Spinoza, Hobbes, Kierkegaard, Descartes, etc… Pour le monde juif, je ne suis pas assez savant pour vous répondre de façon assurée. Je crois qu'il a incarné une nouvelle modalité d'habitation de l'existence juive. Par ailleurs, son approche des textes a suivi certainement, du fait de son histoire personnelle, un chemin inhabituel, car il a commencé par lire et étudier des textes ésotériques, avant d'en venir à des écrits plus « classiques ». Il ne s'est pas départi d'un goût prononcé pour les textes du Midrach. Il savait faire parler ces textes imagés. Leur difficulté lui convenait, qui le forçait à aller au-delà des concepts philosophiques sans cesser de penser. Finalement, il se retrouvait assez dans la tentative de Franz Rosenzweig, qui produisit selon lui une « pensée de l'existence, hors philosophie ». Il s'est également toujours intéressé à ce que l'on pourrait appeler la Torah des B'nei Noah. C'est-à-dire à ce que les Maîtres disent du rapport des non-juifs, dont je suis, à la révélation et à la mitsva. J'ai eu la chance d'assister (malheureusement la dernière année avant sa montée à Jérusalem) à son enseignement « noah'ique » qui a été déterminant pour moi.

- Comment expliquer que Jean-Paul Sartre a aidé Benny Lévy à assumer son identité juive ?

G.H : Il faut reconnaître à Sartre une grande générosité et une attention extrême à ce qui se passait chez les autres, pour autant qu'ils fussent ses proches. Sartre et Benny Lévy ont entretenu un dialogue régulier pendant sept ans, à la période où le second sortait du gauchisme et redécouvrait une certaine pratique de pensée et d'existence qui l'a mené à renouer avec son être-juif. Je ne sais s'il faut parler d'identité, le terme est problématique, car le fond de l'être-juif selon Benny Lévy c'est d'être étranger (ger). La vie réglée par les mitsvot produit une telle étrangeté fondamentale. Ceci dit, Sartre a assisté au retournement de Benny Lévy et il a compris l'importance de ce mouvement qu'il a pris tout à fait au sérieux. Sartre a appris à Benny Lévy à se déprendre de son rapport à la théorie, à recommencer toujours la pensée à neuf, à ne jamais se satisfaire de ce qui a déjà été pensé. Il a compris que le « retour » de Benny Lévy allait en ce sens, qu'il s'agissait d'un profond renouvellement. Il a donc poussé son interlocuteur à aller aussi loin que possible dans cette direction. C'est lui par exemple qui a exigé que Benny Lévy, connu auparavant sous le pseudonyme de « Pierre Victor », reprenne son véritable nom pour la publication de leurs entretiens. Il se trouve par ailleurs que les problèmes abordés avec Sartre ont nourri la réflexion de Benny Lévy jusqu'à la fin. Certes, Benny Lévy s'est éloigné de plus en plus de la philosophie, mais cela n'impliquait pas qu'il fût devenu sourd à son questionnement pour autant qu'il fût authentique.

Gilles Hanus « Benny Lévy, l'éclat de la pensée » Editions Verdier philosophie 160 pages, 15 euros. Site internet: www.editions-verdier.fr

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Interview de Jean Hirsch

19 Novembre 2013

Interview  de  Jean Hirsch

Jean Hirsch: Les sacrifices ne sont pas un exutoire à la violence

- Jean Hirsch vous êtes docteur en médecine, vous avez entrepris des études de théologie et de philosophie au terme de votre carrière médicale. Vous êtes l’auteur du livre « sacrifices et Talmud » paru aux éditions Cerf. Quelle place les sacrifices occupent-ils dans la théologie?

Jean Hirsch: Selon la conception juive, les sacrifices ne sont pas un exutoire à la violence, pour la simple raison que la she'hita est le seul des quatre actes fondamentaux qui puisse être exécuté par un fidèle qui ne soit pas cohen. L'abattage, l'acte violent du sacrifice est par conséquent subalterne. L'animal exécuté ne prend pas la place du pécheur. Ce dernier en appuyant ses mains sur la tête de l'animal, semi'ha, détaille ses péchés, vidouï, et demande pardon à Dieu et non pas que l'animal prenne sa place. Il n'y a donc pas de théorie de satisfaction vicaire dans le judaïsme.

- Depuis la destruction du second Temple les sacrifices ont été abolis. Qu’est-ce qui les a remplacés ?

J-H: Repentir, prière, charité, coexistent avec les sacrifices dès l'époque où ils forment la matrice du culte. Les sacrifices sont une façon de s'approcher de Dieu (qorban, de qarev qui signifie s'approcher). Ils sont le culte quotidien, certains sacrifices sont offerts pour l'absolution des transgressions involontaires ou dues à une méconnaissance de la loi. Le pardon des autres fautes est accordé grâce au repentir, à la prière, à la charité, et par Yom Kippour qui remplacent les sacrifices évoqués de nos jours dans les prières de Moussaf . Leur étude dans le Talmud montre la complexité des sacrifices, leur spiritualisation. La qualité et la validité du sacrifice sont désormais fonction des pensées de l'offrant et de celles du prêtre officiant.

- Existe-t-il des motifs rationnels dans le rituel des sacrifices ?

J-H: Le peuple juif, imprésario de Dieu depuis l'origine, s'est conformé aux us de l'époque et des autres peuples qui offraient des sacrifices à la transcendance. Selon Maïmonide on ne pouvait pas rompre brusquement avec ce qui se faisait à l'époque et qui était l'unique manière de s'adresser au divin. Le judaïsme l'a spiritualisé: la pensée et la parole accompagnent l'acte et lui donnent sa signification et son existence. Les protestations des prophètes d'Israël ne s'adressaient qu'à ceux qui offraient des sacrifices non sincères.

- Pourquoi avoir consacré un chapitre sur « Hegel, le sacrifice et les juifs ? »

J-H: Pour Hegel, les juifs sont les sacrifiés de l'histoire en raison de leur résistance fermée, butée à l'occasion de la "bonne nouvelle". Le Juif incarne la finitude: il représente la loi, ou plutôt il est l'esclave de la loi juive, c'est à dire qu'il représente la séparation et la scission avec les autres peuples, mais il maitrise également cette loi pour laquelle il a été élu.

Le Juif est le témoin d'une impuissance : ils se sont laissé mener à l'abattoir. Cela entre également dans la catégorie des sacrifices. Qu'est ce que la Shoah en fin de compte, sinon le massacre des circoncis par des baptisés ayant réalisé la réconciliation de l'infini avec le fini depuis des siècles? Le "silence de Dieu" reste un mystère pour Elie Wiesel. Comment Hegel aurait-il interprété Auschwitz? Comme une ad venue de l'Esprit? Aurait-il exprimé des regrets pour sa responsabilité intellectuelle?

Jean Hirsch sacrifices et Talmud Editions Cerf « Patrimoines judaïsme », 208 pages, 30 euros. www.editionsducerf.fr

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Interview d'André H. Kaplun

19 Novembre 2013

Interview  d'André  H.  Kaplun

André H. Kaplun: La reine de Saba

- André H. Kaplun vous êtes avocat, secrétaire de la Fondation ICES (International Centre for Earth Simulation) et ancien président du Conseil municipal de la Ville de Genève. Votre dernier livre s’intitule « La reine de Saba légende ou réalité ? » (éditions Slatkine). Voulez-vous revenir sur la genèse de cet ouvrage ?

André H. Kaplun : Un ami ne sachant que penser de cet illustre personnage de l’Antiquité m’a demandé de faire des recherches et d’en relater le résultat. Ce défi m’a passionné et je suis très heureux d’avoir fait, grâce à lui, un très beau « voyage » dans l’Antiquité.

- Qui était la reine de Saba ?

A-H K. Une souveraine qui aurait régné au Xe siècle avant J.-C. sur un royaume situé au sud de l’Arabie.

- On trouve des références sur la reine de Saba dans la Bible, le Coran et le Kebra Nagast. Ces textes concordent-ils ?

A-H K. Non et c’est précisément la difficulté majeure à laquelle est confronté un chercheur intrépide qui se met en tête de retrouver la trace de cette reine.

- Existe-il des preuves historiques de l’existence de la reine de Saba ?

A-H K. Les seule « preuves » dont on dispose sont les sources religieuses (Ancien Testament, Koran) et littéraire (Kebra Nagast éthiopien).

André H. Kaplun « La reine de Saba légende ou réalité? » 106 pages, Editions Slatkine 2013 www.slatkine.com

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